Exposition

Les hybrides techno-biologiques de Theo Massoulier à la galerie Meessen Declercq

Théo Massoulier, série Crispr  - Courtesy the artist and Meessen De Clercq

© Alice Pallot

Par Xavier Ess

Si l’anthropocène vous fait flipper, Théo Massoulier n’a pas la réponse mais pose les bonnes questions.

La galerie Meesen Declercq présente Ad Ultra, la première exposition en Belgique de Théo Massoulier, un "sculpteur assembleur" et vidéaste qui s’interroge et nous interroge sur l’évolution, l’Anthropocène, le chaos, la cosmologie et les hybridations techno-biologiques.

Théo Massoulier, série 5G  - Courtesy the artist and Meessen De Clercq
Théo Massoulier, série 5G - Courtesy the artist and Meessen De Clercq © Alice Pallot

Des œuvres d’une beauté formelle fascinante et glaçante à la fois, inspirées de la SF, de la pop culture, du manga et du cyberpunk autant que du philosophe Bernard Stiegler sur les enjeux de la technologie (source de progrès et de destruction) et de l’artiste de land art Robert Smithson qui a travaillé l’idée de la métamorphose. Toutes influences revendiquées par le plasticien.

Théo Massoulier, série Crispr  - Courtesy the artist and Meessen De Clercq
Théo Massoulier, série Crispr - Courtesy the artist and Meessen De Clercq © Alice Pallot

Théo Massoulier travaille sur des séries : la série des sculptures assemblages Anthropic Combinations of Entropic Elements avec les êtres hybrides de l’ensemble Crispr et les micro-paysages de l’ensemble 5G. La série des installations aquariums dont MessenDeclercq montre deux œuvres et la série des video hublots, absente ici, aux titres eux aussi très " anticipation " comme Lightning trip throw time and space.

Théo Massoulier, série des bassins  - Courtesy the artist and Meessen De Clercq
Théo Massoulier, série des bassins - Courtesy the artist and Meessen De Clercq © Alice Pallot

Les bassins de Theo Massoulier parlent de la métamorphose. La composition peut faire penser à un œuf ou aussi une bombe. Dans le bassin, une eau statique évoque les marais. "Il y a l’idée de la décomposition, de l’attente […] une sorte de compost techno-biologique et comment la strate a une puissance de métamorphose." L’artiste, très désireux d’échanger sur ces questions, évoque l’origine biologique du pétrole, des formes de vie qui ont été géologiquement transformées. Comme dans les autres séries, les assemblages hétéroclites font cohabiter des éléments minéraux, végétaux et des rebuts des outils fabriqués par l’homme. Aujourd’hui la technologie informatique.

Théo Massoulier, série des bassins  - Courtesy the artist and Meessen De Clercq
Théo Massoulier, série des bassins  - courtesy the artist and Meessen De Clercq
Théo Massoulier, série des bassins  - courtesy the artist and Meessen De Clercq

Dans l’autre salle de la galerie, 5G et Crispr de la série Anthropic Combinations of Entropic Elements traitent de l’hybridation.

Théo Massoulier, série 5G  - courtesy the artist and Meessen De Clercq
Théo Massoulier, série 5G - courtesy the artist and Meessen De Clercq © Alice Pallot

De micro-paysages colorés font écho à des dispositifs de cultures biologiques en laboratoire ou à de petites matrices prébiotiques.

Théo Massoulier, série 5G  - courtesy the artist and Meessen De Clercq
Théo Massoulier, série 5G - courtesy the artist and Meessen De Clercq © Alice Pallot

Plusieurs dizaines de ces petites entités protéiformes fascinent par la minutie de l’assemblage et la beauté formelle de ces miniatures qui questionnent autant une sorte d’archéologie technologique que l’évolution et la transformation. Chaque sculpture-paysage est standardisée mais de chacune jaillit une singularité. Et bien sûr le rapport au temps. "Le rythme de la métamorphose. Notre rapport au temps long, au temps court", explique le plasticien. "L’Anthropocène c’est une crise du temps ultracourt et en même temps qui impacte le temps long." Ces combinaisons sont des espaces de mise en culture où les hybridations d’éléments créeraient "de nouvelles bifurcations, de nouvelles formes, de nouvelles voies…" Des œuvres qui résonnent avec les bouleversements amenés par l’influence prédominante des activités humaines sur le système terrestre et avec le concept d’entropie, véritable fil rouge de l’œuvre de Théo Massoulier.

Théo Massoulier, série Crispr  - courtesy the artist and Meessen De Clercq
Théo Massoulier, série Crispr - courtesy the artist and Meessen De Clercq © Alice Pallot

L’entropie comme une dynamique du chaos, une mesure du désordre ou de l’incertitude dans un système, bouleversé par exemple par l’activité humaine. La dernière série est intitulée Crispr en rapport avec la technologie CRISPR-Cas9 - les fameux ciseaux génétiques – utilisée pour modifier les gènes dans les organismes (une technique qui a valu le Prix Nobel de Chimie en 2020 à Emmanuelle Charpentier et Jennifer Doudna). Dans cette série, la plus lisible dans son propos, Theo Massoulier a développé des "espèces" de créatures zoomorphes, voire insectomorphes aux apparences monstrueuses. Des prédateurs avec des dards, des aiguillons et des carapaces. D’autres sont des hybrides entre nature et technologie, sans qu’on sache s’ils sont augmentés ou si ces éléments sont des déchets absorbés par l’entité. Ça renvoie à l’esthétique du cyberpunk qui était l’intégration de la technologie dans le corps humain. Et l’ultime variation qui serait le zoopunk, l’insertion de la technologie dans l’animal. L’artiste évoque la startup Neuralink d’Elon Musk qui développe des composants électroniques pouvant être implantés dans le cerveau (avec une polémique autour des expérimentations sur les animaux. 1500 en seraient morts suite à des erreurs humaines).

Théo Massoulier, série Crispr  - courtesy the artist and Meessen De Clercq
Théo Massoulier, série Crispr - courtesy the artist and Meessen De Clercq © Alice Pallot

Ici, de façon plus générale le sculpteur développe un imaginaire inspiré des sciences de l’évolution : la sélection naturelle, la dérive génétique, la mutation, les formes de vie passées (à travers les fossiles), l’influence de l’environnement, la coévolution entre espèces. Toutes ces questions, d’une extrême actualité pourraient placer Theo Massoulier comme un lanceur d’alerte, , ce dont il se défend. Il est plutôt comme un auteur qui raconte des choses pour ouvrir ces questions au public. "Je ne suis pas scientifique, je ne suis pas philosophe mais j’ai un peu de temps pour réfléchir à ça" dit-il humblement en conclusion.

Théo Massoulier, série Crispr  - courtesy the artist and Meessen De Clercq
Théo Massoulier, série Crispr  - courtesy the artist and Meessen De Clercq

Ad Ultra est une exposition réellement interpellante et captivante. Elle présente des œuvres étranges, ravissantes d’harmonie pour certaines, délicates mais inquiétantes et qui recèlent une profondeur intellectuelle qui nous fait réfléchir longtemps après avoir quitté la galerie. Et on recommande vivement de réviser ses notions de bio et de philo avant de se rendre à l’exposition, riche en références à ces domaines. Cela permet de mieux comprendre les implications de l’œuvre de Theo Massoulier.

Théo Massoulier, Ad Ultra, galerie Meessen Declercq, 1050 Bruxelles. Du 17 mars au 27 avril 23.

Théo Massoulier, série Crispr  - courtesy the artist and Meessen De Clercq
Théo Massoulier, série Crispr - courtesy the artist and Meessen De Clercq © Alice Pallot

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