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Economie

Les "Junks bonds", ces "dettes pourries" qui attirent (à nouveau) de plus en plus d'investisseurs

Les "Junks bonds", ces "dettes pourries" qui attirent (à nouveau) de plus en plus d'investisseurs
08 sept. 2020 à 15:42Temps de lecture3 min
Par Michel Gassée

Elles s’arrachent littéralement sur les marchés. "Elles", ce sont les obligations dites "pourries", traduction de l'anglais "junk bonds". Les professionnels de la finance préfèrent eux utiliser un terme plus neutre, "obligations à haut rendement".

L’agence Bloomberg a calculé qu’entre le 1er janvier et la mi-août aux Etats-Unis, les nouvelles émissions de ces obligations par des entreprises avaient atteint 274 milliards de dollars, plus que sur l'ensemble de 2019. Le géant américain de l’industrie financière BlackRock, cité dans Les Echos, estime que ces "junk bonds" représentent la moitié du marché des obligations et ont doublé sur la dernière décennie pour atteindre 3.400 milliards de dollars.

Les raisons du succès 

Si ces obligations à haut rendement séduisent tant les investisseurs, c’est évidemment parce qu’elles proposent un rendement plus élevé que les obligations émises, par exemple, par les Etats-Unis, l’Allemagne, la France ou même la Belgique. Exemple concret : la firme française Orano vient de lancer un emprunt de 500 millions d’euros (échéance 2008) avec un coupon de 2,75% pour ces obligations qui, selon le site spécialisé obli.be, devraient être notées en catégorie dite "spéculative".

A l’heure actuelle, pour une échéance équivalente, le rendement des emprunts de l’Etat belge est de… -0,38%. "L'appétit des investisseurs pour ces obligations vient de la recherche de rendement ", résume Frédéric Rollin, senior investment advisor chez Pictet AM, dans un entretien à l’AFP.

Plus de rendement mais aussi plus de risque

Ce n’est évidemment pas par plaisir ou par philanthropie que ces entreprises émettent des obligations avec des coupons élevés. Elles le font parce qu'elles n’ont pas le choix. Leur situation financière étant moins favorable que celle d’un Etat ou d’une société gorgée de cash – genre Apple ou Microsoft – et répertoriée comme telle par les agences de notations, ces sociétés sont obligées de proposer une rémunération plus élevée censée couvrir un risque jugé supérieur.

Le risque que la société à qui on a prêté de l’argent soit incapable de le rembourser. "Et ce risque est a fortiori plus élevé dans un contexte de récession comme celui que nous traversons, souligne Vincent Juvyns, stratégiste pour la firme américaine JP Morgan Asset Management, contexte dans lequel nombre d’entreprises dans des secteurs en difficulté ont ou auront du mal à rembourser leurs dettes ".

Vincent Juvyns insiste néanmoins sur l’hétérogénéité des entreprises obligées de se financer en émettant des obligations à haut rendement car, dit-il, "entre le bas de l’échelle des notations et le haut, où l'on trouve les obligations triple B’ (NDLR : les obligations les moins risquées dans la catégorie spéculative), il y a des différences tout-à-fait significatives en termes de capacité à rembourser ses dettes". Dans la dette à haut rendement, tout n’est donc pas pourri… "A ce propos, ajoute-t-il, il est important de rappeler qu’au sein de cette catégorie "haut rendement’" il y a plein de grands noms de l’économie, comme le constructeur automobile français Renault, le sidérurgiste allemand Thyssen Krupp, l’opérateur télécoms espagnol Telefonica, la société pétrolière espagnole Repsol, etc. Et ces entreprises ne sont pas au bord de la faillite. "

Les anges déchus en renfort

Le fait est aussi que, ces derniers mois, pas mal d’entreprises très connues ont été dégradées par les agences de notation. Comme elles ont continué à emprunter de l’argent sur les marchés financiers, elles ont, involontairement, contribué à agrandir ce marché de la dette à haut rendement. C’est le cas par exemple, du groupe hôtelier français Accor (dégradé en août) ou du géant américain de l’agro-alimentaire Kraft-Heinz (dégradé en février). Ces sociétés sont désormais surnommées les "anges déchus".

Vague de défauts en perspective

Est-ce que pour autant l’ampleur de ce segment des obligations à haut rendement annonce une hausse des défauts ? Doit-on craindre une hausse du nombre des entreprises étranglées par la récession et incapables de rembourser leur dette ? Pour Vincent Juvyns, pas de doute, "il est certain que, dans les prochains mois, on va vers une augmentation du taux de défaut, comme on le voit d’ailleurs sur des prêts bancaires classiques. A quel niveau va-t-on s’arrêter ? C’est évidemment très difficile à prévoir à ce stade".

Mais pour en attendant, dit-il, "on a un niveau de rendement qui compense le risque lié à ces obligations à haut rendement puisque ces obligations apportent un rendement supplémentaire d’environ 5% en Europe par rapport aux obligations d’Etat les mieux cotées". A mettre en face d’un autre chiffre : actuellement, le taux de défaut en Europe (aux Etats-Unis, la situation est nettement moins favorable) est de 1,5%. Autrement dit, 15 obligations sur 1000 ne sont pas remboursées et apparemment, pour les professionnels, le jeu en vaut (encore) la chandelle.

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