Biodiversité

Les manchots Adélie se reconnaissent-ils dans un miroir ? La question divise les chercheurs

Les manchots Adélie se reconnaissent-ils dans un miroir ? La question divise les chercheurs.

© Mint Images - Art Wolfe

On sait que les chiens et les chats ne se reconnaissent pas dans le miroir, mais qu’en est-il des manchots Adélie ? Des chercheurs indiens ont fait passer le fameux test du miroir à ces oiseaux emblématiques de l’Antarctique afin de déterminer s’ils sont capables d’identifier leur reflet. Les conclusions de leur étude font débat.

L'expérience de Gallup mesure la conscience de soi

L’étude en question a été récemment publiée dans l’archive de dépôt de préprints consacrée aux sciences biologiques, BioRxiv. Une équipe de chercheurs dirigée par Anindya Sinha, du National Institute of Advanced Studies en Inde, et Prabir Ghosh Dastidar, du ministère indien des sciences de la terre, y explique qu’ils ont soumis au test du miroir des manchots Adélie sauvages (Pygoscelis adeliae) vivant sur l'île Svenner, en Antarctique. 

Cette expérience a été inventée dans les années 1970 par le psychologue américain Gordon Gallup afin de déterminer la capacité à reconnaître son propre reflet dans un miroir. Les scientifiques font une tache sur le front de l'animal (une partie du corps qui ne peut être distinguée qu’à travers son propre reflet) et le placent devant un miroir. Si l'animal essaie de la toucher ou de l’enlever, c'est qu'il est sait que c'est son reflet qui apparaît dans la glace. Et donc qu’il a conscience de lui-même

Très peu d'espèces réagissent à leur reflet

Seuls quelques animaux ont passé ce test avec succès, dont les éléphants d’Asie, les dauphins et certains grands singes. Les manchots Adélie en font partie, si l’on en croit l’étude d’Anindya Sinha et de ses collègues. Pour arriver à cette conclusion, les chercheurs ont testé les réactions des oiseaux face à leur reflet dans trois scénarios différents. 

Le premier consistait à placer trois manchots Adélie dans une caisse en carton comportant deux miroirs. Les scientifiques ont remarqué que les volatiles ont passé beaucoup de temps à inspecter leur reflet, ce qui les pousse à dire qu’ils se sont livrés à une "exploration de leur image de soi".

Ils s’amusaient notamment à se regarder dans la glace pendant qu’ils bougeaient la tête ou les nageoires. 

Un autre groupe de manchots a été soumis à un test similaire dans le second scénario, mais, cette fois-ci, un disque de papier était fixé au miroir pour qu’ils ne puissent voir leur tête et le haut de leur corps dans le miroir. Résultat : les oiseaux semblaient beaucoup plus agités que lors de la première expérience. Ils ont même commencé à picorer l’autocollant en papier pour essayer de l’enlever, selon les chercheurs. "Il pourrait également y avoir d'autres explications, comme un malaise généré par l'incapacité à voir les yeux de l'image. N'importe quelle image de pingouin, pas nécessairement la leur", a expliqué Anindya Sinha à la revue New Scientist.

Un "sentiment d'auto-identité" chez les manchots ?

Afin de déterminer si les oiseaux phare de l’Antarctique ont conscience ou non d’eux-mêmes, l’équipe de chercheurs a soumis quelques-uns d’entre eux à un dernier test. Ils ont mis des bavoirs colorés autour du cou de cinq d’entre eux pour voir leur réaction. À leur étonnement, les scientifiques ont remarqué que les manchots continuaient à examiner leur reflet sans tenter de toucher ou de retirer les bavoirs, comme s’ils ne réalisaient pas leur présence sur leur corps. Pourtant, la reconnaissance d'un objet étranger ou d'une marque sur le corps d'un animal est un critère essentiel du test du miroir. 

Malgré cela, les chercheurs affirment que les manchots Adélie possèdent, dans une moindre mesure, un sentiment d'auto-identité et une conscience subjective d’eux-mêmes. "Nous émettons l'hypothèse qu'il est tout à fait possible que des phénomènes similaires existent chez différentes espèces de manchots, notamment les manchots Adélie, en raison de leur vie sociale complexe au sein de rookeries [colonie d'oiseaux polaires qui se protègent du froid par leur réunion, ndlr.] communautaires", écrivent-ils dans leur étude.

La pertinence du test aujourd'hui contestée

Une interprétation que contestent certains spécialistes, dont Frans de Waal, un primatologue néerlando-américain, qui enseigne à l'université Emory en Géorgie. "Lorsqu'ils ont donné des bavoirs aux manchots devant le miroir, les oiseaux n'ont pas dirigé leur attention spécifiquement sur les bavoirs, ce qui suggère qu'ils ne font pas le lien entre leur reflet dans le miroir et eux-mêmes", a-t-il déclaré à New Scientist. 

Les experts sont de plus en plus sceptiques quant à la pertinence scientifique du test de miroir pour déterminer si les animaux réagissent à leur reflet.

Nombre d’entre eux estiment que cette expérimentation ne permet pas de certifier s’ils ont conscience ou non d'eux-mêmes.

D’autant plus que certains nourrissons humains échouent au test du miroir, comme l’ont souligné des chercheurs nord-américains dans une étude publiée en 2010 dans le Journal of Cross-Cultural Psychology. 

Pour Pete Roma, un chercheur américain spécialisé en psychologie, la conscience de soi est semblable à "la gravité". "Nous ne pouvons pas la toucher directement, donc si nous voulons la mesurer, les scientifiques doivent développer des techniques fiables pour observer directement ses effets. Actuellement, le test du miroir est la méthode la plus connue et la plus acceptée mais l'absence de réaction n'induit pas nécessairement l'absence de la chose que nous essayons de mesurer", avait-il expliqué à Scientific American en 2010. Le mystère reste donc entier quant à la capacité des animaux sauvages de se reconnaître dans un miroir.

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