Les Ouighours réfugiés en Turquie s'inquiètent de l'accord d'extradition entre la Chine et la Turquie

Le président turc Recep Tayyip Erdogan (à droite) et le président chinois Xi Jinping (à gauche) inspectent les gardes d'honneur chinois, à Pékin le 2 juillet 2019.

© WANG ZHAO - AFP

01 janv. 2021 à 05:00Temps de lecture4 min
Par Ghizlane Kounda

Depuis que la Chine a annoncé samedi, avoir ratifié un traité d’extradition avec la Turquie, les Ouighours réfugiés en Turquie sont inquiets. La diaspora de cette communauté musulmane en Turquie est estimée à 50.000 personnes. Pékin veut notamment utiliser ce texte pour accélérer le retour de certains Ouïghours soupçonnés de "terrorisme". L’accord bilatéral a été signé en 2017, mais le parlement turc ne l’a toujours pas ratifié. "Nous sommes très préoccupés. Nous espérons que l’Etat turc n’approuvera pas cela", a déclaré Omer Faruh, un Ouïghour dont la mère et les enfants sont détenus en Chine.

Le texte prévoit d’extrader vers la Chine des membres de la communauté Ouighour réfugiés en Turquie, s’ils sont soupçonnés "de terrorisme". Toutefois, plusieurs motifs de refus sont prévus. La Turquie peut exprimer un refus, si elle estime que la demande d’extradition est liée à un "crime politique" (et non terroriste), si la personne visée est l’un de ses citoyens, ou si elle bénéficie du droit d’asile.

Les Ouighours, ciblés par les autorités chinoises

Les Ouighours font partie d’une communauté musulmane turcophone, originaire du Xin Jiang, dans le nord-ouest de la Chine, une région sous étroite surveillance par le régime chinois, parce qu’elle est régulièrement frappée par des attentats meurtriers. Ces attaques sont attribuées à des séparatistes ou des islamistes Ouighours. Et pour empêcher toute dérive dans ce sens, le régime chinois a enfermé dans des camps, plus d’un million de personnes issues de cette minorité.

Selon plusieurs enquêtes internationales et de nombreux témoignages, dans ces camps, on pratique le lavage de cerveau, apprentissage forcé de chants patriotiques, obligation de parler chinois… Les détenus considérés comme des terroristes sont attachés pieds et poings liés, parfois durant plusieurs semaines. Pendant longtemps, Pékin a nié l’existence de ces camps et finalement a expliqué qu’il s’agissait de centres de "formations professionnelles" pour lutter contre la radicalisation islamiste.

D’où viennent les liens culturels entre les Ouighours et les Turcs ?

Les Ouighours parlent une langue Turcique, ils ont des liens linguistiques et culturels avec la Turquie. "Ce sont des peuples qui appartiennent à la grande famille des peuples turcs", explique Thierry Kellner, spécialiste de la politique étrangère de la Chine à l’ULB. "Il ne faut pas oublier que le berceau historique du peuple turc, contrairement à ce que beaucoup de gens pensent, ce n’est pas l’Anatolie, mais la Mongolie. Ce sont des peuples cavaliers qui ont bougé à travers l’Histoire, et donc on a un monde turc qui s’étend de la province chinoise du Xin Jiang et même un peu plus loin, jusqu’à Istanbul ". Victimes de persécution en Chine, c’est ainsi que de nombreux Ouighours se sont réfugiés en Turquie.

Pendant longtemps, Ankara a été l’un des principaux défenseurs de leur cause sur la scène internationale. Le ministre turc des Affaires étrangères avait même qualifié leur traitement de "honte pour l’humanité", avant d’être plus discret…

Alors pourquoi la Turquie a-t-elle signé un tel accord d’extradition ?

Tandis que les relations avec l’Union européenne se sont dégradées, Ankara s’est tournée vers la Chine, à tel point qu’aujourd’hui, la Turquie dépend économiquement de Pékin. "La Turquie a des difficultés économiques très importantes et la Chine est un pays qui peut fournir des ressources", explique encore Thierry Kellner. "Erdogan compte sur le partenariat avec la Chine pour assurer un développement ou une stabilité économique de la Turquie. Pékin aide Ankara notamment avec des prêts financiers, par exemple, un près de 3.6 milliards de dollars pour des projets d’infrastructures dans l’énergie et les transports.

Il y a aussi le positionnement de la Turquie dans le cadre des routes de la soie, qui pourrait servir à renforcer le poids économique de la Turquie, renforcer le rôle de la Turquie en tant que corridor pour les transports… Ce sont des bénéfices domestiques mais aussi internationaux, parce que tout cela rehausse le statut de la Turquie. Cela permet à M. Erdogan d’être moins dépendant des institutions internationales qui sont dominées par les Occidentaux, je pense au FMI".

La Turquie a-t-elle l’intention de ratifier cet accord d’extradition ?

Le chef de la diplomatie turque, Mevlüt Cavusoglu, a affirmé qu’Ankara n’allait pas renvoyer des Ouïghours musulmans en Chine. "Cela ne s’applique qu’à des personnes coupables (de crimes). Dans le passé, il y a eu des demandes pour le renvoi en Chine d’Ouïghours se trouvant en Turquie. La Turquie n’a pas appliqué ces mesures", a-t-il ajouté.

"Comme la loi chinoise est floue sur certains points, elle peut être étendue de telle manière que n’importe quel Ouighour, finalement, pourra se retrouver 'légalement' renvoyé en Chine", analyse Thiery Kellner. "Cette déclaration du ministre des affaires étrangères indique que les autorités turques ont la volonté de faire passer le texte. On verra au Parlement, si le régime dispose d’une majorité suffisante, si l’opinion publique va peser… Vu la nature du régime actuel, on peut en douter".

La question est délicate pour Ankara, car les Turcs sont globalement sensibles à la cause ouïghoure. Au Parlement turc, selon Bayram Balci chercheur au CERI-Science Po, l’opposition reste discrète en raison de ses affinités idéologiques avec le communisme chinois. "Une certaine opposition de gauche turque a tellement été proche des chinois, des Russes pendant la période communiste de la guerre froide, qu’elle en est encore imprégnée. Cette gauche-là qui soutient Bachar el-Assad ou Poutine, aura tendance à cacher les crimes commis par les chinois, parce qu’idéologiquement, c’est un régime qui leur est proche. Donc, que ce soit les médias, le pouvoir ou l’opposition, ils ne se mobiliseront pas pour défendre la cause des Ouighours".

Selon certaines presses locales, par le passé, la Turquie aurait déjà expulsé discrètement des Ouïghours vers la Chine, notamment via des pays tiers. Cette semaine, pendant plusieurs jours, des membres de la communauté Ouïghours se sont rassemblés devant le consulat chinois d’Istanbul pour demander des nouvelles de leurs parents. Inquiets, ils ont aussi appelé Ankara à ne pas ratifier le traité avec la Chine.

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