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Les pérégrinations de Wagner à Paris

Statue du compositeur Richard Wagner à Berlin, 2013.

© Sean Gallup/Getty Images

09 nov. 2022 à 10:00Temps de lecture7 min
Par Axelle Thiry

Dans Voyages, Axelle Thiry vous emmène dans le tumulte de la vie parisienne de Richard Wagner.

Richard Wagner (1813-1883) est un jeune homme de 26 ans quand il vient s’installer dans la capitale française avec sa femme, l’actrice Minna Planer (1809-1866). Nous sommes en septembre 1839. Wagner est conscient d’avoir un talent particulier et il brûle de le faire reconnaître. Paris lui apparaît comme le cœur du monde artistique moderne. C’est certainement une bonne voie d’accès pour conquérir le monde. Paris, la ville lumière ! C’est l’éclairage public au gaz en 1829 qui lui a valu ce surnom mais c’est surtout à son rayonnement artistique et intellectuel qu’elle le doit. Paris, la capitale de la science moderne, de la philosophie sociale, politique et religieuse, Paris, centre d’innovation littéraire, artistique et musical. Wagner espère y briller de tous ses feux. Il a des attentes énormes. Mais il est encore un jeune inconnu et la déception sera cruelle. Ce n’est que 20 ans plus tard que son talent sera reconnu par le public parisien. Un soir de janvier 1860, il sera ovationné lors d’un concert où on donne des extraits de Lohengrin.

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L’installation à Paris

Quand Richard et Minna Wagner arrivent à Paris en 1839, ils s’installent dans un hôtel bon marché d'un quartier qui laisse à désirer. Quand ils ouvrent les fenêtres, c’est pour faire entrer la puanteur et le vacarme. Cela ne peut être que temporaire, selon Wagner. Il se lance à la conquête de Paris et contacte le directeur du Grand Opéra, le chef d’orchestre Habeneck. Il présente des partitions inachevées ou contestables et ses démarches restent vaines. Minna et lui vivent dans la misère. Ils se font des amis, pauvres eux aussi. Même dans ces circonstances, Wagner est drôle. Il tente de trouver de l’aide auprès de ses amis et écrit à l’un d’eux : "Ami fort honoré ! Ma femme vous prie, avec une grande humilité, de bien vouloir remettre au porteur les 10 000 francs qui lui seraient agréables. Si cela ne vous était pas possible immédiatement, elle souhaiterait au moins, pour une durée de douze heures, votre honorable moulin à café, que vous récupérerez demain matin."

Dans leur petit logement parisien, l’atmosphère est étouffante de détresse et de malheur. Même leur fidèle chien s’est enfui. Mais Wagner n’abandonne pas ses convictions. Il multiplie les démarches et il s’intéresse à la vie musicale parisienne. Lors d’une répétition au Conservatoire, il entend des extraits de la Neuvième Symphonie de Beethoven. Il est bouleversé.

La découverte de cette symphonie de Beethoven a galvanisé Richard Wagner, il se lance avec ardeur dans l’écriture d’une pièce orchestrale, la Faust Symphonie, une ouverture pour orchestre. Wagner la modifiera plusieurs fois, notamment suite aux conseils de Franz Liszt. Cette Ouverture préfigure l’avenir. Elle s’ouvre dans un grondement qui fait penser à certaines scènes du Ring.

La vie de Wagner à Paris

A Paris, Wagner a une nouvelle idée. Souhaitant conquérir les mélomanes parisiens, il pense à mettre en musique des poèmes français. Cela lui permettrait d'avoir une petite source de revenus. Wagner écrit de la musique sur des textes de Victor Hugo ou encore Pierre de Ronsard mais le succès se fait toujours attendre. C'est en qualité d'écrivain que Wagner sera d'abord reconnu. En 1840, il publie un texte où il fait l’éloge des musiques française et allemande. On y lit par exemple : "Une des plus grandes époques de l’art est annoncée par le fait que ces deux nations se tendent la main et conjuguent leurs efforts. Puisse cette belle union ne pas se relâcher : car on ne peut imaginer aucune fusion de deux nations qui présente pour l’art de résultats plus grands et plus parfaits que ceux que produit la fraternisation franco-allemande. En effet, le génie de chacune de ces deux nations peut suppléer à ce qui manque à l’une ou à l’autre."

Un jour, Wagner décide de se venger de l’indifférence des Parisiens à son égard. Il publie une nouvelle dans la Gazette musicale qui s’intitule : Une Fin à Paris. On y trouve la célèbre phrase :

 

Je crois en Dieu, en Mozart et en Beethoven.

Richard Wagner se lasse de certains aspects de la vie musicale à Paris, qui lui semble parfois un peu futile. Il se plaint du manque de génie des réalisations de l’opéra. Ce qu’il apprécie, ce sont les concerts du Conservatoire. Un jour, il arrive en retard au concert et il doit attendre dans une pièce séparée de l’orchestre par un écran acoustique. Derrière cet écran, il entend le son de l’orchestre d’une façon très particulière et il se met à réfléchir à la construction d’un théâtre qui permettrait d’obtenir ce genre d’effet.

Malgré les difficultés que Wagner rencontre à Paris, il poursuit inlassablement ses démarches. Giacomo Meyerbeer, compositeur allemand de confession juive, obtient que l’on donne Défense d’aimer de Wagner au théâtre de la Renaissance. Wagner quitte alors son hôtel sordide pour louer un logement agréable. Mais il apprend une nouvelle désastreuse : le théâtre de la Renaissance fait faillite et il ferme ses portes. Wagner est au désespoir. A cette époque, il travaille à l’orchestration du Troisième acte de Rienzi. En décembre 1840, Wagner est tenace et il s‘adresse à nouveau à Meyerbeer pour qu’il intervienne auprès du Grand Opéra. Wagner suggère de donner le Vaisseau fantôme réduit à un seul acte, conçu comme une sorte de prélude à une soirée de ballets. 

La famille Liszt et Wagner

Franz Liszt (droite) et Richard Wagner (gauche). Peinture d'Hermann Torggler
Franz Liszt (droite) et Richard Wagner (gauche). Peinture d'Hermann Torggler © Getty Images

Wagner est menacé de saisie et d’emprisonnement pour dettes. Ses amis l’aident comme ils peuvent et Wagner se met à travailler chez l’éditeur Schlesinger, où il rencontre Franz Liszt. Liszt le recevra plus tard dans le salon de son hôtel parisien. Quand il lui demandera ce qu’il peut faire pour lui, Wagner répondra qu’il aimerait simplement faire sa connaissance. Richard revient à Paris pendant l’automne 1853 à 40 ans. Liszt est là aussi avec sa compagne, la princesse Carolyne von Sayn-Wittgenstein et la fille de Caroline, Marie. Wagner est invité chez Liszt pour un dîner intime en famille. Il y a aussi, autour de la table les trois enfants de Liszt et de Marie d’Agoult. La seconde, Cosima, qui est alors une jeune fille de 15 ans, deviendra plus tard la femme de Wagner. Durant la soirée, Wagner leur lit certains passages de l’Anneau du Nibelung.

Une ovation à Paris

Wagner revient à Paris en 1859, à l’âge de 46 ans. Il veut y donner des concerts. mais aussi se procurer un théâtre et rassembler une troupe pour ne plus dépendre de personne. C’est Franz Liszt qui lui a conseillé de venir à Paris mais il est horrifié d’apprendre que Wagner a des projets aussi démesurés. Il écrit à sa fille Blandine Ollivier :

A mon avis, le mieux qu’il aurait à faire serait de se tenir paisiblement, dignement et noblement sur la réserve.

 

Mais à Paris, Wagner voit grand. Il loue une maison, il engage des domestiques et il paie d’avance le loyer pour trois ans. Il joue encore de malchance. Il devra déménager après un an parce que d’après les plans de l'architecte Haussmann, la rue doit être rasée et reconstruite en contrebas. Le couple Wagner bat sérieusement de l’aile et il fait une tentative pour sauvegarder son ménage — ou à tout le moins sauver les apparences — en faisant venir Minna à Paris. Elle arrive en novembre 1859 avec son chien et son perroquet. Très vite, le ton monte. Minna n’approuve pas cette débauche de luxe et elle renvoie une partie des domestiques. Wagner, lui, se concentre sur ses projets de concerts. Richard et Minna vivront séparés jusqu’à la disparition de cette dernière en 1863, foudroyée par une crise cardiaque.

En janvier 1860, on donne des extraits de Lohengrin, Tannhaüser et l’ouverture du Vaisseau fantôme. Le public est conquis. Parmi les auditeurs, on distingue les silhouettes de Berlioz, Gounod, Auber, Meyerbeer. Au concert suivant, après le prélude de Tristan, une tempête d’applaudissements se déchaîne. Wagner est ovationné. On lui baise la main. C’est un triomphe ! Enfin !

Le 17 février 1860, Charles Baudelaire lui écrit :

"D’abord il m’a semblé que je connaissais cette musique, et plus tard en y réfléchissant, j’ai compris d’où venait ce mirage ; il me semblait que cette musique était la mienne, et je la reconnaissais comme tout homme reconnait les choses qu’il est destiné à aimer. Ensuite le caractère qui m’a principalement frappé, c’a été la grandeur. Cela représente le grand, et cela pousse au grand. J’ai retrouvé partout dans vos ouvrages la solennité des grands bruits, des grands aspects de la Nature, et la solennité des grandes passions de l’homme […] Une fois encore, monsieur, je vous remercie ; vous m’avez rappelé à moi-même et au grand, dans de mauvaises heures."

La première de Tannhaüser huée à Paris

Wagner réussit à faire donner Tannhaüser à Paris en 1861 au Grand Opéra. On lui impose le chef d’orchestre Pierre Dietsch, qu’il n'apprécie pas et que certains considéreraient comme "dépourvu d'oreilles". A côté de cela, la presse a tendance à se moquer de Wagner. Les journalistes sont irrités par son manque de modestie. On fait courir des anecdotes désagréables sur son opéra Tannhäuser. On prétend que Rossini l’aurait qualifié de "musique sans mélodie", en le comparant à un rôti sans sauce… Rossini dément. Wagner doit aussi affronter une fièvre typhoïde qui le cloue au lit.

Après 164 répétitions, les portes de l’opéra s’ouvrent enfin le 13 mars 1861 pour laisser entrer le gratin de la société parisienne. Mais la cabale est prête. Dès que le signal est donné, des injures, des éclats de rire, des sifflements montent du public… Le deuxième soir, le bruit prend des proportions inimaginables… Beaucoup d’auditeurs sont conquis par Tannhäuser et cette cabale les plonge dans l’incompréhension. Baudelaire écrit :

Qu’est-ce que l’Europe va penser de nous, et en Allemagne que dira-t-on de Paris ? Voilà une poignée de tapageurs qui nous déshonorent collectivement.

Finalement, Wagner tirera profit des scandales, parce que, de plus en plus, et notamment en Allemagne, les mélomanes se rangent en masse derrière lui. Il sait traverser les tumultes pour viser le succès.

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