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L'odyssée

Les secrets de La Dame à la Licorne, chef-d’œuvre de la tapisserie du XVIe siècle

08 avr. 2022 à 14:10Temps de lecture4 min
Par Vincent Delbushaye et Céline Dekock

Ce samedi 9 avril, nous célébrerons l'une des plus douces des journées mondiales, la journée mondiale de la licorne. A cette occasion, nous vous proposons de redécouvrir la thématique de L'Odyssée consacrée à une tapisserie célèbre, conservée au Musée national du Moyen-Âge à Paris, et qui date du début du XVIe siècle, il s’agit de la Dame à la Licorne. 

Une thématique réalisée et programmée par Chantal Zuinen.

Les secrets de la tapisserie "mille fleurs"

La Dame à la Licorne est un véritable chef-d’œuvre la tapisserie "mille-fleurs", datant de la fin du XVe et du début du XVIe siècle. Le mille-fleurs est l'un des motifs ornementaux les plus connus et les plus répandus dans l'art et l'artisanat du Moyen Âge en Europe. 

Cette série de tapisseries pose encore aujourd’hui beaucoup de questions : qui l’a réalisée, pour qui, qui est représenté sur ces tapisseries, comment interpréter les différents tableaux et dans quel ordre les placer ? On est, à vrai dire, sûrs de rien, à part qu’on est en présence d’un véritable chef-d’œuvre, classé "Monument historique" et qu’elles ont été très certainement tissées dans les Flandres.

« Licorne en captivité », panneau de tapisserie de la série La chasse à la licorne de style mille-fleur.

Extrêmement populaire dans l’art du Moyen Âge, que ce soit dans des enluminures de manuscrits ou des tapisseries, le style "mille-fleurs" se caractérise par un fond fait d’une multitude de petites plantes et fleurs. Aux côtés de la série de tapisseries de la Dame à la Licorne, l’autre tapisserie emblématique de ce style est la "Licorne en captivité", qui fait partie de la série La chasse à la licorne.

Parmi les mystères qui entourent la Dame à la Licorne, la question de l’origine et de l’auteur de cet ensemble de six tapisseries de soie rouge s’est très rapidement posée. Plusieurs hypothèses sont évoquées et notamment celle du peintre Jean d’Ypres, très en vogue à l’époque, qui aurait réalisé le modèle de la tapisserie.

Nous ne savons pas vraiment dans quel ordre placer ces six tapisseries, ce qu’on pense par contre avoir décelé dans chaque panneau, c’est qu'ils présentent à chaque fois l’allégorie de l’un des cinq sens. Mais il y a bien six tapisseries, alors qu’évoque la sixième ? Un sixième sens ? Elle présente en ce centre une mystérieuse phrase : "Mon seul désir"… 

La Dame à la Licorne, "A mon seul désir"
La Dame à la Licorne, "A mon seul désir" Musée de Cluny

La Dame à la Licorne est l’une des tapisseries les plus célèbres de France, et pourtant, elle a bien failli rester perdue dans un château de la Creuse, le Château de Boussac. Mais que faisaient ces tapisseries dans ce château ?

Blason de la famille Le Viste

Nous ne connaissons pas de manière certaine le commanditaire de ces six tapisseries mais il semble y avoir un consensus auprès des historiens pour attribuer ces tapisseries à un membre de la famille Le Viste, de laquelle on retrouve le blason sur plusieurs tapisseries de la série, dont celle de l’ouïe.

Les tapisseries seraient passées de familles en familles, à la suite d’héritages, et seraient vraisemblablement arrivées dans le courant du XVIIIe siècle dans le Château de Boussac, grâce à la famille de Rilhac. Ce Château deviendra au milieu du XIXe siècle la propriété de la municipalité de Boussac, qui acquit, sans le savoir, les précieuses tapisseries.

Portrait de George Sand par Auguste Charpentier (1838) coll. Musée de la vie romantique, à Paris.

Il aura fallu l’œil connaisseur de l’écrivaine George Sand pour mettre à jour cette œuvre exceptionnelle. George Sand avait l’habitude de se rendre à Boussac, et dès ses premières visites, elle a tout de suite remarqué cet ensemble de tapisseries médiévales représentant une Dame accompagnée d’un lion et d’une licorne. 

Absolument persuadée de la qualité de cet ouvrage, elle fait venir à Boussac, Prosper Mérimée, qu’on connaît peut-être, nous comme l’auteur de Carmen, mais qui était à l’époque inspecteur général des Monuments Historiques. C’est lui qui validera le caractère exceptionnel de ces tapisseries, qui seront alors vendues au musée du Moyen Âge de Cluny où elles se trouvent encore aujourd’hui.

Allégorie des 5 sens

C’est dans une sorte de forêt enchantée, une forêt de fleurs qu’est représentée la mystérieuse Dame à la licorne, en 6 tableaux différents, en six tapisseries différentes.

L’allusion aux 5 sens est manifeste : sur l’un des panneaux, la dame tient la corne de la licorne ainsi que le mât d’un étendard, le toucher, sur un autre, elle semble nourrir un oiseau posé sur sa main, le goût, sur un autre encore, elle manipule des fleurs près d’un singe qui en respire le parfum, l’odorat, sur un quatrième, la Dame à la licorne joue d’un petit orgue, l’ouïe, et enfin sur le cinquième, attribué à la vue, la licorne se contemple dans un miroir tenu par la dame.

Mais représente le sixième panneau ? C’est en tout cas la seule des 6 tapisseries qui comporte du texte. On peut en effet y lire "A mon seul désir". L’interprétation qui en fait l’allégorie du sixième sens découle uniquement de l’analyse des cinq autres panneaux…

Le Toucher
Le Goût
L’odorat
L’ouïe
La vue
+1

Influence dans la littérature et la pop culture

On retrouve aussi une trace de la Dame à la Licorne dans la littérature. "A mon seul désir" est le titre d’un récit de l’écrivain Yannick Haenel, à propos duquel il écrit ceci : "Je suis allé chaque jour au musée de Cluny voir les tapisseries de la Dame à la licorne. Au cœur de ces tapisseries, parmi les visages, les robes, les couleurs et les fleurs, il y a une phrase mystérieuse : "A MON SEUL DÉSIR"Ce livre est le récit de mes aventures avec cette phrase. Si vous entrez dans cet espace que la Dame à la licorne ouvre en vous, vous irez de nuances en nuances : vous évoluerez dans une étrange jouissance ; une liberté nouvelle grandira dans vos gestes. En dérivant dans Paris, vous croiserez alors des nymphes, une jeune femme nommée Soyeuse, un érotisme de chaque instant. Peut-être même aurez-vous la révélation de ce désir qui ne manque de rien."

Yannick Haenel n’est pas le seul écrivain à avoir senti le souffle de l’inspiration en présence de la Dame à la Licorne. René Barjavel et Olenka De Veer, Franck Senninger, Alina Reyes ou encore Tracy Chevalier se sont inspirés de cette tapisserie de soie rouge et de ses secrets.

Et puis, petit clin d’œil aux fans de la saga Harry Potter et notamment de leurs adaptations cinématographiques, qui ne manqueront pas de remarquer que plusieurs de ces tapisseries ont été utilisées pour orner les murs de la salle commune de Gryffondor. 

La Salle commune de Gryffondor, dans le film "Harry Potter à l’école des sorciers"
La Salle commune de Gryffondor, dans le film "Harry Potter à l’école des sorciers" Warner Bros

Avec son côté mystérieux, La Dame à la licorne est souvent considérée comme la "Joconde" du musée de Cluny. Encore étudiée aujourd’hui, elle n’a sûrement pas fini de livrer tous ses secrets…

 

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