Patrimoine

Les secrets de la restauration de tableaux : une discipline entre art et science

Une restauration en cours, dans les ateliers de l'IRPA

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26 janv. 2022 à 17:15 - mise à jour 26 janv. 2022 à 18:36Temps de lecture5 min
Par Johan Rennotte

À l’Institut royal du Patrimoine artistique (IRPA), on prend soin des œuvres d’art à restaurer, des statues aux peintures en passant par les textiles anciens. L’institution fédérale compte plusieurs ateliers, chacun spécialisé dans un domaine. Livia Depuydt dirige celui en charge de la restauration des tableaux, et a travaillé sur quelques chefs-d’œuvre. Avec passion, elle nous parle de son métier.

L’atelier de restauration des peintures
L’atelier de restauration des peintures © IRPA

Les restaurations de L’Agneau mystique de Van Eyck ou de la Dulle Griet de Brueghel, c’est en partie à elle qu’on les doit. Livia Depuydt travaille depuis 30 ans à l’IRPA, où elle dirige actuellement l’atelier des peintures.

L’IRPA s’occupe de restaurer, sauvegarder et mener des recherches autour de pièces d’art et de patrimoine des musées, des églises, des monuments ou des collections privées. Il a par exemple été appelé pour prodiguer les "premiers soins" aux pièces touchées par les inondations de juillet dernier. Redonner vie a des œuvres parfois oubliées, les remettre en valeur, et surtout permettre leur transmission aux générations futures pour qu’elles s’en occupent à leur tour, voilà les objectifs de l’institut.

Comme le signale notre experte, la restauration d’œuvre d’art : "C’est un métier magnifique, une vraie passion !"

De la théorie à la pratique

Pour apprendre le métier en Belgique, trois formations sont reconnues, à La Cambre, à l’Académie des Beaux-Arts d’Anvers, et à Saint-Luc à Liège.

La restauration de la "Dulle Griet" de Brueghel

La formation dure minimum 5 ans, complétés par des stages en Belgique et à l’étranger, car il est essentiel de se former dans des ateliers et acquérir la pratique des bons gestes. L’IRPA accueille d’ailleurs régulièrement des stagiaires du monde entier, dans un esprit d’échange des savoirs et des techniques.

"C’est très important d’avoir des stagiaires, car ce sont de futurs collaborateurs. On apprend à les connaître, on sait ce qu’ils font, comment ils travaillent.

De plus en plus, beaucoup de restaurateurs et restauratrices ont d’abord fait des études universitaires en Histoire de l’Art. On ne peut pas se passer de la formation de 5 ans en restauration pour autant. Dans les ateliers, nombreux sont celles et ceux qui ont donc fait 10 ans d’études et plus !

Livia Depuydt souligne la nécessité de se former correctement.

On n’a pas droit à l’erreur sur des œuvres d’art. Elles sont irremplaçables, elles ont traversé les siècles, donc ce n’est pas dans nos mains qu’elles doivent être détruites !

Il ne faut pas forcément être artiste pour travailler dans la restauration de tableaux.

"Je dirais qu’il faut plutôt une forme de sensibilité artistique : comprendre l’œuvre, la technique, ce que l’artiste a voulu donner comme message. Savoir peindre est un atout, mais ce n’est pas essentiel. La technique, ça s’apprend."

Dans les ateliers de l’IRPA, on s’occupe surtout des tableaux du 14e au 17e siècle, même si on a parfois eu la chance de travailler sur des Monet, des Delvaux, des Manet, des Ensor.

Lors d’une visite royale des ateliers en 2018, la Reine Mathilde observe de près une œuvre de Paul Delvaux.
Lors d’une visite royale des ateliers en 2018, la Reine Mathilde observe de près une œuvre de Paul Delvaux. © BELGA - ERIC LALMAND

Entre Art et Science

Le métier de restaurateur de tableau, ce n’est pas uniquement nettoyer puis retoucher une toile devant laquelle on reste des heures durant jusqu’à ce qu’elle ait retrouvé son aspect d’antan.

"Il y a une partie plus scientifique, on travaille avec d’autres collaborateurs qui ont d’autres domaines d’expertise. On essaie de comprendre la technique d’exécution de l’œuvre, son état matériel, ce qui lui est arrivé."

Une toile passée aux UV pour livrer des informations cruciales sur sa composition
Une toile passée aux UV pour livrer des informations cruciales sur sa composition © IRPA

 

Dans le métier, il est important de se tenir à jour, de se documenter sur les nouvelles techniques de nettoyages, les nouveaux produits, sur les manières plus écologiques de travailler, etc. C’est là que le partage entre les professionnels est important, pour s’enrichir de l’expérience de ses condisciples.

Lorsqu’une demande de restauration est introduite à l’IRPA, elle n’est pas forcément acceptée. Il ne s’agit pas d’uniquement restaurer une œuvre puis passer à la suivante. Il faut également que l’opération présente un intérêt patrimonial important ou une certaine rareté, et puisse faire avancer les connaissances sur l’artiste, le style, les produits utilisées, la technique d’exécution de l’œuvre ou les méthodes de restauration.

Les toiles sont analysées de près avec une technologie de pointe.

Avant toute intervention, un tableau doit subir des analyses. Scanner, radiographie, spectrométrie, et bien d’autres tests lui sont fait afin d’en savoir un maximum sur lui : comment la toile a été fixée ; qu’est ce qui se cache dans le cadre ; comment la peinture a été appliquée ; avec quels matériaux ; quelles parties sont manquantes ; qu’est ce qui a déjà été restauré par le passé… Ainsi, on peut non seulement retracer son histoire, mais aussi identifier les menaces qui pèsent sur lui et les méthodes les plus sécurisées pour le restaurer correctement sans l’abîmer davantage.

Il faut un doux mélange entre la partie scientifique et la partie pratique. C’est un équilibre entre les deux.

Au plus près des grands peintres

Restaurer une œuvre, c’est aussi prendre des décisions. Faut-il réellement intervenir ? Faut-il garder les restaurations anciennes ? On se souvient de la restauration de L’Agneau mystique qui a totalement modifié le visage de l’animal sacré, retrouvant son regard d’origine. Mais parfois, on peut aussi décider de laisser en place les ajouts, car on considère qu’ils n’altèrent pas l’œuvre et son message, et font partie de l’histoire de l’objet.

Le visage de l’Agneau mystique avant et après restauration
Le visage de l’Agneau mystique avant et après restauration © IRPA

" On essaie d’être le moins interventionniste possible, et de faire le meilleur choix pour l’œuvre. On a des conseils, des avis extérieurs, mais à un moment, il faut faire un choix."

Le projet sur L’Agneau mystique a d’ailleurs duré plus longtemps que prévu, tant les décisions à prendre ont été nombreuses. La dernière phase du projet doit encore être entamée, alors que cela fait 8 ans qu’il est en cours. Au départ, l’estimation donnait 5 ans de travaux.

Livia Depuydt, restauratrice, chef de chantier à l’IRPA

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La restauration des panneaux du polyptyque de "L’Agneau Mystique"
La restauration des panneaux du polyptyque de "L’Agneau Mystique" © BELGA

"Ce qui est chouette dans notre métier, c’est qu’on varie de peintres, de siècles. On va commencer sur un Rubens, puis on va passer à un Brueghel. Ce qui est intéressant, c’est qu’on découvre à chaque fois le peintre, on s’approche vraiment de sa personnalité. On comprend sa façon de travailler, on comprend ses hésitations, on comprend son savoir-faire . C’est probablement ça qui rend la restauration si passionnante."

Livia Depuydt dans les ateliers de l'IRPA

Les restaurations doivent durer dans le temps, entre 50 et 100 ans, avec des produits stables qui n’attaqueront pas la matière d’origine. Mais quoi que l’on fasse, bien souvent les restaurations finiront, à la longue, par se voir, car elles n’auront pas vieilli de la même façon que le reste de la peinture. Dans 200 ans, il faudra probablement enlever les restaurations faites aujourd’hui sur beaucoup d’œuvres.

Les conditions de conservation et d’exposition sont aussi très importantes.

Un tableau qui n’est pas correctement conservé quand on le rend peut revenir chez nous un mois après.

Le suivi de la restauration fait donc aussi partie du métier, car il faut donner des conseils pour contrôler la température, la lumière, le taux d’humidité. "Si vous remettez une œuvre restaurée dans une église complètement humide, ça n’a pas de sens."

Il peut dès lors arriver que la restauration d’une œuvre soit refusée si les conditions de conservation requise ne peuvent être garanties.

Contrairement à d’autres métiers du patrimoine, celui de la restauration attire encore les jeunes générations. La profession évolue avec son temps et les nouvelles technologies. Mais elle n’est pas encore reconnue. N’importe qui peut s’improviser restaurateur, et causer beaucoup de dégâts aux œuvres.

"Ce serait bien qu’il y ait une vraie reconnaissance de la profession, car même avec les meilleures volontés du monde, si on n’y connaît rien au métier, on peut faire des catastrophes. Souvenez-vous de cette petite dame espagnole qui a repeint une fresque il y a quelques années !"

Livia Depuydt et son équipe seront bientôt en charge de la restauration de la chapelle funéraire de Rubens, à Anvers. L’ensemble vient de remporter la première édition du "Challenge Patrimoine" lancé par l’IRPA en vue du bicentenaire de la Belgique. Elle parle de ce futur projet dans la vidéo ci-dessous.

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