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Patrimoine

Les secrets de la tapisserie de Bayeux (1/3) : une histoire de conquête et de propagande

15 oct. 2021 à 14:00 - mise à jour 15 oct. 2021 à 14:40Temps de lecture3 min
Par Johan Rennotte

La tapisserie de Bayeux est un chef-d’œuvre exceptionnel, rare témoin presque intacte d’une lointaine époque. Elle est entrée dans la culture populaire, et définit à elle seule un style artistique, lorsque l’on parle de Moyen-Âge dans l’imaginaire collectif. Vous avez très certainement déjà vu ses petits personnages en armures ou ses animaux stylisés qui lui sont caractéristiques. Mais savez-vous ce qu’elle raconte ? Aujourd’hui, on vous lève au coin du voile sur la plus connue des tapisseries.

L’histoire d’une trahison

Le roi Edouard (droite) demande à Harold de Wessex (gauche, en jaune et bleu) de partir pour la Normandie

Nous sommes en 1064. Edouard le Confesseur est roi d’Angleterre. Vieux, malade et sans enfant, il se cherche un successeur. Il souhaite offrir le trône au duc de Normandie, Guillaume II, et envoie donc de l’autre côté de la Manche l’un de ses conseillers, Harold Godwinson, duc de Wessex, le plus puissant noble du royaume. Harold est chargé de prévenir Guillaume de la décision du roi, mais il est fait prisonnier à son arrivée en France. Ce n’est que grâce à l’intervention du duc de Normandie qu’il est libéré. Lui devant son Salut, Harold jure fidélité et soumission à Guillaume, la main posée sur des Saintes reliques, avant de repartir pour l’Angleterre.

Deux ans plus tard, Edouard meurt. Et au lieu de faire venir le duc de Normandie, voilà que Harold se fait lui-même couronner roi d’Angleterre. Furieux, Guillaume compte bien venir prendre le trône qui lui est dû des mains du félon. Il rassemble une armée, fait construire une flotte, et part pour l’Angleterre. L’armée normande et l’armée anglaise s’affrontent dans un combat sanglant. C’est la célèbre bataille de Hastings, qui entrera dans les livres d’Histoire. Les Normands prennent le dessus, les Anglais sont mis en déroute, et Harold le traître meurt au combat. Guillaume peut s’asseoir sur le trône, comme prévu, et prendre possession de toute l’Angleterre. La légende de Guillaume le Conquérant est née.

La cavalerie normande écrase les Anglais à la bataille de Hastings, le 14 octobre 1066.
La cavalerie normande écrase les Anglais à la bataille de Hastings, le 14 octobre 1066. Universal Images Group via Getty

Une œuvre de propagande

Cette histoire, c’est celle qui est contée sur la tapisserie, mais elle ne correspond pas forcément à la réalité. Lorsqu’il prend le pouvoir en Angleterre, Guillaume est en quête de légitimité. Après tout, c’est un étranger qui parle une autre langue, et il vient d’occire le roi légitime. Car oui, malgré ce que laisse entendre la tapisserie, Harold n’est pas forcément un usurpateur de couronne. À la mort d’Edouard, il clame que ce dernier l’a nommé comme son unique successeur.

Ce n’est peut-être pas tout à fait vrai, qui sait, mais après tout, Harold est le plus puissant seigneur du royaume, et donc bien plus légitime qu’un duc étranger. Qui plus est, il n’a pas pris le titre par la force, mais il s’est fait élire. Dans la plus pure tradition saxonne alors encore en vigueur, c’est une assemblée de puissants nobles et hommes d’Église qui choisissent le roi. Harold a donc le soutien de ses pairs et de l’Église d’Angleterre, ce qui à l’époque, paraît entièrement suffisant pour régner.

 

Oui mais voilà, Guillaume ne l’entend pas de cette oreille, et veut tout faire pour nuire à la légitimité de Harold. Vous vous souvenez de ce serment fait envers Guillaume, qui aurait fait du duc de Wessex un parjure ? Et bien Harold clame que c’était un piège. Aux mains du Normand, l’Anglais n’aurait pas vraiment eu le choix que de lui prêter allégeance, car son statut aurait très vite pu passer d’invité à celui d’otage. Il affirme aussi qu’il ne savait pas que les reliques contenaient des fragments sacrés de Saints. Or jurer sur de tels artefacts pour se parjurer ensuite, c’est se garantir une place en enfer. D’ailleurs le pape aura aussitôt fait, sur les conseils de Guillaume, d’excommunier Harold dès son ascension au trône. Pour ce dernier, son serment n’est pas valable puisqu’il a été berné expressément dans le but de nuire à ses prétentions sur la couronne.

Si l’on suit cette logique, Guillaume n’avait aucun droit de fouler le sol anglais, et encore moins de se débarrasser du roi. Et ça, en Angleterre, ils sont nombreux à le penser. Le moins qu’on puisse dire, c’est que le règne de Guillaume le Conquérant n’est pas des plus tranquilles. Il doit lutter contre une foule d’ennemis, dont de nombreux lords, et il fait face à de nombreux soulèvements et rebellions. Qui plus est, il est toujours duc de Normandie, et doit donc passer son temps à traverser la Manche pour gouverner sur ses deux territoires. À chaque absence, ses rivaux en profitent pour s’en prendre à son pouvoir.

Guillaume est donc en recherche permanente d’affirmation de sa légitimité et de consolidation de son pouvoir. Il fait bâtir un peu partout des mottes castrales, avatars des futurs châteaux forts, pour se défendre d’éventuelles attaques internes et externes. La tapisserie de Bayeux, c’est donc un ouvrage de propagande avant l’heure, pour tenter de justifier le bien-fondé de la présence du Conquérant sur le trône. Elle n’a pas été commanditée par lui, mais probablement par l’un de ses proches ou alliés. Mais ça, nous en parlerons la semaine prochaine !

Un historien raconte la tapisserie de Bayeux

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