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Patrimoine

Les secrets de la tapisserie de Bayeux (2/3) : mais qui a tissé ce chef-d’œuvre ?

La semaine passée, on vous parlait de l’histoire, pas forcément exacte, contée par la célébrissime tapisserie de Bayeux. Celle de Guillaume le Conquérant, et comment il prit le trône d’Angleterre à son rival Harold II. Si on s’est accordé depuis longtemps sur le manque d’historicité de l’œuvre, un mystère demeure entier : qui est derrière cette tapisserie ?

Les commanditaires

Il est d’abord important de distinguer la personne qui a commandité la tapisserie de celles qui l’ont réalisée. Et les avis divergent quant à l’identité de celui ou celle qui a financé l’ouvrage.

Odon de Bayeux représenté sur la tapisserie

Le "suspect" numéro 1, le plus probable, se nomme Odon de Conteville. L’homme n’est pas n’importe qui. Il est le demi-frère, par leur mère, de Guillaume le Conquérant. Il est également évêque dans une petite ville normande nommée… Bayeux. Deux gros indices pour l’identifier comme commanditaire. En plus de cela, il est lui-même représenté parmi les personnages bordés sur l’œuvre.

Odon est un homme assez exceptionnel, nommé évêque alors qu’il devait avoir entre 14 et 19 ans seulement ! Plutôt précoce, même pour l’époque. Il faut dire que son grand frère n’a pas hérité d’un duché facile à gérer. En conflit permanent avec ses voisins, Guillaume, qui plus est bâtard légitimé du roi précédent, est arrivé a seulement 8 ans sur le trône ducal. Il a connu plusieurs tentatives d’assassinat depuis lors, et doit renforcer son pouvoir par la nomination de ses proches à des postes clés.

Soutien indéfectible, Odon prend part à la conquête de l’Angleterre. La tapisserie le représente en effet arme en main, casque vissé sur la tête, en train de charger l’ennemi à cheval (même si cette représentation est probablement fort exagérée, il est tout de même homme d’Église !). Il finit par être nommé comte de Kent par son royal frère et devient l’un des nobles les plus riches, influents et importants de la cour.

Odon sur son cheval noir lors de la bataille de Hastings. Il ne porte pas d’arme mortelle, puisqu’il est ecclésiastique et ne peut donc en théorie pas tuer.
Odon sur son cheval noir lors de la bataille de Hastings. Il ne porte pas d’arme mortelle, puisqu’il est ecclésiastique et ne peut donc en théorie pas tuer. wikimedia common – libre de droits

Cette position renforce donc la probabilité qu’il soit le commanditaire de la tapisserie. Mais d’autres éléments corroborent cette théorie. Aux côtés de son avatar brodé, on peut voir apparaître quelques chevaliers qui lui sont proches. Or aucune autre source ne mentionne ces hommes dans l’histoire de la conquête. S’ils étaient sans doute présents à la bataille d’Hastings, leur rôle n’y a pas été aussi crucial que pour figurer sur une œuvre qui retrace son histoire. Les y tisser apparaît plus comme un hommage fait par l’évêque à ses hommes.

Un autre indice se cache dans la fameuse scène de la prestation de serment de Harold sur les Saintes reliques, dont on vous parlait la semaine passée. La tapisserie présente en effet des reliques de Bayeux, qui laisse supposer que la scène s’y déroule. Mais les autres sources historiques présentent cet événement comme se passant à Rouen. Ce petit changement de lieu arrange donc bien Bayeux et son évêque qui met la ville en avant.

Enfin, les historiens et historiennes s’accordent pour dire qu’à l’époque de la création de la tapisserie, Odon était sans doute le seul à avoir les moyens financiers nécessaires à la confection d’un si grand ouvrage.

Pour la petite histoire, sachez qu’Odon finira par être enfermé par son propre frère, pour des raisons que ne sont pas encore vraiment claires. Ce n’est qu’à la mort du roi qu’il est libéré, et sans doute a-t-il dû regretter de lui avoir fait un si beau cadeau en lui dédiant la tapisserie.

 

Edith de Wessex

Suspect numéro 2 : la reine Edith de Wessex. Elle est la veuve d’Edouard le Confesseur. Souvenez-vous, c’est lui qui aurait promis le trône d’Angleterre à Guillaume, puis finalement à Harold. Or Edith, à la mort de son mari, semble plutôt favorable à l’avènement du duc de Normandie. Un comble, puisqu’elle est la propre sœur de Harold ! L’entente familiale n’était visiblement pas au beau fixe, mais pour toute fois s’assurer des bonnes grâces de Guillaume le Conquérant, et lui confirmer son soutien, Edith pourrait avoir commandé la fabrication de la tapisserie.

 

Suspect numéro 3 : le comte Eustache de Boulogne, homme manifestement doté d’une imposante moustache (c’est la tapisserie qui le représente ainsi), qui aurait eu quelque chose à se faire pardonner. Compagnon de conquête de Guillaume, Eustache n’a visiblement pas toujours été un allié de la Normandie, et aurait pu contrarier plusieurs fois les autres alliés du Conquérant dans certains conflits. Réaliser une tapisserie à la gloire du souverain serait donc un bon moyen pour lui de se faire bien voir !

 

Qui que soit le ou la commanditaire de la tapisserie de Bayeux, aucun de ces individus n’a mis la main au métier à tisser pour la réaliser. Qui est donc derrière sa création effective ?

Les petites mains derrière le chef-d’œuvre

Techniquement parlant, la tapisserie n’est pas une tapisserie, mais bien une broderie. Longue de 68,38 mètres, représentant 1515 sujets, dont 626 personnages, 883 animaux, 49 arbres, 41 bateaux, et 37 bâtiments, elle a de quoi donner le tournis. Il en a fallu du monde, et des heures de travail, pour la réaliser.

Lorsqu’elle est redécouverte dans les années 1700, une étrange rumeur se propage, jusqu’à devenir une légende. De ce qu’e l’on dit, c’est nulle autre que la reine Mathilde, l’épouse de Guillaume le Conquérant, aidée de ses dames de compagnie, qui l’aurait brodée. Dans un premier temps, on l’intitule même "tapisserie de la reine Mathilde", un nom qu’on lui donnera encore au 20e siècle. Pourtant, on imagine mal que quelques femmes, qui plus est une reine et des nobles dames fort occupées ailleurs, aient pu réaliser un si gros travail.

Il est bien plus raisonnable de penser que la tapisserie sort d’un atelier spécialisé. On a d’abord pensé qu’elle provenait d’Angleterre, où elle aurait voyagé avant d’atterrir en Normandie et de tomber dans l’oubli, cachée dans les combles de la cathédrale de Bayeux (mais nous y reviendrons la semaine prochaine). Ce seraient donc bien des ouvriers ou ouvrières, de véritables pros, qui sont à l’origine de la broderie.

Il y a quelques années, des historiens français ont remis en cause l’origine de l’ouvrage. Pour eux, aucun doute, la tapisserie de Bayeux est normande ! Et ce sont des artistes de Normandie qui l’auraient réalisée. Une théorie qui n’est pas dénuée de sens si on considère que c’est bien l’évêque de Bayeux qui l’a commandé pour orner sa cathédrale. Ceci dit, on n’est pas encore en mesure d’attribuer une provenance exacte, et on ne le sera peut-être jamais. Les petites mains derrière la création du chef-d’œuvre resteront pour toujours anonymes, mais leur travail continuera de traverser le temps.

La semaine prochaine, on vous expliquera justement comment la tapisserie de Bayeux a réussi à parvenir jusqu’à nous, en échappant aux mains des révolutionnaires français et des nazis !

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