Faut que je vous raconte

Les Vêpres Siciliennes, de l’Histoire sanglante de Palerme à l’opéra de Verdi

Les Vêpres Siciliennes, peinture à l’huile d’Erulo Eroli

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10 août 2022 à 06:44Temps de lecture7 min
Par Vincent Delbushaye

Il y a la grande Histoire. Il y a la grande Musique. Et parfois, les deux se rencontrent, se racontent et s’inspirent. Si l’on vous dit "Les vêpres siciliennes", il y a de grandes chances que vous pensiez en premier lieu à l’opéra de Giuseppe Verdi. Mais les Vêpres Siciliennes désignent avant tout l’une des pages les plus sanglantes de l’histoire d’Italie, et par extension n’importe quel soulèvement spontané et meurtrier d’une population contre une puissance occupante.

Vincent Delbushaye vous propose un plongeon dans l’Histoire d’Italie et vous ramène au XIIIe siècle, à Palerme. Nous sommes le 30 mars 1282, un lundi de Pâques et l’Eglise dell Santo Spirito sonne les Vêpres… Il est 18 heures…

Il faut que je vous raconte

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De l’oppression française à la vendetta sicilienne

Charles d'Anjou

A l’époque, la Sicile est gouvernée par un français, Charles d’Anjou, frère du Roi de France, Comte de Provence. Charles d’Anjou est loin, très loin de vouloir se cantonner aux champs de lavandes bercés par le chant des cigales que lui offre son paysage provençal : avec la bénédiction du pape, Charles d’Anjou a conquis le royaume de Sicile, qu’il va gouverner d’une main de fer et qu’il va écraser littéralement d’impôts, sous prétexte de financer ses conquêtes plus à l’Est.

Les Siciliens ne sont pas contents – et on les comprend - mais ils n’ont que très peu de marge de manœuvre : les occupants français ont une fâcheuse tendance à rabaisser les habitants locaux et, détail qui a son importance, seuls les soldats français ont le droit de porter des armes. Du coup, les Siciliens s’adonnent à leurs deux sports nationaux : le premier, c’est la religion, l’île est très catholique et très pratiquante, et la célébration du culte, c’est sacré ! Et le deuxième sport national, c’est la Vendetta.

Ainsi, lorsqu’un lundi de Pâques, une procession de fidèles est disloquée et chacun de ses membres fouillés par les Français, on frise déjà l’incident diplomatique. On raconte qu’un soldat aurait fouillé de manière un peu trop approfondie le corsage d’une jeune fille et que c’est cette atteinte à l’honneur qui aurait mis le feu aux poudres et aurait été la goutte de lave qui a fait déborder l’Etna. Il est 18 heures, les Vêpres sonnent mais c’est aussi et surtout le Glas qui commence à sonner, en regard du véritable massacre qui va s’ensuivre.

L’émeute prend de l’ampleur, d’abord dans les alentours de l’Eglise del Santo Spirito où avait lieu la procession, pour s’étendre à toute la ville de Palerme. Très vite, la colère se propage dans d’autres villes pour finir par gagner la Sicile tout entière. Le mot d’ordre ? Tuer tout ce qui – de près ou de loin – sonne français. Les soldats ont beau être les seuls à pouvoir être armés, la foule est trop nombreuse, ils ne peuvent rien faire devant un soulèvement aussi massif, ils ne peuvent que fuir. Mais fuir où ? La Sicile est une île et où que l’on aille, on est toujours, à un moment donné, bloqué par la mer.

Les Siciliens procèdent donc au massacre systématique – presque méthodique – des Français de l’île : partout, on oblige les suspects à prononcer le mot "Ciciru" ("Petit pois"), et si ça ressemble un peu trop à "cicirou-euh" (à la française), le suspect était éliminé. Les soldats sont massacrés, mais aussi leurs femmes et leurs enfants. Par extension, on finira finalement par occire tous ceux qui parlent français, même les quelques ecclésiastiques originaires de France ne seront pas épargnés, toute l’Île résonne désormais au son de "Moranu li Francisi", "Mort aux Français".

Les vêpres siciliennes, peinture de Francesco Hayez
Les vêpres siciliennes, peinture de Francesco Hayez © Alessandro Vasari / Archivio Vasari/MONDADORI PORTFOLIO via Getty Images

La Sicile est donc à feu et à sang, et un sang résolument français. S’il y a bien un village qui a suivi le mouvement et montré l’exemple, c’est le village de Corleone. Pas étonnant que le Parrain de Francis Ford Coppola ait pris le nom de ce village aux règles si intransigeantes. On a longtemps cru que le terme même de Mafia était un acronyme : Si vous prenez la première lettre de chaque mot de la phrase "Morte Alla Francia ! Italia Aviva !", vous obtenez le mot "Mafia". Cette origine supposée est aujourd’hui complètement démentie, surtout lorsqu’on sait que la Sicile ne fera véritablement partie du Royaume d’Italie qu’en 1861. Soit presque 600 ans après les faits. Il n’y a donc pas trop de raison pour qu’en 1282, en Sicile, on crie Viva Italia.

Pour être précis sur les faits qui ont soulevé l’île de Sicile à la fin du XIIIe siècle, il faut préciser que seule la petite commune de Sperlinga a décidé de ne pas prendre part à cette boucherie et à accueillir en son château, les quelques pauvres Français qui voulaient y trouver refuge. Encore aujourd’hui, d’ailleurs, sur un mur du château de Sperlinga, on peut lire cette inscription gravée dans la pierre "Quod Siculis Placuit Sola Sperlinga Negavit", c’est-à-dire "ce qui a été fait par la Sicile, seule Sperlinga l’a refusé". Au total, près de 8000 Français seront massacrés.

Gravure représentant le Château de Sperlinga
Gravure représentant le Château de Sperlinga DEA / Getty Images

Et celui qui était censé en être le roi, Charles d’Anjou, n’aura rien pu faire pour redresser la situation. Il mourra trois ans plus tard, sans avoir pu remettre un pied sur l’île, ni même redresser la situation.

Un symbole de résistance qui inspirera Verdi

Ce soulèvement sicilien va très rapidement devenir un symbole de résistance face à n’importe quel oppresseur. Presque six siècles plus tard, Giuseppe Verdi décide de créer un opéra sur le sujet des Vêpres Siciliennes, aidé pour le livret par un habitué des opéras "révolutionnaires", à savoir Eugène Scribe, auteur des livrets des Huguenots de Meyerbeer et de la Muette de Portici de Daniel-François-Esprit Auber.

Lorsque Verdi compose ses Vêpres Siciliennes, il le fait tout d’abord sur un livret écrit en français. C’est d’ailleurs le premier opéra en français du compositeur, qui vient de s’installer à Paris, la "ville de l’opéra" dans le milieu du XIXe. Verdi appelle d’ailleurs la capitale française, la "grande boutique", et il faut admettre que, pour un premier essai parisien, Verdi n’y va pas avec le dos de la cuillère et ne ménage pas son public. Imaginez-vous le soir de la première, le 13 juin 1855, le rideau se lève et l’une des premières répliques de l’opéra, c’est " Sois maudite, ô France ! ", il fallait quand même oser…

Les Vêpres Siciliennes sont un succès à Paris, l’opéra est donné pas moins de 62 fois à sa création. Fort de ce succès, Verdi veut exporter son œuvre, dans son pays d’origine, l’Italie, qui avait par le passé réservé un tel succès à ses autres opéras, son Rigoletto, son Trouvère, sa Traviata. Et lorsqu’on apprend que Verdi s’apprête à traverser les Alpes, chargé de son opéra aux accents révolutionnaires, l’Italie retient son souffle.

Verdi face à la censure

Il faut dire que la situation n’est pas spécialement stable à cette époque-là, l’Italie n’est pas encore unifiée et la majorité des Etats italiens sont aux mains de l’Empire autrichien. Et diffuser une histoire de soulèvement contre l’oppresseur, avec un dénouement aussi sanglant, cela pourrait donner des idées aux populations italiennes soumises. Ainsi, quand Verdi adapte ses Vêpres Siciliennes en italien, il est contraint d’en changer le titre – ça deviendra "Giovanna de’Guzman". Il déplace également l’intrigue de l’opéra, qui se déroule dans un Portugal un peu plus lointain, sous domination espagnole. L’histoire nous apprendra que ça n’est pas ça qui empêchera l’Italie de marcher vers son unification, c’est le fameux Risorgimento, et l’opéra italien de Verdi prendra son titre définitif de "I Vespri Siciliani" dès la création du Royaume d’Italie en 1861.

Giuseppe Verdi

Ce n’est pas la seule fois que Verdi aura à faire avec la censure et devra adapter, ou faire adapter, les livrets de ses opéras. L’exemple le plus flagrant est sans nul doute son Bal Masqué, une histoire inspirée de l’assassinat du Roi de Suède, mais qui verra son intrigue totalement refondue pour pouvoir exister sur une scène. La version initiale de Verdi, nommée "Una Vendetta in Domino" sera refusée, sous prétexte qu’on n’assassine pas un roi, même si ça n’est que sur une scène d’opéra ! Sa première transposition dans une lointaine cour de Pologne, traitant de l’assassinat d’un Duc, sera, elle aussi, refusée car on ne peut pas assassiner un noble sur une scène d’opéra. Finalement, "Un Ballo in Maschera", "Un Bal Masqué", prendra place à Boston, aux Etats-Unis et c’est le gouverneur de la ville qui sera sacrifié sur la scène.

"Viva Verdi !"

Vers le milieu du XIXe siècle, Verdi est déjà un compositeur populaire, très populaire, et son nom va même devenir un signe de ralliement chez les patriotes italiens : "Viva Verdi !" pourra-t-on lire aux quatre coins de la péninsule. Le compositeur serait-il devenu une icône et porterait-il dans ses opéras l’esprit de liberté et d’indépendance cher aux Italiens ? Ce n’est pas tout à fait vrai. Placarder de telles affiches était en réalité un moyen détourné pour montrer son soutien à un tout autre personnage : Victor-Emmanuel II de Savoie, dont on voudrait qu’il devienne le tout premier Roi de l’Italie unifiée. Rappelons qu’à l’époque, la péninsule italienne est morcelée en de nombreux États ou possessions : royaume de Piémont-Sardaigne, États Pontificaux, royaume des Deux-Siciles, Grand-Duché de Toscane, Lombardie, etc. Et la plupart de ces Etats sont sous domination (directe ou indirecte) de l’Empire d’Autriche. Œuvrer en faveur du "Risorgimento", de l’unification de l’Italie, et soutenir celui qui pourrait devenir son premier roi équivalait donc à renier l’autorité autrichienne. Une position politique assez dangereuse. Voilà pourquoi on pouvait voir un peu partout des affiches "Viva Verdi !" mais que seuls les initiés savaient que Verdi était en fait un acronyme. Par là, on voulait dire : "Viva Vittorio Emmanuele, Re D’Italia !", et si vous en prenez les initiales de chaque mot, ça donne Viva Verdi.

Costume pour les Vêpres Siciliennes de Verdi
Costume de Don Pedro pour les Vêpres Siciliennes de Verdi
Costume pour les Vêpres Siciliennes de Verdi
Costume pour les Vêpres Siciliennes de Verdi

Précisons enfin que dans l’opéra de Verdi, l’épisode historique de cette sanglante vendetta n’est qu’un prétexte, elle offre une toile de fond à ce qui n’est qu’une histoire d’amour, de mariage, de conspiration et de vengeance. Dans l’opéra de Verdi, plusieurs enjeux se télescopent : les envies de liberté des Siciliens, l’amour de deux jeunes gens, Elena et Arrigo, mais aussi la valeur d’une famille puisque le scénario prévoit que le gouverneur français soit en fait le père de ce jeune sicilien réfractaire qu’est Arrigo. Après une série de complots déjoués, on croit l’histoire résolue avec le mariage des deux héros sous le regard bienveillant d’un père fraîchement retrouvé, mais au dernier acte, le rideau se referme sur les cloches qui retentissent. C’est l’heure des Vêpres, et déjà au loin, on entend les cris "Vengeance, vengeance !". Que voulez-vous. On n’arrête pas l’Histoire.

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