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Les voisins d’une usine de Solvay sont 5 fois plus exposés aux PFAS, des scientifiques belges jugent la contamination préoccupante

INVITÉ : Justine Katz - Investigation

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Le premier volet de notre enquête nous a permis de découvrir que Solvay est impliquée dans une importante pollution aux PFAS autour de deux usines : Spinetta Marengo en Italie et West Deptford aux États-Unis. L’environnement de ces sites industriels est déjà fortement touché par ces produits chimiques dits " éternels ". Il reste une question fondamentale : la population riveraine a-t-elle pu être contaminée ? Quel est le risque pour sa santé ?

Alors qu’une étude épidémiologique publiée en 2019 montre des taux plus élevés de certaines maladies dans un rayon proche de l’usine Solvay à Spinetta, les autorités sanitaires n’ont pas encore testé les habitants. Ça devait être la suite logique. Mais, ça n’a jamais été fait.

L’équipe d’#Investigation va tenter d’y voir plus clair en documentant cette potentielle contamination par des preuves scientifiques. Les meilleurs indices se trouvent dans le sang des habitants. Il faut réaliser des prélèvements sanguins. Pareil exercice ne s’improvise pas. Il sera encadré par des professionnels de la santé et des chercheurs universitaires.

Rosi Gatti, un médecin italien, va pratiquer les prises de sang sur 52 personnes au total. 31 vivant dans un rayon d’un kilomètre autour de l’usine et 21 personnes supplémentaires dans la ville d’Alessandria située à plus de 3 kilomètres. Elles serviront de groupe de contrôle pour pouvoir établir des comparaisons.

On n’en tombe pas malade en quelques mois. Cela vous prend des années.

Viola Cereda est membre du Comitato Stop Solvay, un comité qui se mobilise contre les effets néfastes du pôle chimique. Elle a vécu une partie de son enfance à Spinetta : Ce besoin d’un dépistage pour la population était une des demandes que nous avions en tant que comité depuis deux ans. Personne ne nous a écoutés, alors quand vous êtes venu nous le proposer, j’ai vraiment vu là une occasion à ne pas manquer. Et je veux donner aux gens la possibilité de prendre conscience, parce que c’est parfois difficile. Je comprends que la pollution invisible n’est pas immédiatement perceptible. On n’en tombe pas malade après quelques mois. Cela vous prend des années "

L’aide des scientifiques

Rosi Gatti, médecin en Italie va réaliser plus de 50 prises de sang sur les riverains de l’usine Solvay à Spinetta.
Rosi Gatti, médecin en Italie va réaliser plus de 50 prises de sang sur les riverains de l’usine Solvay à Spinetta. RTBF

Chaque volontaire va remplir un questionnaire afin d’analyser des données individuelles (âge, sexe, habitudes alimentaires, lieu de travail, statut tabagique…). L’ensemble des données récoltées ont également été comparées avec celles d’une étude sur les taux d’imprégnation des PFAS en Wallonie réalisée en 2015 sur une population de 242 adultes issus de la population générale.

Les échantillons sanguins seront confiés au service de toxicologie clinique du CHU de Liège. Le Dr Corinne Charlier et Catherine Pirard, responsable scientifique, vont quantifier les PFAS historiques dans le sang. Parmi ceux-ci, on retrouve le PFOA qui a été utilisé par Solvay à Spinetta jusqu’en 2013, année de son abandon.

Les effets dont on est sûr

La toxicologue connaît bien les impacts des PFAS sur la santé. Les effets les plus documentés concernent le PFOS et le PFOA : " Dans les effets dont on est sûr, on sait qu’il y a un effet sur la fonction thyroïdienne, une augmentation du cholestérol, un moins bon fonctionnement du foie. On a vu des cancers du rein et des testicules. Pendant la grossesse, c’est le moment le plus problématique de l’exposition. On va avoir un bébé qui va naître avec un plus petit poids lorsque la maman est exposée. Et on a aussi une moins bonne réponse à la vaccination. "

Une première mondiale

L’équipe du laboratoire de spectrométrie de masse de l’ULiège. Prof. Gauthier Eppe et Aurore Schneiders.
L’équipe du laboratoire de spectrométrie de masse de l’ULiège. Prof. Gauthier Eppe et Aurore Schneiders. RTBF

Mais, on a vu aussi que l’industrie chimique avait réussi à développer des substituts. Des PFAS de remplacement lorsque les anciens étaient devenus trop controversés. À l’usine de Solvay, le composé majoritaire (67%) identifié dans les eaux de rejet de l’usine se nomme l’ADV (appelé aussi Cl-PFPECA). L’ADV est aussi une famille de substances. Il existe plusieurs congénères.

Solvay utilise également du C6O4, un autre PFAS présent à une concentration plus faible dans les eaux de rejet (21%).

Pour ces PFAS de remplacement, les standards analytiques sont la propriété de Solvay et ne sont pas (ou plus) disponibles commercialement. Contrairement aux PFAS historiques que l’on peut quantifier précisément dans le sang, les scientifiques vont avancer à l’aveugle pour les nouveaux.

Ce travail de fourmis a été confié au laboratoire de spectrométrie de masse de l’Université de Liège au travers de son centre de recherches CART, le laboratoire national de référence pour les polluants organiques persistants (POPs). Il est dirigé par le Prof. Gauthier Eppe. Avec Georges Scholl et Aurore Schneiders, il va développer une méthode unique pour parvenir à identifier les nouvelles molécules. L’équipe journalistique d’#Investigation va ramener un échantillon de l’eau de rejet de l’usine de Spinetta dans lequel nous sommes sûrs que l’ADV (appelé aussi Cl-PFPECA) et le C6O4 sont présents.

Ils vont analyser ensuite cette eau et vont y voir la même signature que dans une étude publiée dans la revue Science. Les pics d’ADV, de C6O4 ou encore de PFOA correspondent parfaitement. Ils sont sur la bonne voie. Après, le défi scientifique sera de retrouver cette même signature dans une matrice bien différente : le sang. "A notre connaissance, il n’y a pas à ce jour de données publiées dans la littérature scientifique faisant état de la présence de congénères de Cl-PFPECA dans le sang humain. Ces résultats présentés publiquement dans ce rapport sont donc une première mondiale. ", commente le Prof. Gauthier Eppe.

Les conclusions

Catherine Pirard, responsable scientifique et Dr Corinne Charlier, Toxicologue au CHU de Liège.
Catherine Pirard, responsable scientifique et Dr Corinne Charlier, Toxicologue au CHU de Liège. RTBF

Nous mettons en libre accès dans leur version intégrale les rapports menés par les deux laboratoires liégeois :

  1. Rapport du CHU de Liège sur les PFAS historiques dont le PFOA.
  2. Rapport du laboratoire de Spectrométrie de masse de l’ULiège sur les PFAS de remplacement.

Les PFAS historiques

  • Pour les PFAS historiques, le CHU de Liège constate que la concentration médiane en PFOA des habitants de Spinetta proches de l’usine est 5 fois supérieure (10.20 μg/L) par rapport à celle d’Alessandria (1.96 μg/L) ou de la population générale en Wallonie (1.91 μg/L). La médiane représente la valeur en dessous de laquelle se trouvent 50% des résultats des participants. C’est la valeur du milieu souvent représentative d’un groupe.
  • La concentration maximale (P95) en PFOA est 10 fois supérieure pour les habitants de Spinetta (39.19 μg/L) par rapport à celle d’Alessandria (4.08 μg/L) ou de la population générale en Wallonie (4,72 μg/L). La valeur notée P95 désigne la valeur en dessous de laquelle se trouvent 95% des participants. Cette valeur d’une population générale est habituellement utilisée pour mettre en évidence des expositions particulièrement élevées. Ceci veut donc dire que les concentrations médianes et maximums en PFOA sont significativement plus élevées dans les prélèvements sanguins des personnes habitant à Spinetta par rapport aux habitants d’Alessandria ou à la population générale en Wallonie.
  • 17 habitants de Spinetta (dont 6 anciens travailleurs de Solvay) sur 31 (environ 55%) dépassent le seuil d’alerte allemand (10 μg/L) fixée par la commission allemande de biomonitoring humain. Du côté de la population d’Alessandria, il n’y en a qu’un (il s’agit d’un ancien travailleur de Solvay). Ces résultats démontrent que si les mesures réalisées ne permettent pas de tirer des conclusions quant à des éventuels effets néfastes sur leur santé, les participants de Spinetta ont subi une exposition importante, qualifiée de préoccupante par rapport au seuil d’alerte allemand. Une exposition supplémentaire doit être évitée en éliminant les sources spécifiques d’exposition.
  • Pour tous les autres PFAS historiques, les concentrations montrent des valeurs proches voire inférieures à celles mesurées en Wallonie.
  • Il existe néanmoins une différence importante entre le groupe d’Alessandria et celui de Spinetta : l’âge. La moyenne d’âge du groupe de Spinetta est de 65 ans versus 46 ans pour les habitants d’Alessandria. De nombreuses études ont démontré une relation entre les concentrations de PFAS dans le sang et l’âge, les personnes plus âgées présentant des concentrations plus élevées, résultat d’une plus longue période d’exposition et donc d’accumulation. On s’attendait donc à observer des concentrations en PFAS plus élevées dans le sérum des participants de Spinetta, indépendamment d’une exposition environnementale liée au lieu de résidence.
  • Dès lors, afin d’investiguer objectivement si un des deux groupes a subi une exposition environnementale particulière liée au lieu de résidence voisin du site de Solvay, il est donc indispensable d’appliquer des tests statistiques qui tiennent compte de ces différents paramètres (comme l’âge, le sexe, le statut tabagique, l’exposition professionnelle, la consommation d’aliments potentiellement plus contaminés, etc.). En ne sélectionnant que les personnes de plus de 50 ans et en excluant les anciens travailleurs de Solvay, on réduit fortement le nombre de participants d’Alessandria (N = 8) mais cela permet de comparer visuellement deux populations plutôt similaires en termes d’exposition aux PFAS. La différence reste significative malgré le plus faible poids statistique lié au nombre de participants pris en compte.
  • La tendance reste la même si l’on compare les volontaires de plus de 50 ans de Spinetta avec la population générale en Wallonie du même âge.
  • Malgré la grande hétérogénéité entre les 2 groupes en termes d’âge principalement, mais aussi en termes d’exposition professionnelle aux PFAS, les tests statistiques utilisés prenant en compte les différents facteurs confondants montrent des concentrations significativement supérieures dans les prélèvements sanguins des personnes habitant à Spinetta par rapport aux habitants d’Alessandria.
  • Les facteurs qui influencent le plus et de manière significative les concentrations sanguines en PFOA sont l’activité professionnelle ancienne (anciens travailleurs Solvay vs autres), le lieu de résidence (Spinetta vs Alessandria), et l’âge dans une moindre mesure.

Les PFAS de remplacement

  • Précisons tout d’abord que, sans étalon analytique, il n’est pas possible de quantifier précisément ces nouvelles molécules. Les scientifiques sont juste capables d’identifier leur présence. Un échantillon de Spinetta ne contenait pas assez de sang. Seulement 30 échantillons ont donc été analysés.
  • Les scientifiques de l’ULiège ont retrouvé 5 congénères différents d’ADV (appelé aussi Cl-PFPECA). Le congénère présent majoritairement dans les eaux de rejet se retrouve avec une forte probabilité dans 100% des échantillons sanguins.
  • Voici le détail congénère par congénère :

Le 0,1 de (Cl-PFPECA) est probablement présent dans 100% des échantillons analysés.

Le 0,2 de (Cl-PFPECA) est probablement présent dans 50% des échantillons analysés.

Le 1,0 de (Cl-PFPECA) est probablement présent dans 23% des échantillons analysés.

Le 1,1 de (Cl-PFPECA) est probablement présent dans 73% des échantillons analysés.

Le 2,0 de (Cl-PFPECA) est probablement présent dans 87% des échantillons analysés.

  • Le C6O4 n’est quant à lui pas détecter par les scientifiques.

Cette étude n’est qu’un échantillon de la population. Ce n’est pas parce que les habitants de Spinetta ont une contamination élevée qu’ils vont nécessairement avoir des problèmes de santé. Prenons l’image d’un fumeur. Une personne peut fumer toute une vie sans développer de cancer. Mais, on sait que le tabagisme augmente le risque d’en attraper un. Pour les PFAS, c’est la même chose. C’est un facteur de risque. Moins on en a dans le sang, mieux c’est.

Les analyses rassurantes de Solvay sont confidentielles

Une réunion d'information s'est tenue en Italie pour annoncer et expliquer les résultats aux habitants.
Une réunion d'information s'est tenue en Italie pour annoncer et expliquer les résultats aux habitants. RTBF

Le 17 août, les résultats de nos analyses ont été communiqués à la multinationale. Voici la réaction du groupe belge : “Depuis 2004, plus de 5000 analyses de sang ont été effectuées auprès de nos employés. Les résultats de ces analyses ne montrent pas de problème d’un point de vue clinico-toxicologique […] Nous avons bien pris note que votre analyse n’est pas scientifique mais uniquement un échantillonnage instantané et limité”.

Nous avons demandé à pouvoir consulter les analyses et les statistiques de Solvay. Nous ne les avons jamais reçues. L’entreprise se dit tenue par un contrat de confidentialité. Durant notre longue enquête, nous avons réussi à mettre la main sur une analyse commandée par Solvay sur un de ses employés. Elle date de mars 2007. Nous avons pu authentifier ce document. L’ouvrier affiche un taux de PFOA de 177 μg/L. Soit 17 fois au-dessus du seuil d’alerte allemand.

Avec ces résultats, nous sommes beaucoup plus forts

À Spinetta Marnego, les volontaires de la prise de sang ont pu participer à une réunion d'information où les scientifiques belges avaient fait le déplacement pour expliquer les résultats. Les réactions fusent : "Une administration communale qui ne fait pas une recherche à large échelle est une administration irresponsable".

Un autre enchaîne : "Je tenais pour acquis qu’en tant que citoyen d’un pays démocratique, je devais savoir ce qu’ils produisaient devant chez moi. Je ne savais pas qu’une entreprise chimique comptait davantage pour l’État que la santé d’un citoyen."

Dans la salle, il y a aussi, Claudio Lombardi, ancien Echevin de l’environnement. Il se bat depuis des années pour documenter la pollution de l’usine de Solvay : "Cela nous est très utile, car jusqu’à présent nous parlions beaucoup mais il n’y avait pas de résultats. Avec ces résultats, nous sommes beaucoup plus forts."

Les médias italiens vont relayer les résultats. Une semaine plus tard, Claudio Lombardi sera auditionné devant la Commission Environnement et Sécurité de la ville d’Alessandria. Les autorités sanitaires italiennes (ASL) nous ont finalement confirmé qu’elles allaient lancer un large biomonitoring sur les riverains de Spinetta en février 2023. Une nouvelle que les habitants attendaient depuis de nombreuses années. Ils vont enfin comprendre les risques réels de l’activité de Solvay sur leur santé.

 


"Solvay, la pollution invisible", une enquête réalisée avec le soutien du Fonds pour le journalisme en Fédération Wallonie-Bruxelles.

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