Belgique

L’Etat belge coupable de crime contre l’humanité ? Cinq femmes métisses arrachées à leurs familles sous le Congo belge demandent réparation

14 oct. 2021 à 18:13Temps de lecture5 min
Par M.K avec B.Feyt

Elles sont cinq. Cinq femmes métisses nées entre 1948 et 1952 sous le Congo belge et enlevées à leurs familles parce qu’elles étaient noires et que leur père était blanc. Elles ont été parquées, loin des regards, dans des internats qui leur étaient réservés, dans des missions catholiques. Aujourd’hui septuagénaires, elles ont porté plainte contre l’Etat belge pour crime contre l’humanité. Le procès s’est ouvert ce jeudi 14 octobre à Bruxelles. C’est un procès historique. On estime que 20.000 enfants métis ont subi le même sort que les plaignantes.

" Ni noir, ni blanc, témoigne Marie-José Loshi, on s’est retrouvés tous là-bas parce qu’on avait la même peau. Des enfants de père inconnu, des enfants du péché mis à l’écart de tous les autres ".

Les "enfants mulâtres"

A l’époque, on les appelait les " enfants mulâtres ", un terme dérivé de mulet, croisement entre un âne et une jument. C’est dire le peu de considération dont ils jouissaient. Pire, les autorités coloniales estimaient qu’ils pouvaient mettre en péril le système ségrégationniste qui avait cours au Congo belge. Dans son livre " Noirs — Blancs- Métis, La Belgique et la ségrégation des Métis du Congo belge – 2014 ", l’historien Assumani, Budagwa l’explique : " Les métis sont considérés comme étant une menace aux intérêts coloniaux. Ils sont considérés comme des dangers parce qu’il y a une ascendance européenne et une goutte de sang blanc […] ils pouvaient être les ferments de révolte ".

Voilà pourquoi les autorités belges de l’époque ont décidé d’isoler ces enfants qu’on ne pouvait laisser vivre au grand jour. Il fallait qu’ils ne puissent pas nuire au " prestige racial ", et surtout, qu’ils ne se révoltent pas contre le système colonial, où les Noirs n’avaient pas les mêmes droits que les Blancs. Un décret du 4 août 1952 accorde aux commissions administratives le droit de mettre les enfants sous la tutelle de l’État. Avec la complicité de l’Église, la Belgique organise des rapts d’enfants. Elle les enlève à leur mère, les coupe définitivement de leurs proches.

On appelait L’État papa. Donc notre papa doit reconnaître le mal qu’il a fait à ses enfants

"L’État doit reconnaître le mal qu’il a fait aux "mulâtres", dit Monique Bitu Bingi, le mal qu’il a fait aux enfants abandonnés. On nous a détruits. Que l’état accepte ça. On réclame justice. Qu’il reconnaisse ce qu’il nous a fait. On appelait L’État papa. Donc notre papa doit reconnaître le mal qu’il a fait à ses enfants".

"Comment peut-on faire, ajoute Léa Tavares Mujinga, si on passe chez un psychologue, ça ne suffit pas. C’est pour ça qu’on porte l’affaire en justice".

Toute leur vie, ces femmes, aujourd’hui grands-mères ont vécu avec ce secret si lourd. " On a occulté tout ça pour pouvoir survivre. On n’a rien dit à nos maris, ni à personne. On souffrait trop. On n’a rien dit à nos enfants non plus. Vous savez, on traitait nos mamans de prostituées. Comment dire ça à nos enfants ".

Les religieuses étaient indifférentes à notre sort

Les récits des plaignantes sont à peine croyables. Et pourtant, tous les témoignages concordent : "Je me souviens, raconte Léa, étouffée par l’émotion, quand on est arrivées, on nous a mis dans un dortoir, sur de petits lits, avec une petite couverture. Les toilettes, c’était incroyable. Il n’y avait même pas de papier toilette. Juste un trou dans une cabane. A midi, on partait se laver dans un petit ruisseau, sans savon. L’après-midi, on allait à l’école du village, dans la langue de l’endroit qu’on ne comprenait pas. (ndlr : elles avaient été déportées à Katenge, dans le Kassai, à des centaines de kilomètres de chez elles). C’étaient des religieuses de la congrégation de Saint Vincent de Paul. Il n’y en avait qu’une qui était maternelle. C’était la cuisinière. Les autres étaient indifférentes".

A l’âge de 14 ans, Léa a pu voir son père, par hasard : "J’ai vu un monsieur qui me ressemblait. Je lui ai dit : bonjour monsieur. Il a pleuré. Il voulait me prendre dans les bras. Il m’a dit : je ne voulais pas t’abandonner. Il était rentré au Portugal pour préparer mon arrivée. Quand il est revenu, j’avais été enlevée, et il ne savait pas où j’étais".

Marie José Loshi s’est retrouvée en Belgique : "A 16 ans, on a décidé que je devais être religieuse. C’était en 1964, au moment des troubles. Les sœurs m’ont emmené en Belgique. Dernièrement j’ai appelé ma congrégation pour leur demander s’ils avaient mon dossier. Ils m’ont dit qu’ils n’avaient rien. Je n’avais pas d’identité. Juste une photo qu’ils ont envoyée à mes avocats. Quand on vivait là-bas, on était coupées de nos familles. On était comme des orphelines".

En juin 1960, au moment de l’indépendance, leur calvaire ne s’arrête pas, au contraire. Monique Bitu Bingi raconte : "A l’indépendance, les sœurs nous ont abandonnées. Il n’y avait plus de place dans l’avion. On nous a dit : retournez chez vos mamans. On a fait 200 kilomètres à pied pour aller chercher nos mamans… J’avais onze ans. On était perdus là-bas, abandonnés. Et on était au milieu des rebelles. Je vous laisse imaginer ce qu’ils nous ont fait… Parfois je n’arrive pas à dormir. J’entends les camions militaires. Je fais des cauchemars".

La petite fille de Léa a découvert son histoire récemment, en faisant des recherches avec sa mère : "On savait qu’on avait un arrière-grand-père blanc, qu’il était portugais, mais c’est tout. Quand j’étais petite, je croyais qu’on mettait tous les enfants métis dans des couvents. Ça fait mal. Quand je les vois, je les trouve très courageuses".

"L’État belge, alors colonisateur, a enlevé les enfants à leur mère dans leur village par la force, explique l’avocate des parties civiles, Michèle Hirsch, uniquement parce qu’elles étaient métisses. Leur père blanc, leur mère noire. Ces enfants ont été enlevés à leur famille, à leur culture, à leur langue et parfois ils ont été emmenés à des centaines de kilomètres pour être placés dans des institutions religieuses sous la tutelle de l’État. Et l’État belge était en réalité le tuteur de ses enfants qui n’ont été abandonnés par personne ".

Les excuses de l’État belge n’ont pas eu de suites

En 2019, Charles Michel, alors Premier ministre avait présenté des excuses au nom de la Belgique. Mais ces femmes veulent une reconnaissance formelle du préjudice subi et une réparation.

" C’est la première fois qu’on va demander à l’État dans le cadre d’une procédure judiciaire que les fautes qu’il a commises à l’égard de nos clientes métisses sont des crimes contre l’humanité, il y a bien longtemps, mais nos clientes sont toujours là, ajoute Michèle Hirsch.

Après les excuses de Charles Michel, l’État belge n’a pas adopté de loi de réparation. Et malgré ses excuses, les avocats de l’Etat contestent la qualification de crime contre l’humanité et ils adoptent une défense qui puise ses arguments dans le déni de l’histoire. Ils demandent aux victimes d’apporter la preuve de leur préjudice. Mais comment prouver ce qui s’est passé ? Les archives de l’époque, les documents échangés entre la Colonie et la Belgique à propos de ces enfants métis ne sont toujours pas accessibles. " Par chance, nous dit Michèle Hirsch, une des plaignantes s’est rendue au Congo il y a 37 ans et elle a pu récupérer des documents précieux au centre scolaire où elle se trouvait ".

" Il y avait un petit carnet avec les noms de tous les métis qui étaient là. Les dates d’arrivées, ceux qui ont été à l’école, le nom de ma mère, les sommes d’argent qui ont été versées aux religieuses par l’Etat, explique Monique.

Les plaignantes demandent des dommages et intérêts, mais surtout elles demandent que leur histoire soit reconnue et transmise aux générations futures, pour qu’on n’oublie pas.