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Journal du classique

Lettre à Teresa : hommage à Teresa Escudero Bravo

Teresa Escudero Bravo, pianiste et professeure de piano au Conservatoire Royal de Bruxelles, est décédée le 23 avril 2020 à Bruxelles. Elle a participé à la formation de centaines de pianistes en Belgique. Pierre Solot lui rend hommage.

Chère Teresa

On se permet tant de familiarités avec ceux qui disparaissent. On se prend à les tutoyer alors qu’on n’y aurait pas songé un instant en vie.

Tu es le professeur et je suis l’élève.

Parce que tu disparais, je t’écris une lettre. Une lettre qui aurait dû t’être dite. Avant.

Tu es le professeur et je suis l’élève.

Et c’est un TU romain que je t’adresse, de ceux que l’on donnait à César, à Auguste, de ceux qui s’inclinent bien plus que la politesse ordinaire.

De pareilles lettres sont écrites tous les jours. Elles célèbrent un quidam, un ami, un parent, un maître. Elles passent de l’enveloppe à la main et se logent au fond d’une âme.

Ces lettres ne sont pas publiées parce qu’elles honorent un quidam, un parent. Dans ce monde qui ne vénère plus que le célèbre et le public, tu fais partie de ces héros discrets qui appartiennent aux romans.

Mon professeur de piano.

Au Conservatoire, on parle d’assistant ; on ose " chargé de cours ". Mais s’il s’agit d’une charge, celle que tu portais paraissait être aérienne.

Qu’est-ce qu’un assistant ? Celui qui assiste ? Celui qui vit dans l’ombre du maître, du professeur ?

Pas du tout.

L’assistant est le rouage déterminant dans le parcours d’un musicien. L’assistant donne l’impulsion quotidienne à l’élève, la décharge répétée qui animera une vie de musique. Il est l’omniprésente petite pièce qui vient gratter le musicien comme une conscience et l’amener toute sa vie à s’épanouir.

S’il n’y avait qu’un élève.

Mais Teresa, les centaines de mains qui trouvèrent un guide entre les tiennes sont des millions de miracles musicaux qui auront fait le monde et qui le dessinent encore maintenant.

Tu étais de cette électricité-là, Teresa. Ton sourire épanoui, presque sauvage était le rail d’un train qui devait filer doux, filer droit. Tu avais la force des Maîtres, le tempérament d’une reine. Et le sourire d’une mère… Fière, dévouée. Tendre et rusée à la fois.

Si aujourd’hui j’ai transformé ma vie en musique, c’est parce que tu m’as électrisé, Teresa. Je n’étais qu’un enfant pressé et tu m’as donné la curiosité de découvrir un monde.

Je suis loin d’en avoir fait le tour, mais tu m’as convaincu d’y creuser à l’infini.

Tu es partie, Teresa, mais tu laisses dans ton sillage un univers de musique qui vibre de tes milliers d’étincelles, éparpillées çà et là.

Mon professeur de piano.

En fait, tu n’as pas disparu.

Mais je te tutoie quand même, comme César, comme Auguste, dans un élan d’infinie reconnaissance.

Pierre Solot

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