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L’Europe ouvre son marché à Qatar Airways : un accord aérien équitable ou déséquilibré ?

Berlin Brandenburg Airport in Germany
27 oct. 2021 à 04:13Temps de lecture4 min
Par Philippe Antoine

Ce n’est certes pas le premier accord conclu par l’Union européenne en matière de transport aérien, il y en a déjà avec les Etats-Unis, le Canada, le Maroc ou encore Israël et l‘Ukraine, et il y en aura incontestablement d’autres encore, mais le dernier en date marque peut-être un jalon.

Désormais, toutes les compagnies aériennes de l’UE pourront exploiter des vols directs depuis n’importe quel aéroport de l’UE vers le Qatar et vice versa pour les compagnies aériennes qataries même si en réalité, il est surtout question d’une seule compagnie, et pas n’importe laquelle puisqu’il s’agit de Qatar Airways, l’une des géantes du Moyen-Orient.

En 2019, le Qatar représentait le 15e plus grand marché extra-UE avec 6,3 millions de passagers voyageant entre l’UE et ce pays du Golfe où se tiendra la prochaine Coupe du monde de football.

Une concurrence ouverte et équitable selon la Commission européenne

En signant cet accord, la Commission européenne affirme garantir une concurrence ouverte et équitable et précise d’ailleurs sur son site que cet accord UE-Qatar va "bien au-delà des droits de trafic" avec la promesse de fournir "un ensemble unique de règles, des règles du jeu équitables avec des dispositions solides pour une concurrence loyale, et une plate-forme pour la coopération future sur un large éventail de questions aériennes (sûreté, sécurité, gestion du trafic aérien, etc.)".

En d’autres termes, ce serait donc bel et bien une avancée majeure pour l’Union européenne, et c’est d’ailleurs avec une fierté non dissimulée que la commissaire européenne aux Transports Adina Valean l’a commenté : "Cet accord, le premier entre l’UE et la région du Golfe, est une référence mondiale pour les accords aériens prospectifs. Il témoigne de notre engagement commun en faveur d’une aviation économiquement, socialement et écologiquement durable, basée sur un cadre moderne couvrant une concurrence loyale et une coopération plus étroite sur les questions sociales et environnementales".

"Cet accord, ajoute encore la commissaire européenne, apportera de nouvelles opportunités, plus de choix et des normes plus élevées pour les passagers, l’industrie et les travailleurs de l’aviation". Mais tout le monde ne semble pas partager ce point de vue…

Un accord déséquilibré et néfaste pour les pilotes

Ecrire que cet accord suscite l’inquiétude dans les milieux aéronautiques européens est en réalité un pléonasme : le SNPL, le puissant syndicat français des pilotes de ligne a rapidement réagi en considérant qu’il s’agit d’un "pari risqué" de la part de l’Union européenne.

Côté belge, la BeCA (l’association belge des pilotes) parle d’un accord "déséquilibré et tout à fait néfaste aux intérêts de l’industrie aérienne européenne". Membre du bureau exécutif de la BeCA et expert en la matière, Didier Moraine affirme que "l’Europe ouvre son marché à un pays – en réalité à une compagnie aérienne, Qatar Airways – qui n’offre de pas de contrepartie ou de réciprocité équivalent avec son petit marché de quelques millions d’habitants".

Et ce n’est pas tout, car l’accord permet non seulement à Qatar Airways de s’implanter en Europe sur le marché des vols passagers mais aussi sur le très important marché du cargo, qui s’est considérablement développé depuis le début de la pandémie : "L’accord offre en effet des droits de trafic que l’on appelle des droits de trafic en 5e liberté, explique Didier Moraine, et cela permet à Qatar Airways de venir jusqu’en Europe et puis d’opérer comme un concurrent direct aux compagnies européennes sur des destinations comme l’Amérique du Nord et l’Amérique du Sud".

Personne n’est dupe

"Et là, poursuit le pilote qui travaille beaucoup sur ce genre de dossiers, "il n’y a pas de contrepartie, on se retrouve avec un concurrent supplémentaire, à propos duquel la Commission européenne promet qu’elle va regarder scrupuleusement les comptes afin que tout cela se passe dans la meilleure concurrence possible, mais personne n’est dupe : la Commission européenne n’a jamais montré qu’elle était capable d’imposer quoi que ce soit ou de jouer les gardiennes des traités qu’elle signe dans le secteur aérien. On est donc très inquiets à l’idée de se retrouver face à une concurrence que nous jugeons complètement déloyale d’un opérateur étatique".

Quant à l’argument de la réciprocité, autrement dit de la possibilité pour les compagnies européennes d’opérer à partir de Doha vers l’Asie, il ne semble pas convaincre l’expert de la BeCA : "Ce marché est incomparativement plus petit ! Aucune compagnie, à l’exception de Cargolux, ne va vers Doha pour faire des vols en 5e liberté, personne ne fait ça. Personne ne va aller à Doha pour commencer à concurrencer Qatar Airways sur des lignes vers l’Asie, ça n’a aucun sens, ce n’est pas tenable ! Par contre, oui, Qatar vient en Europe et vient déjà en Belgique puisqu’il existe depuis plusieurs années un accord bilatéral entre Bruxelles et Doha qui permet à Qatar Airways d’effectuer 28 vols cargo par semaine en 5e liberté, ce qui est énorme. Dans le futur, ces 28 vols vont rester, Qatar Airways va ensuite pouvoir graduellement augmenter ses vols directs entre Doha et la Belgique, et à terme, cela deviendra illimité. Et cela vaut pour les vols passagers et pour les vols cargo !".

Les passagers quant à eux découvriront peut-être bientôt des billets à prix réduits vers l’Asie proposés par Qatar Airways à condition de faire une escale à Doha plutôt qu’un vol direct vers Singapour ou Hong-Kong, par exemple. Dans une société supposée prendre la direction d’une réduction des gaz à effet de serre, ce ne serait sans doute pas le meilleur des signaux.

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