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L’Europe privée de gaz russe d’ici l’hiver ? Moscou est "dans une guerre économique presque totale" avec les Occidentaux

Le géant russe Gazprom réduit de plus en plus les livraisons de gaz vers l’Europe.
12 juil. 2022 à 04:00 - mise à jour 12 juil. 2022 à 10:25Temps de lecture6 min
Par Sandro Calderon

Arrêt pour maintenance du gazoduc Nord Stream 1 qui relie la Russie à l’Allemagne. Nouvelles réductions des livraisons de gaz en Italie et en Autriche. Le géant russe Gazprom donne en ce moment des sueurs froides aux Européens, de plus en plus hantés par une question : aurons-nous suffisamment de gaz l’hiver prochain chauffer nos logements et faire tourner nos industries ?

Les livraisons de gaz russe diminuent

La Russie est de loin le premier fournisseur de gaz de l’Union européenne. Mais ces derniers mois, Moscou a coupé en tout ou en partie l’approvisionnement de plusieurs États membres en riposte aux sanctions occidentales prises dans le cadre de la guerre en Ukraine.

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La Pologne et la Bulgarie ont été les premières victimes. Fin avril, Gazprom a fermé le robinet de gaz sous prétexte que Varsovie et Sofia avaient refusé de payer leurs factures en roubles. La Finlande a subi le même sort en mai, précisément au moment où Helsinki annonçait sa volonté de rejoindre l’OTAN. A la mi-juin, c’était au tour de la France, de l’Allemagne et de l’Italie d’être ciblées par des réductions de gaz. La décision russe est tombée la veille du voyage à Kiev du trio Emmanuel Macron, Olaf Scholz, Mario Draghi.

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En tout, une douzaine d’États membres de l’Union européenne ont été ciblés par la Russie, avec un impact différent d’un pays à l’autre, selon Pierre Terzian, PDG de la société Pétrostratégies : "Les pays les plus menacés sont ceux de l’Est parce qu’ils sont très dépendants de la Russie à la fois pour le pétrole et pour le gaz mais aussi parce que les moyens économiques dont ils disposent ne sont pas de taille, comparés à des pays comme l’Allemagne, la France ou l’Italie. Les plus vulnérables sont donc les pays de l’Est. A l’autre extrême, les moins vulnérables sont les pays de la péninsule ibérique qui reçoivent essentiellement leur gaz sous forme liquéfiée en bateau et qui ne dépendent pas des réseaux russes, ni des autres réseaux européens. "

Le gaz, une arme économique

Mais la Russie pourrait-elle aller jusqu’à priver de gaz l’ensemble de l’Europe ? L’inquiétude est montée d’un cran ce lundi 11 juillet. Pour trois raisons. D’abord, Gazprom a réduit d’un tiers encore ses livraisons de gaz à l’Italie. Ensuite, le géant russe a limité davantage le flux vers l’Autriche, désormais privé de 70% de ses commandes. Enfin et surtout, il y a le cas de l’Allemagne. Gazprom a mis à l’arrêt le double gazoduc Nord Stream 1 pour des travaux de maintenance d’une dizaine de jours.

Gazprom a arrêté pour maintenance le gazoduc Nord Stream 1. Mais le géant russe va-t-il relancer les livraisons au bout de dix jours ?
Gazprom a arrêté pour maintenance le gazoduc Nord Stream 1. Mais le géant russe va-t-il relancer les livraisons au bout de dix jours ? (Photo by John MACDOUGALL / AFP)

Mais à Berlin, comme dans le reste des capitales du continent, on craint que cette coupure ne se prolonge indéfiniment. "Compte tenu des tendances que nous avons constatées, il ne serait pas très surprenant qu’un petit détail technique soit trouvé et qu’ils puissent dire alors 'nous ne pouvons plus le faire fonctionner'", déclarait le jeudi 30 juin le ministre allemand de l’Économie, Robert Habeck. Le gaz utilisé comme arme commerciale ? Une option que n’écarte pas Samuel Furfari, professeur honoraire à l’ULB, spécialiste en géopolitique de l’énergie pour qui le risque de pénurie est sérieux l’hiver prochain :

Il est possible que Vladimir Poutine coupe le gaz parce que nous sommes en guerre. Même si nous n’envoyons pas soldats.

Un point de vue partagé par Pierre Terzian : "La Russie est dans une guerre économique presque totale maintenant avec les pays occidentaux. Les sanctions pleuvent d’un côté comme de l’autre. Tous les moyens de pression possibles sont utilisés par les uns et les autres et, en l’occurrence, le gaz en ce qui concerne la Russie. C’est une vraie guerre économique totale. Il n’y a pas que la guerre sur le terrain avec ses malheurs, ses morts et ses destructions. Il y a aussi une guerre économique de part et d’autre qui est menée. "

L’Allemagne, pilier et maillon faible européen

Juste avant le début de la guerre en Ukraine, et sous la pression de ses alliés, Berlin a gelé la mise en fonction du futur gazoduc Nord Stream 2 et a commencé à réduire sa dépendance au gaz russe. Il n’empêche : 35% des importations de gaz proviennent toujours de Russie. Un arrêt durable de Nord Stream serait un coup dur pour l’économie allemande. "La situation de l’Allemagne est préoccupante, avance le spécialiste en énergie, Pierre Terzian. Parce qu’elle dépend beaucoup du gaz russe mais aussi parce qu’elle n’a pas eu beaucoup la sagesse quand c’était nécessaire de construire des terminaux d’importation de gaz naturel liquéfié alors que des projets de terminaux de GNL existaient depuis les années 80. Et aujourd’hui, ils mettent les bouches doubles pour en réaliser 3 ou 4 de suite. Mais ça ne peut pas se faire en claquant des doigts.".

Et si l’économie allemande venait à souffrir, par ricochet, ce serait l’ensemble de l’économie européenne qui en pâtirait. "Pour le gaz, poursuit Pierre Terzian, l’Allemagne est la plaque tournante majeure du dispositif européen. Les grands gazoducs passent par l’Allemagne. Voilà pourquoi la situation est suivie de près dans presque tous les pays du continent".

L’Allemagne est le moteur de l’économie européenne. Une pénurie de gaz pourrait-elle le mettre à l’arrêt ?
L’Allemagne est le moteur de l’économie européenne. Une pénurie de gaz pourrait-elle le mettre à l’arrêt ? (Photo by THOMAS KIENZLE / AFP)

Mais l’Allemagne est également le moteur économique du continent. En cas de coup d’arrêt, Samuel Furfari craint un effet domino : "Ce sera le cas, s’il y a des industries allemandes qui sont pénalisées. Prenez par exemple l’industrie chimique qui a besoin de gaz comme source d’énergie mais aussi comme matière première – le méthane est une molécule utilisée dans la chimie. Eh bien, si la chimie allemande devait subir des conséquences, toutes les PME allemandes subiraient aussi des conséquences, ce qui entraînerait des répercussions dans tout le marché unique européen". Mais selon l’expert en énergie, la Belgique serait en partie épargnée : "La Belgique s’en sortirait bien parce qu’elle n’est pas trop dépendante du gaz russe qui ne représente que quelques pourcents, plus ou moins 4% de gaz russe, ça varie d’une année à l’autre mais ce n’est pas grand-chose." Et l’expert en énergie de conclure.

Attention à l’effet domino. Les conséquences sur le marché en Allemagne se feraient ressentir aussi en Belgique.

Face au risque de pénurie de gaz, plusieurs pays comme la France, l’Allemagne ou l’Autriche ont décidé de rouvrir ou de prolonger des centrales électriques au charbon.
Face au risque de pénurie de gaz, plusieurs pays comme la France, l’Allemagne ou l’Autriche ont décidé de rouvrir ou de prolonger des centrales électriques au charbon. (Photo by JOE KLAMAR / AFP)

Des alternatives au gaz russe. Oui mais…

Les Allemands, comme l’ensemble des Européens, se sont lancés dans une véritable course contre-la-montre. Ils veulent remplir leurs réserves de gaz d’ici l’hiver. Les 27 Etats membres de l’Union européenne se sont même fixé un objectif contraignant : un taux minimum de remplissage de 80%. Pour l’heure, ils n’en sont en moyenne qu’à 56%. C’est largement insuffisant. Et le reste de l’effort sera dur à fournir, "notamment à cause de la réduction de 60% des livraisons de gaz par Nord Stream 1 et aussi parce qu’il y a très peu d’alternatives au gaz russe ailleurs dans le monde, précise Pierre Terzian qui souligne également le constat fait récemment par l’association française Cedigaz :

Les capacités de production mondiale de gaz tournaient à plein régime et qu’il ne restait qu’1% de capacité non utilisée qui est située en Russie-même. Donc dans ces conditions-là, une pénurie fait malheureusement partie des possibilités.

Samuel Furfari pointe de son côté le temps qu’il faut pour conclure des contrats : "Tous les pays européens se sont empressés de conclure des préaccords avec des pays producteurs de gaz et ils sont fiers de faire des photos avec d’autres chefs d’Etat, même s’ils ne sont pas toujours fréquentables. Mais ensuite, il faut négocier des contrats, ce qui prend des mois parce que ce sont des sommes énormes qui engagent des entreprises sur cinq, dix ou vingt ans peut-être. Sans oublier un autre point. Il nous faut des infrastructures, il nous faut des méthaniers (des navires transportant du gaz naturel liquéfié, ndlr). Et tant qu’on n’a pas assez de méthaniers, on ne sait pas envoyer de gaz en Europe".

Rationnements et centrales au charbon

Si les réserves de gaz ne sont pas suffisantes d’ici l’hiver, plusieurs pays européens ont concocté des plans d’urgence. Parmi les mesures envisagées, il y a la réouverture ou la prolongation de centrales électriques au charbon.

Des pays comme l’Allemagne et la France réfléchissent également à des plans de rationnement. Le ministre français de l’économie, Bruno Le Maire expliquait le dimanche 10 juillet que certains sites industriels pourraient se voir demander de "ralentir leur consommation d’énergie, voire d’arrêter leur consommation d’énergie pendant un certain temps". Pierre Terzian ne semble pas convaincu : "On peut limiter le chauffage dans les maisons mais pour les industries qui dépendent du gaz de manière vitale en tant que matière première et en tant que source d’énergie, réduire la consommation, ça veut dire réduire la production, ça veut dire faire face à des difficultés financières, créer du chômage et ainsi de suite. Il y a des limites à ce qu’on peut faire et ce qu’on ne peut pas faire. Lorsque j’entends des déclarations politiques tonitruantes, ça me fait un peu peur parce qu’on dépasse la réalité et les possibilités de la réalité."

Les pays de l’Union européenne mise en grande partie sur les énergies renouvelables pour, à terme, se passer des énergies fossiles russes.
Les pays de l’Union européenne mise en grande partie sur les énergies renouvelables pour, à terme, se passer des énergies fossiles russes. © Tous droits réservés

Pour éviter que les pays européens n’agissent en ordre dispersé, la Commission européenne va présenter le mercredi 20 juillet un plan d’urgence "de réduction de la demande" et donc de la consommation.

A plus long terme, l’Union européenne a déjà concocté "RePowerEU", un autre plan de 300 milliards d’euros qui vise à accélérer le développement des énergies renouvelables, à diversifier l’approvisionnement en énergie et à améliorer l’efficacité énergétique.

Mais à court terme, les 27 pays de l’Union européenne devront gérer l’urgence, à savoir se faire livrer du gaz en quantité d’ici l’hiver. Mais ils auront aussi une tâche essentielle : ils devront freiner l’explosion des prix de l’énergie, autre conséquence de la guerre en Ukraine, sous peine de subir un hiver social extrêmement chaud.

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