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L’Europride à Belgrade interdite par le président Vucic : "Les Serbes sont plus éloignés de l’UE qu’ils ne l’étaient en 2008"

Goran Miletic, l’un des organisateurs de l’Europride et Directeur de l’association des défenseurs des droits civiques.

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Devant les locaux de la communauté LGBT de Serbie, en plein de cœur de Belgrade, la façade est une vitrine arborant le drapeau arc-en-ciel. Deux agents de police montent la garde. "La police est là pour des raisons de sécurité, on ne sait jamais", explique un jeune homme à l’entrée.

A l’intérieur, l’ambiance est au travail. Tout le monde s’active pour organiser la marche des fiertés de l’Europride, prévue ce samedi 17 septembre à Belgrade, malgré l’interdiction des autorités.

La police a décidé cette semaine d’interdire l’événement. Des groupes d’extrême droite pourraient provoquer des violences. Le président Alksander Vucic avait déjà annoncé le 28 août qu’il voulait annuler ou éventuellement reporter l’événement.

Deux hommes entrent dans le local LGBT. “Nous venons de Norvège. Nous sommes ici pour quelques jours… Nous avons entendu que l’Europride était annulée". Une personne leur explique que la marche des fiertés est maintenue le 17 septembre. "Ça, c’est bien !", répondent-ils en chœur. "Nous pensions que c’était dommage. C’est très important que l’événement ait lieu”.

Les locaux de la communauté LGBT de Serbie, en plein de cœur de Belgrade.
Les locaux de la communauté LGBT de Serbie, en plein de cœur de Belgrade. © Tous droits réservés

Toutes ces interdictions ont été déclarées inconstitutionnelles par la Cour constitutionnelle

"Par le passé, la marche des fiertés a été annulée quatre fois", explique Goran Miletic, l’un des organisateurs de l’Europride et Directeur de l’association des défenseurs des droits civiques. "Toutes ces interdictions ont été déclarées inconstitutionnelles par la Cour constitutionnelle de Serbie. Et donc ces décisions peuvent encore être appliquées avec cette nouvelle interdiction !". La marche aura bien lieu, assure-t-il.

Depuis l’annonce du président Vucic, plusieurs milliers de personnes, dont des représentants de l’église, des familles, des groupes d’extrême droite, ont manifesté à deux reprises, dans les rues pour que l’interdiction de l’événement soit bien appliquée.

"Nous les voyons protester, marcher, toutes les deux semaines", commente Goran Miletic. "Mais je ne pense pas que les menaces soient impossibles à gérer pour la police… Je ne pense pas qu’il y ait un niveau de menace suffisamment élevé".
"Ça ne me met pas à l’aise", ajoute-t-il, "parce que je ne suis pas un extrémiste, je réclame juste le respect des droits humains. Mes droits les plus basiques, de vivre sans être attaqué, sans être discriminé, et c’est ce que chacun veut dans cette marche !".

Dans les locaux de la communauté LGBT de Serbie, en plein de cœur de Belgrade.
Dans les locaux de la communauté LGBT de Serbie, en plein de cœur de Belgrade. © Tous droits réservés

Dans un environnement très homophobe, il est possible d’organiser l’Europride

N’est-ce pas contradictoire que la Première ministre Ana Brnabic, pourtant lesbienne, soutienne la décision des autorités ? "J’ai un sentiment mitigé à ce propos", répond Goran Miletic. "D’un côté cela contribue à faire changer les attitudes. Ma mère n’était pas très ouverte à la communauté gay. Mais quand elle a vu la Première ministre tous les jours, elle a changé ! La situation est en train de changer. D’un autre côté, l’homophobie reste très élevée en Serbie. 56% des gens pensent que l’homosexualité est une maladie… Et la Première ministre devrait faire davantage pour la communauté".

Le Comité central de l’Europride a choisi Belgrade pour organiser cette année l’événement, car des progrès sont perceptibles. "Les organisateurs ont estimé que dans un environnement très homophobe, il était possible d’organiser l’Europride", explique Goran Miletic.

Au lendemain de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, Mladen Obradovic a créé l’Organisation Serbes pour les Russes.
Au lendemain de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, Mladen Obradovic a créé l’Organisation Serbes pour les Russes. © Tous droits réservés

Moi et mes co-combattants avons voulu donner un avertissement au Président Vucic

Au lendemain de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, Mladen Obradovic a créé l’Organisation Serbes pour les Russes. Un mouvement d’extrême droite qui sert la propagande de Moscou, en répandant en Serbie la même rhétorique du Kremlin selon laquelle "l’Ukraine doit être dénazifiée".

Mladen Obradovic s’aventure rarement dans le centre de Belgrade. Il préfère fixer ses rendez-vous à la presse dans le quartier populaire de Zemoun. Il explique pourquoi il a participé aux manifestations contre l’Europride. "Moi et mes co-combattants avons voulu donner un avertissement au Président Vucic. Le peuple a récemment subi plusieurs humiliations. D’une part, Vucic a conclu un accord avec le Kosovo sur la liberté de circulation. D’autre part, il y a cette marche de l’Euro-honte… Tout ça ne correspond pas à nos valeurs, et le peuple serbe entend bien le faire savoir".

En 2012, Obraz, la précédente organisation de Mladen Obradovic, a été interdite par la Cour constitutionnelle pour "violation de droits humains et pour incitation à la haine". En 2010, Mladen Obradovic a été condamné à dix mois de prison pour violences commises lors de la Gay pride. La Cour suprême a ensuite annulé cette condamnation.

Biljana Djordjevic, membre de « Ne noyons pas Belgrade ». Un mouvement au sein de l’opposition, vert et pro-européen, qui dispose au parlement de 5 sièges au sein d’une coalition.
Biljana Djordjevic, membre de « Ne noyons pas Belgrade ». Un mouvement au sein de l’opposition, vert et pro-européen, qui dispose au parlement de 5 sièges au sein d’une coalition. © Tous droits réservés

"C’est important que la marche des fiertés ait lieu", affirme Biljana Djordjevic, membre de "Ne noyons pas Belgrade". Un mouvement au sein de l’opposition, vert et pro-européen, qui dispose de cinq sièges au parlement.

"Ce n’est pas au Président, ni au gouvernement de décider de l’interdire", poursuit-elle. "Cela met en danger la conception à la fois de notre Constitution et de nos droits fondamentaux. Il ne s’agit pas seulement de la communauté LGBT, il s’agit aussi de la liberté de se rassembler… Pour nous c’est très important d’avoir cette liberté, parce qu’il y a de nombreuses raisons de le faire".

Vucic contrôle tout !

L’opposition a peu de poids dans l’espace politique serbe. "Vucic contrôle tout !", lance Dragana Zarkovic, directrice du réseau de reportages d’investigation des Balkans (BIRN), l’un des rares médias indépendants en Serbie. "Les institutions, les agendas, les médias et même les sujets comme l’adhésion à l’UE sont contrôlés par Vucic…".

La coalition dans laquelle se trouve le Parti progressiste serbe d’Alksander Vucic (SNS) dispose de 120 sièges sur 250 au Parlement. Les principaux partis d’opposition viennent d’y entrer après deux ans d’absence, en raison d’un boycott des précédentes élections. Et cinq mois après les dernières élections (avril 2022), Vucic a annoncé que la Première ministre Ana Brnabic aurait un nouveau mandat, mais que celui-ci serait raccourci jusqu’en 2024.

Dragana Zarkovic, directrice du réseau de reportages d’investigation des Balkans (BIRN), l’un des rares médias indépendants en Serbie.
Dragana Zarkovic, directrice du réseau de reportages d’investigation des Balkans (BIRN), l’un des rares médias indépendants en Serbie. © Tous droits réservés

Le 28 août, le président Alexander Vucic, avait annoncé aussi qu’il avait fait des concessions avec le Kosovo. Sous la tutelle de l’Union Européenne, il a conclu un accord sur la liberté de circulation entre les deux pays. Les tensions avaient repris fin juillet, après que Pristina avait décidé d’imposer de nouvelles règles frontalières et administratives.

Belgrade n’a jamais reconnu l’indépendance de son ancienne province, le Kosovo, autoproclamée en 2008. Et cela plus de 20 après la guerre qui a fait 13.000 morts, en majorité des Albanais.

Pourtant, en 2012, Belgrade avait été récompensée pour ses efforts de conciliations avec le Kosovo, en obtenant le statut de candidat. L’UE pensait que la Serbie allait se démocratiser et partager les "mêmes valeurs".

Un jeu de pouvoir

"Le président Vucic veut annuler la marche de l’Europride pour compenser les concessions faites sur le Kosovo", analyse Biljana Djordjevic.

"L’Europride est déjà perçu comme une concession faite à l’Union européenne", renchérit Dragana Zarkovic. "Et il est probable que Vucic ressente trop de pression de la part de l’UE, sur le Kosovo", ajoute-t-elle. "Il a donc retiré à l’Europe un événement symbolique. C’est un jeu de pouvoir. Il envoie un message à la fois à ses électeurs et à l’Union européenne".

En un mois, plusieurs milliers de personnes, dont des représentants de l’église, des familles, des groupes d’extrême droite, ont manifesté deux fois dans les rues contre l’Europride. La marche partait du temple orthodoxe Saint-Sava.
En un mois, plusieurs milliers de personnes, dont des représentants de l’église, des familles, des groupes d’extrême droite, ont manifesté deux fois dans les rues contre l’Europride. La marche partait du temple orthodoxe Saint-Sava. © Tous droits réservés

Les menaces sont-elles réelles ou un prétexte ? Personne ne croit à des menaces impossibles à contenir. Bien que, depuis le début de la guerre en Ukraine, on a vu apparaître en Serbie des groupes influencés par la Russie.

"Le Président Vucic entretient des relations avec l’extrême droite, tout en la manipulant, en envoyant ce message à ses interlocuteurs : Regardez ! Voilà ce qu’il y aurait en Serbie, si je n’étais pas là", observe Dragana Zarkovic.

Aleksander Vucic a ouvertement trempé dans l’extrême droite, lorsqu’il était membre du Parti radical serbe dans les années 90, en même temps qu’il était un fervent défenseur de criminels de guerre comme Ratko Mladic ou Slobodan Milosevic.

Si Vucic imaginait une manière serbe d’intégrer l’UE, ce serait probablement le style hongrois

A-t-il changé depuis qu’il est au parti SNS ? "Je ne pense pas qu’il a changé de valeurs, ni de manière de voir", affirme Dragana Zarkovic. "Je pense que c’est un homme politique pragmatique. Il sait que s’il veut garder le pouvoir, il doit faire des concessions à l’UE, parce que la Serbie dépend financièrement de l’UE".

Dans le cadre des négociations avec l’UE, Aleksander Vucic doit montrer qu’il partage les mêmes valeurs comme la liberté d’expression, la liberté des médias. Est-ce le cas ?

"Non, ce n’est absolument pas le cas", réagit Dragana Zarkovic. "Nous voyons cette tendance dans d’autres pays européens, comme en Hongrie avec le président Orban. Si Vucic imaginait une manière serbe d’intégrer l’UE, ce serait probablement le style hongrois. Un peuple qui garderait sa souveraineté, l’intérêt national en premier lieu, et qui prendrait à l’UE tout ce qui pourrait lui convenir".

Les menaces sont-elles réelles ou un prétexte ? Personne ne croit à des menaces impossibles à contenir. Bien que, depuis le début de la guerre en Ukraine, on a vu apparaître en Serbie des groupes influencés par la Russie.
Les menaces sont-elles réelles ou un prétexte ? Personne ne croit à des menaces impossibles à contenir. Bien que, depuis le début de la guerre en Ukraine, on a vu apparaître en Serbie des groupes influencés par la Russie. © Tous droits réservés

"Quand Vucic est venu au pouvoir", analyse encore Dragana Zarkovic, "il y avait une forte volonté chez les Serbes de faire partie de l’UE. Il est arrivé au pouvoir en surfant sur cette vague, avec la promesse faite à l’UE de trouver un compromis avec le Kosovo, et la promesse aux Serbes de les faire entrer dans l’Union. Il n’a respecté aucune de ces promesses".

Selon l’Institut des Affaires européennes, 45% des Serbes étaient pour l’Adhésion à l’UE en mars 2022, contre 55% en 2016. "Cet éloignement vis-à-vis de l’Europe est dû à la propagande que Vucic a menée ces dix dernières années", poursuit Dragana Zarkovic.

Les médias indépendants, comme BIRN, subissent des pressions de la part des institutions publiques, des intimidations voire des violences. "Les médias indépendants n’ont jamais de réponses à leurs questions, ils ne sont pas invités aux Conférences de Presse. Tandis que les médias publics, servent la propagande de Vucic", raconte-t-elle. L’Europe a tendance à fermer les yeux. Son objectif est de maintenir la Paix dans la région, et Aleksander Vucic est son seul interlocuteur.

« Par le passé, la marche des fiertés a été annulée quatre fois », explique Goran Miletic, l’un des organisateurs de l’Europride. « Toutes ces interdictions ont été déclarées inconstitutionnelles"
« Par le passé, la marche des fiertés a été annulée quatre fois », explique Goran Miletic, l’un des organisateurs de l’Europride. « Toutes ces interdictions ont été déclarées inconstitutionnelles" © Tous droits réservés

Ça lui a pris trop de temps pour réaliser qu’en fait, Vucic jouait un double jeu

"Je ne vois pas quel autre partenaire l’UE pourrait avoir ici, à part Vucic", note Dragana Zarkovic. "Il est le seul à détenir tous les pouvoirs. On peut reprocher à l’Europe de laisser faire. Depuis 2008, l’UE a contribué à former son parti SNS. L’Europe a cru que ce schéma pouvait se mettre en place mais ça lui a pris trop de temps pour réaliser qu’en fait, Vucic jouait un double jeu, lui faisant des promesses, tout en orientant l’opinion publique contre les valeurs européennes. Nous en sommes arrivés là. Les Serbes sont plus éloignés de l’UE qu’ils ne l’étaient en 2008".

Plus proche de la Russie ? "Je dirais plus proche de la Russie, plus proche aussi de la Chine. Mais son positionnement est entre deux, comme s’il n’avait pas encore choisi son camp", conclue Dragana Zarkovic. Si l’UE laissait tomber Aleksander Vucic, la Serbie se tournerait certainement vers la Russie.

Le monde comme il va du 07/09/2022 : La Serbie

Le monde comme il va : la Serbie

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