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L’EVRAS, l’éducation aux relations affectives et sexuelles : des animations encore trop inégales

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17 oct. 2022 à 07:18Temps de lecture6 min
Par Jehanne Bergé pour Les Grenades

Dix ans après son inscription au décret "Missions", nous sommes toujours loin d’avoir atteint la généralisation effective de l’EVRAS. Face à ce constat, O’YES et la Fédération Laïque des Centres de Planning Familial ont mené pendant près de quatre années des stratégies concertées, dont les résultats publiés vendredi 7 octobre marquent un pas important vers une société plus libre, féministe et inclusive.

L’EVRAS. Cet acronyme reste méconnu du grand public ; et pourtant, l’Éducation à la Vie Relationnelle Affective et Sexuelle soulève des enjeux majeurs. Droits des femmes, lutte contre les discriminations, consentement, acceptation de soi, épanouissement sexuel, connaissance de son corps, déconstruction des stéréotypes de genre…

Les animations EVRAS à l’école visent à éduquer les enfants et les jeunes tant sur le plan du développement relationnel que de l’épanouissement personnel. Problème, si la généralisation de l’EVRAS est au programme depuis 2012, sur le terrain, ça rame. On estime qu’environ 20% des élèves seulement bénéficient d’animations. Les stratégies concertées entendent bien renverser la balance.

Entre la théorie et la pratique, un fossé

Pour saisir l’importance de ces stratégies concertées, il faut remonter le temps. En Belgique, c’est à partir des années 80 que l’éducation à la sexualité est autorisée en milieu scolaire. Les débuts sont alors fortement marqués par une approche préventive des risques liés aux maladies sexuellement transmissibles. Ce sont les centres de planning familial qui se voient confier officiellement ces missions d’information et d’éducation.

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Avec le temps, les pratiques évoluent, mais l’harmonisation se révèle bancale : en 2003, un rapport interuniversitaire met en lumière les inégalités quant à l’accès à une éducation sexuelle entre élèves des différentes écoles, ainsi qu’un important manque de concertation entre les divers organismes impliqués sur le terrain.

L’année 2012 marque un tournant majeur : l’éducation à la sexualité est désormais inscrite au décret "Missions". L’EVRAS devient obligatoire en Fédération Wallonie-Bruxelles, enfin, en théorie, car en pratique l’absence de cadre et d’inspection crée un grand flou. Résultat : 10 plus tard, l’enseignement de l’EVRAS en milieu scolaire demeure tout à fait inégal, certaines écoles étant très impliquées et proposant un véritable cycle d’animations, tandis que d’autres se limitent à quelques affiches de prévention.

Notre ambition est de permettre dès le plus jeune âge de travailler sur la déconstruction des stéréotypes

Ensemble pour avancer

Face à ces réalités, en 2018, à l’initiative de la Fédération Laïque des Centres de Planning Familial et de l’asbl O’YES, les stratégies concertées EVRAS sont mises en place. Aujourd’hui, à l’issue de ces quatre années, en concertation avec nombre d’acteur·rices de terrain, mais aussi avec les personnes concernées, c’est-à-dire les enfants et les jeunes, plusieurs supports sont diffusés afin de contribuer à la généralisation effective.

Le premier document (et pas des moindres) est un état des lieux et une représentation des acteur·rices de l’EVRAS scolaire. Le deuxième, une synthèse des recommandations issue des avis et besoins de 380 enfants et jeunes de 5 à 25 ans.

Quant au troisième, il s’agit d’un guide reprenant différents apprentissages mis en perspectives avec le développement psycho-affectif et sexuel des enfants et des jeunes. Ces 300 pages offrent enfin un cadre pour aider les acteur·rices de terrain dans l’élaboration de leurs interventions en leur permettant de s’appuyer sur des références communes en matière de contenu.

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L’intime, une question politique

Que ce soit clair : ces productions, si elles sont une petite révolution, ne se suffisent pas à elles-mêmes. Le chantier reste vaste pour arriver à une généralisation effective. Il est notamment nécessaire de sensibiliser davantage le grand public à l’importance de l’EVRAS, de baliser la formation des intervenant·es, de renforcer les moyens des animateur·rices, de contrôler la bonne mise en œuvre des animations, mais aussi leurs contenus…

À présent, tous les regards sont tournés vers différents cabinets ministériels : les cabinets de la ministre wallonne de la Santé et des Droits des femmes Christie Morreale (PS), la ministre de l’Enseignement Caroline Désir (PS), la ministre en charge des Familles et de la Promotion de la Santé Barbara Trachte (Ecolo), la ministre de l’Enseignement supérieur et de la Jeunesse Valérie Glatigny (MR), ministre de l’Enfance, de la Santé et des Droits des femmes Bénédicte Linard (Ecolo) et le ministre à l’Égalité des chances Frédéric Daerden (PS).

On attend le protocole de coopération entre la Fédération Wallonie Bruxelles, la Région Wallonne et la Commission Communautaire française en matière d’EVRAS à l’école qui devrait être finalisé prochainement, ainsi que les montants alloués à la généralisation.

On observe à quel point parler d’EVRAS dès le plus jeune âge est essentiel !

Selon une étude commandée par le cabinet de Barbara Trachte, ministre-présidente du gouvernement francophone bruxellois (CoCoF), les coûts d’une généralisation effective à Bruxelles seraient compris entre 2.378.735et 2.984.478pour une année. "Si les montants estimés peuvent sembler importants, il convient de les mettre en perspective avec l’avantage sociétal engendré par ces animations. L’EVRAS participe en effet au développement de l’esprit critique des enfants et des jeunes sur les diverses thématiques de l’éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle, leur permettant de faire des choix éclairés pour leur santé sexuelle. Ainsi, il contribue à la diminution des infections sexuellement transmissibles et permet la diffusion de comportements sexuels responsables. L’éducation des jeunes aux thématiques de l’EVRAS contribue également à atténuer les violences et discriminations sexuelles", indique l’étude.

L’EVRAS, un enjeu féministe majeur

Rappelons par ailleurs que l’EVRAS est capitale pour la construction d’une société plus féministe, la matière fait d’ailleurs partie du Plan intra-francophone de lutte contre les violences faites aux femmes 2020-2024. "Une EVRAS féministe est une EVRAS qui prend en compte les rapports de pouvoir entre les filles et les garçons, le continuum des violences et l’omniprésence, la pression et l’aliénation de la société sexiste et patriarcale sur nos constructions socio-identitaires et sur nos sexualités", indique une analyse de l’Université des femmes datée de 2020.

Réjouissons-nous, c’est bien dans cette perspective qu’a été rédigé le guide qui s’inscrit dans la lignée de la Convention d’Istanbul. "Toutes les notions de genre y sont reprises de manière transversale. Notre ambition est de permettre dès le plus jeune âge de travailler sur la déconstruction des stéréotypes", explique Louise-Marie Drousie, co-autrice des stratégies concertées EVRAS.

Pour étayer ses propos, elle cite un exemple concret : "Dans une classe de troisième maternelle, nous avons demandé à un enfant l’endroit de la classe où il se sentait le mieux. Il nous a répondu ‘auprès de la maison des poupées’ puis il s’est tourné vers moi en disant ‘mais tu sais madame, moi je ne peux pas jouer à la maison des poupées parce que je suis un petit garçon et donc les autres se moquent de moi.’ On observe à quel point parler d’EVRAS dès le plus jeune âge est essentiel !" Le guide insiste également sur les notions de parité et d’équité, et ce, y compris au niveau de la charge mentale de la contraception.

La contraception féminine est abordée, tout comme les méthodes de contraception masculine. "Ce qui est sorti aussi des besoins des jeunes, c’est l’idée d’arrêter de diviser les groupes filles/garçons. Par exemple, ne parler de menstruations qu’aux filles engendre une mécompréhension de cette réalité du côté des garçons", ajoute Coraline Piessens, l’autre co-autrice.

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Les violences basées sur le genre sont l’une des thématiques du guide, tout en rappelant leur dimension systémique. "On aborde les différents types de violence. Mais dans toutes les thématiques traversées, il est important pour nous de ne pas faire de l’éducation par la peur. Tout au long des pages du guide, nous soulignons avant tout l’importance du sentiment de confiance", concluent-elles.

Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à lesgrenades@rtbf.be.

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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