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L'Histoire continue

L’Histoire Continue : « Il y a, aujourd’hui, une guerre culturelle autour de la question de l’avortement »

Affaire Peers : « Il y a, aujourd’hui, une guerre culturelle sur la question de l’avortement »

L'Histoire continue

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06 mai 2022 à 09:585 min
Par Hélène Maquet

"Je sais ce que j’ai fait et pourquoi je l’ai fait". Voilà ce qu’a dit le Docteur Willy Peers, après avoir passé 34 jours en prison, en 1973. Ce médecin namurois avait été inculpé pour avoir pratiqué plus de 300 avortements dans les 9 derniers mois de 1972. Aujourd’hui, son nom ne résonne plus que dans quelques bastions militants. Pourtant, Willy Peers a été le symbole d’un mouvement : celui pour la dépénalisation de l’avortement. Cinquante ans plus tard, la loi sur l’interruption volontaire de grossesse continue à évoluer en Belgique. Ailleurs dans le monde, elle est parfois en recul. Dans cet épisode de l’Histoire Continue, nous tentons de comprendre pourquoi.

22 février 1973. Les lourdes portes de la maison de sûreté de Namur s’ouvrent. Un combi Volkswagen noir, surmonté d’un gyrophare, pointe ses phares ronds. Au volant, un policier. Sur la banquette arrière, un médecin : le Docteur Willy Peers est en train d’être libéré. L’homme sort par la porte latérale. Imperméable beige et chemise blanche et cravate sombre. Ses lunettes légèrement fumées et ses cheveux ramenés en arrière, rien n’indique que l’homme – distingué – qui sort du véhicule était en cellule, quelques heures plus tôt. Et pourtant, Willy Peers, gynécologue, directeur du centre d’obstétrique et de gynécologie de la Province de Namur, vient de passer 34 jours en détention préventive. Avec cette libération, l’Affaire Peers touche à sa fin.

Début des années septante, 50.000 femmes avortent chaque année clandestinement

Nous sommes au début des années '70. L’avortement est une réalité : 50.000 femmes se feraient avorter chaque année. Mais cette réalité trouve peu d’écho dans la société. Interrompre une grossesse de manière volontaire est donc commun, mais caché. Ces avortements sont pratiqués par des médecins qui font payer très cher les risques qu’ils prennent. Il existe aussi des avorteuses qui travaillent avec les moyens du bord, dans des conditions d’hygiène souvent précaires.

Libération du docteur Willy Peers 1973
Libération du docteur Willy Peers 1973 © Tous droits réservés

Dans un reportage diffusé en 1972, deux femmes acceptent de témoigner. De dos, parce qu’il faut à tout prix préserver l’anonymat, elles racontent. Le jugement des médecins famille, les 25.000 francs réclamés par un autre, et puis les conditions. "Ça s’est fait chez moi, sur la table de la cuisine, avec de l’eau savonneuse. Je suis arrivée à l’hôpital dans un état déplorable." Les risques pour la santé sont énormes. Dans le même reportage, le docteur Willy Peers est interviewé. Depuis son cabinet médical, il est témoin des ravages que font ces avortements pratiqués hors de tout cadre médical. "J’en ai vu presque autant que j’ai vu des femmes, devrais-je dire, défiler dans mon cabinet. Peut-être huit sur dix. Il y a un nombre croissant de mères célibataires, parfois très jeunes."

Willy Peers, dénoncé puis arrêté

Willy Peers parle ouvertement de ses positions et de sa pratique. Les policiers et la justice savent, donc, à quoi s’en tenir lorsqu’il est arrêté, le 16 janvier 1973. Willy Peers a été dénoncé. Le médecin aurait avorté "une jeune femme de 27 ans, originaire de Dinant, déficiente mentale, et qui aurait été violée", dit le journal télévisé. Après enquête et perquisitions, le lendemain, Willy Peers est inculpé pour avoir pratiqué plus de 300 avortements dans les 9 derniers mois de 1972.

Très rapidement, des comités de soutien se créent. Une pétition est lancée, elle rassemble au moins 20.000 signatures. 800 femmes et 200 médecins se déclarent complices du Docteur Peers. Une dizaine de jours après l’arrestation, une manifestation a lieu à Namur. Le 29 janvier 1973, 10.000 personnes marchent. Sous leurs parapluies, emmitouflés dans leurs vestes, il y a des femmes mais aussi de nombreux hommes qui brandissent des pancartes sur lesquelles on peut lire : “Merci docteur, pour vous, nous sommes là” ou “C’est mon ventre, messieurs les juges”

Presque 20 ans pour un accord politique

Un véritable mouvement de soutien est né. Trois semaines plus tard, le 20 février, Willy Peers est libéré sous l’objectif des caméras. L’affaire Peers se termine. "Moi je sais ce que j’ai fait, dit-il devant les caméras. Et je sais pourquoi je l’ai fait. Je suis médecin et je l’ai fait dans un but de santé publique." Pour lui, le bien-être des femmes passe par le choix de pouvoir interrompre ou non une grossesse. Il n’y aura jamais de procès. Et la question de l’avortement va entrer dans le débat public et politique.

Manifestations pour la libération de WIlly Peers
Manifestations pour la libération de WIlly Peers © Tous droits réservés

Pour autant, il va encore falloir des années de débat politique pour parvenir à une loi. Le blocage se cristallise autour du CVP, le parti chrétien flamand, qui est de tous les gouvernements de toutes les coalitions, à l’époque. C’est finalement une majorité alternative (socialistes-libéraux) qui va voter la dépénalisation de l’avortement en 1990. Avec cet épisode institutionnel de l’impossibilité de régner du Roi Baudouin. Le Roi a refusé de voter la loi, évoquant une question de conscience. Dans son Discours aux Corps Constitués de 1990, quelques semaines avant le vote de la loi, il avait eu ces paroles sans équivoque : "en matière éthique, nous devons veiller à ce que tant dans notre attitude que dans notre législation, nous accordions assez d’attention au respect de la vie"

Le clivage toujours présent sur la question de l’avortement : pro-vie et pro-choix

La dépénalisation de l’avortement n’a pas éteint le débat, en Belgique. En 2018, l’interruption volontaire de grossesse a été sortie du Code pénal, mais ceux qui pratiquent l’avortement hors du cadre de la loi (notamment le délai de 12 semaines) sont toujours passibles de poursuites pénales. Résultat, aujourd’hui, certaines femmes vont encore aux Pays-Bas pour trouver un médecin à même de pratiquer une interruption volontaire de grossesse.

Aujourd’hui encore, on peut percevoir la ligne de démarcation entre ceux qui pensent, à l’instar du Roi Baudouin, que la vie doit l’emporter sur toute autre chose (pro-vie) et ceux qui, comme Willy Peers, pensent que ce qui l’emporte sur tout ce sont les droits… Et donc des femmes.

Le droit à l’avortement, une guerre culturelle

Peut-être plus que jamais, depuis les années '70, cette ligne de démarcation pro-vie/pro-choix est mouvante dans de nombreux pays. Aux Etats-Unis, la Cour Suprême serait sur le point d’annuler l’arrêt qui – depuis 50 ans – reconnaît l’avortement. Pour Bérengère Marques-Pereira, politologue et autrice du livre "L’avortement dans l’Union Européenne", nous assistons à une lame de fond à divers endroits du monde. "Le droit à l’avortement est extrêmement mis en cause dans les pays qui sont en prise avec des mouvements populistes identitaires de droite et les fondamentalismes religieux, qu’ils soient de l’Eglise Catholique ou des Evangélistes ou encore de l’Eglise Orthodoxe. Il y a un développement des mouvements anti-genre. C’est-à-dire une véritable guerre culturelle qui dénonce tout ce qui pourrait faire advenir une décadence, un déclin de l’Occident, qui mettrait à mal l’ordre des sexes. On est face à des mouvements qui sont profondément réactionnaires".

Bérengère Marques-Pereira poursuit sur l’idée que ces mouvements sont moins présents en Europe, et en Belgique. Ce que confirme Frédéric Brichau, le coordinateur du centre de planning familial Willy Peers, à Namur. "On le sent d’une certaine manière, mais ce n’est pas comme aux Etats-Unis où il y a des personnes qui sont devant les centres qui pratiquent l’avortement pour culpabiliser les femmes qui arrivent. On n’est pas dans ce cas de figure en Belgique. Mais ces mouvements sont quand même assez présents. Ils sont très présents et très bien organisés sur internet. C’est problématique parce que c’est le premier outil de recherche pour trouver des réponses. Et qu’on peut y trouver des choses fausses."

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