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L'Histoire continue

L’Histoire Continue : les décalcomanies au LSD, la légende urbaine qui disait que les enfants risquaient de faire "trip mortel"

Des décalcomanies au LSD dans les écoles, ou comment les légendes urbaines renforcent une vision conservatrice du monde.

L'Histoire continue

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18 juin 2022 à 07:00 - mise à jour 19 juin 2022 à 13:54Temps de lecture4 min
Par Hélène Maquet

A la rentrée 1988, une rumeur circule dans les écoles, en Wallonie et à Bruxelles. Elle raconte que des décalcomanies, des tatouages à se mettre sur la peau circulent et qu’ils sont imprégnés de LSD, une drogue puissante qui pourrait s’avérer mortelle pour les enfants. Toute l’histoire tourne autour d’un tract, une feuille A4 blanche – photocopie de photocopie – sur laquelle les caractères de machine à écrire ont perdu de leur netteté. Et c’est ce qui est écrit sur ce tract qui inquiète. A cause de ces décalcomanies imprégnées de LSD, les enfants pourraient faire un "trip mortel". Dans cette histoire, presque rien n’est vrai. Il s’agit d’une légende urbaine. Mais elle pose d’intéressantes questions : Pourquoi les êtres humains propagent-ils ces rumeurs ? Que disent-elles de la société ?

Octobre 1988. Dans son petit bureau, le sous-directeur de l’Institut Saint-Louis de Bruxelles est perplexe. Un drôle de tract est tombé dans ses mains. Une photocopie de photocopie qui vient "d’une autre implantation de l’école primaire. Et là-bas, c’est un des membres du personnel enseignant qui l’avait reçu d’une épouse qui – elle-même – l’avait reçue d’une amie enseignante". Et le sous-directeur en rigole presque en terminant sa phrase, au micro de celui qui est venu l’interroger. "Enfin, vous voyez. Ça se perd un peu dans la nuit des temps".

Les enfants pourraient faire un "trip mortel"

Sur la feuille blanche, format A4, les caractères tapés à la machine à écrire ont perdu de leur netteté à force d’être photocopiés. Il est écrit ceci : "L’école vient de recevoir cet avis, transmis par l’Hopital Saint-Roch (?), lisez et transmettez à toutes les personnes que vous connaissez et qui ont des enfants. Selon les autorités policières, une sorte de tatouage pour enfants appelé Blue Star – étoile bleue – présentement sur le marché dans certains milieux aux USA. C’est une feuille de papier blanc, contenant des petites étoiles de la grosseur d’une gomme. Chaque étoile est imprégnée de LSD et peut-être enlevée et portée à la bouche. L’absorption peut aussi se faire par les pores, simplement en manipulant le papier pour appliquer le tatouage." Les enfants pourraient faire un "trip mortel". Plusieurs versions de ce tract circulent, en Wallonie et à Bruxelles. Infor-drogues et le centre antipoison sont assaillis de coups de fil de parents inquiets, et rappellent que le LSD ne passe pas par la peau et qu’il ne provoque ni accoutumance, ni trip mortel.

© Tous droits réservés

Plusieurs versions de ce tract circulent, en Wallonie et à Bruxelles. Et on a pu retracer l’origine – probable – de cette légende urbaine, venue des Etats-Unis, passée par le Québec et Nice (où il existe un hôpital Saint-Roch). Et il y a un fond de vérité à cette histoire.

Huit ans plus tôt, en 1980, le Bureau des Narcotiques de la police de l’Etat du New Jersey fait une saisie de drogues un peu étonnante : des buvards imprégnés de LSD, sur lesquels figure Mickey Mouse, en costume de Fantasia. Les policiers américains rédigent une circulaire sur ce nouveau graphisme particulier, et placent une phrase, en tête du document. “Attention, des enfants pourraient confondre ces buvards et des tatouages à transférer sur la peau.” Cette phrase marque le début de la rumeur. L’idée d’“un conditionnement de LSD ressemble à des tatouages pour enfants” va devenir, “des tatouages pour enfants contiennent du LSD”

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Qui a fait basculer le sens de la phrase ? A quel moment ? Impossible à dire. Mais dès 1980, aux Etats-Unis, un tract circule mettant en garde contre une drogue qui se présente comme un tatouage à lécher, il y a Mickey Mouse dessus et un simple avec la peau contact suffit. Cette première rumeur prend quelques années à s’éteindre, mais elle ressurgit en 1987 dans le nord-est des Etats-Unis. Et déjà, il est question d’étoiles, de Blue Star. Et les enfants pourraient faire un trip mortel.

Au printemps 1987, le tract passe la frontière canadienne, et arrive au Québec, où il est traduit en français. Le département de la gendarmerie d’Ottawa en reçoit un exemplaire. Un an plus tard, en avril 1988, le tract a traversé l’Atlantique et on le trouve à Nice. Les autorités sanitaires veulent mener l’enquête et demandent (notamment) à l’hôpital Saint-Roch de Nice de se pencher sur ces décalcomanies au LSD. L’hôpital transmet le tract à d’autres organismes et y a apposé son cachet. Tous les éléments que nous connaîtrons en Belgique : décalcomanies, Mickey, étoiles bleues, Hôpital Saint-Roch, trip mortel. Tout est là. Et la vague va déferler sur la Belgique.

Les légendes urbaines véhiculent une vision du monde conservatrice

Pourquoi cette rumeur se propage-t-elle si vite ? Alors que le Centre Anti-Poisons et Infor-Drogues tentent d’expliquer qu’il n’y a pas de décalcomanies au LSD, que personne n’a rien vu aux Etats-Unis, que le LSD ne passe pas à travers les pores de la peau et qu’il n’est pas possible de faire un trip mortel au LSD, même pour un enfant. "Par bienveillance", répond Aurore Vandewinkel, Docteur en Information et Communication à l’Uclouvain, elle a écrit l’ouvrage "Légendes urbaines de Belgique". "On n’est pas dans la manipulation, on n’est pas dans la malveillance".

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La peur est aussi un moteur récurent dans le développement de ces légendes urbaines et dans leur diffusion. "La plupart des légendes urbaines sont des légendes d’avertissement. On avertit les autres d’un danger qui pourrait se produire". Bien souvent ceux qui photocopient et distribuent le tract qui met en garde contre les décalcomanies au LSD se disent qu’il vaut mieux prévenir. Et si ce n’est pas vrai, ce n’est pas grave. Il n’y aura aucune conséquence.

Ce n’est pas tout à vrai. Les rumeurs et les légendes urbaines sont des récits puissants, fondés sur la peur, qui peuvent avoir un impact sur notre perception du monde. "La manière dont ces thématiques sont traitées est souvent conservatrice, voire dans certains cas avec un fond de racisme". Ils cherchent souvent une cause externe et simpliste, à des problèmes complexes.

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