Lithium, nickel, silicium ou la nouvelle ruée vers l’or... Et l’Europe, hyper dépendante de la Chine, ne veut pas la rater

Échantillons de lithium métallique.

© Dnn87 / CC BY 3.0

03 juil. 2021 à 06:00 - mise à jour 04 juil. 2021 à 14:24Temps de lecture8 min
Par Myriam Baele

Le proverbe "l’argent est le nerf de la guerre" pourrait être étendu au lithium. Ou au silicium. Ou au tantale, au cobalt, au nickel : il y a l’embarras du choix dans la liste des 30 "matières premières critiques" que la Commission européenne a publiée en septembre.

Elle recense 30 matériaux, des métaux surtout, qui pourraient manquer ou qui manquent déjà pour atteindre les ambitions de l’Union européenne. L’Europe veut arriver à la neutralité carbone pour 2050, dans le cadre de son "Green Deal": ceci implique de produire à marche forcée des éoliennes, des batteries, des panneaux solaires.

Elle veut aussi que son industrie et ses citoyens prennent le virage numérique : cela signifie disposer massivement de certains métaux qui entrent dans la composition de nos téléphones, ordinateurs portables et écrans plats.

La demande pour ces matières premières explose, dans le monde. Le nouvel or, ou le nouvel or noir, s’appelle cobalt ou coltan.

La gourmandise des voitures électriques

Prenons un exemple : une voiture électrique. Faisons-en le tour, comme au contrôle technique.

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Un spécialiste examine la voiture avec nous : Patrick Hendrick, professeur d’Aéro-Thermo-Mécanique à l’Université Libre de Bruxelles. Il nous indique, sur ce seul modèle, dix matières premières jugées critiques par la Commission européenne.

D’abord, sous la voiture : nichées sous les sièges, les batteries comportent du lithium et, dans leurs électrodes souvent du nickel, du cobalt et du graphite.

Sous le capot, un moteur électrique. "Comme 85% des moteurs de voitures électriques aujourd’hui, il présente des aimants permanents à 'terres rares'. Dans un moteur de ce type, il y a entre 500 grammes et un kilo de terres rares", explique Patrick Hendrick.

Sous le capot toujours, les câblages contiennent du cuivre, trois à quatre fois plus que dans une voiture à essence ou diesel. Le cuivre ne figure pas sur la liste des "matières premières critiques" de la Commission européenne mais pourrait y apparaître, vu son usage soudainement étendu.

Ouvrons la portière. L’acier de la carrosserie peut être mêlé de niobium : un métal qui permet de perdre quelques kilos, d’alléger la carcasse de ces véhicules alourdis par leurs batteries.

Et puis installons-nous au volant. L’écran plat de l’ordinateur de bord comporte de l’indium, ses composants électroniques emploient du silicium, du tantale (extrait du coltan, tiré des sols de la région des grands lacs). L’Europe peut connaître des problèmes d’approvisionnements de ces matériaux-là à l’état brut, mais aussi sous forme de composants électroniques, de puces. C’est d’ores et déjà le cas : plusieurs usines automobiles européennes ont été contraintes d’interrompre leurs chaînes de montage ces dernières semaines faute d’approvisionnement en semi-conducteurs, importés d’Asie.

L’explosion des demandes

Ces matériaux, explique Patrick Hendrick, étaient absents ou faiblement présents dans les véhicules à moteurs à combustion.

"Dans les voitures 'classiques', on avait déjà la présence de nickel, par exemple, dans la batterie. Mais le problème est devenu cent fois plus grave aujourd’hui, puisqu’il y a cent fois plus de matière au niveau de la batterie que ce n’était le cas auparavant". Et ces quantités sont à multiplier par le nombre croissant de voitures électriques produites annuellement, "plusieurs dizaines de millions".

Ce n’est qu’un exemple. Les besoins de ces mêmes matières premières grandissent pour d’autres produits qui ont le vent en poupe : certaines éoliennes, des panneaux solaires, nos multiples appareils électroniques et écrans plats.

Les turbines des éoliennes peuvent comporter des terres rares
Les turbines des éoliennes peuvent comporter des terres rares Belga Images

La Commission estime qu’il faudra, pour la seule Union européenne, 60 fois plus de lithium en 2050 qu’aujourd’hui et 15 fois plus de cobalt, 10 fois plus de terres rares. La grande ruée vers les matières premières critiques a commencé.

Des ressources inégalement localisées, exploitées et distribuées

Y aura-t-il assez de ces matières premières pour rencontrer cette demande mondiale ? Et qui y aura accès ?

Guillaume Pitron est immergé dans ces questions depuis des années. Il est journaliste, auteur du livre "La guerre des métaux rares, la face cachée de la transition énergétique et numérique".

"Ces métaux ne sont pas sujets à un risque de pénurie au sens géologique du terme, les ressources étant considérables", explique Guillaume Pitron. "En revanche, la Commission les considère comme 'critiques' parce que leur production est concentrée dans quelques pays producteurs. Et cela implique un risque de pénurie d’approvisionnement pour des raisons géopolitiques si ces pays producteurs cessent de nous vendre et d’exporter les métaux dont nous avons besoin."

En tête de ces pays incontournables, la Chine.

Selon la Commission, 98% de nos importations de terres rares proviennent de Chine, qui s’est imposée à la fois comme l’un des Etats de production, mais aussi de traitement, transformation et vente de ces métaux. Elle s’est rendue incontournable également pour acheter du nickel ou du cobalt.

Des batteries de voitures électriques produites en masse dans l’usine chinoise de Nanijng.
Des batteries de voitures électriques produites en masse dans l’usine chinoise de Nanijng. AFP or licensors

"La dépendance des pays de l’Union européenne à l’égard de la Chine est absolument colossale. La Chine nous tient dans le creux de sa main", commente le journaliste spécialisé. "L’Europe consomme 25% des matières premières dans le monde, mais elle n’en produit que 3%. Donc, ce différentiel, il faut bien qu’elle aille le chercher quelque part : elle va le chercher surtout auprès de la chine pour ses matières premières critiques, à commencer par les terres rares."

La géopolitique des matières premières

L’Europe dépend donc aujourd’hui fortement de pays tiers, dont la Chine, pour concrétiser les politiques "verte" et "numérique" qui fondent tout son programme de législature.

Sans surprise, cette dépendance influence les relations diplomatiques. Condamne-t-on avec fermeté l’Etat chinois pour le traitement des minorités ouïgoures quand les usines européennes dépendent de ses livraisons de matières brutes ou transformées ?

C’est toute une nouvelle géopolitique qui s’affirme.

"C’est une géopolitique des matières premières qui va s’additionner à la géopolitique du pétrole", commente Guillaume Pitron, "parce qu’il va bien falloir aller chercher quelque part ces matières dont la demande explose. Il est souhaitable d’aller vers un monde 'vert' mais ce sera aussi très compliqué : les pays vont se livrer à une compétition sans merci pour pouvoir sécuriser ces approvisionnements toujours plus stratégiques".

La Commission européenne se met visiblement en ordre de bataille. Elle a lancé un "plan d’action pour les matières premières critiques", officiellement pour peser plus lourd à 27 dans ces rapports de force. Vraisemblablement aussi pour éviter une foire d’empoigne au sein même de l’Union, où des Etats membres s’approvisionneraient au détriment de leurs voisins.

Une stratégie européenne pour ne pas être en rade

La Commission européenne a ainsi lancé une "alliance" publique/privée pour chercher des solutions en dialogue avec les industriels, des ONGs, des universités. Elle soutient aussi les filières de recyclage, quand c’est techniquement possible, comme le recyclage des batteries.

Elle encourage également les Etats membres, par exemple avec l’argent du plan de relance post-Covid, à ouvrir des mines pour extraire ces métaux s’ils sont présents dans leurs sols.

Et elle noue de nouveaux partenariats hors Union, pour élargir le panel de pays producteurs, diversifier ses sources. Au moment de négocier ces partenariats-là, la Commission veut fixer des normes sociales et environnementales aux mines et usines qui approvisionnent l’Europe, puisque l’extraction de ces minerais est accompagnée de conditions de travail indignes, de conflits et de pollutions dans certains Etats.

Les mines de la République démocratique du Congo, ici au nord de Bukavu, fournissent l’industrie européenne mais avec des conditions de travail souvent incomparables à celles de l’Union. L’extraction de Coltan y attise aussi la violence.
Les mines de la République démocratique du Congo, ici au nord de Bukavu, fournissent l’industrie européenne mais avec des conditions de travail souvent incomparables à celles de l’Union. L’extraction de Coltan y attise aussi la violence. AFP or licensors

Pa ailleurs, le Parlement européen demande à la Commission d’avancer sur le "devoir de diligence" des entreprises : une législation qui obligerait les entreprises européennes à répondre des conditions de production de tout ce qu’elles commercialisent, à toute étape de production, y compris chez leurs sous-traitants.

Cette diplomatie des matériaux est incontournable parce qu’une grande partie de ces matières premières continuera à venir de l’extérieur de l’Union. L’Europe possède, il est vrai, certaines de ces matières critiques dans ses sols et la Commission encourage les Etats membres à entamer des extractions, mais les Européens rechignent à retourner à la mine.

No mining in my backyard

Le journaliste Guillaume Pitron pointe ce paradoxe : "Nous, pays occidentaux, ne voulons pas forcément assumer le 'fardeau minier' et nous laissons d’autres pays en assurer la production. Je parle de 'fardeau minier' en ce sens qu’une mine, c’est toujours sale : extraire du minerai et le raffiner a un coût environnemental qui nous apparaît insupportable à nous, Européens du 21e siècle, qui sommes toujours plus exigeants en termes de qualité de vie. Donc… Nous voulons un monde plus vert, mais ne voulons pas avoir chez nous la pollution associée au vert."

Et il poursuit : "Nous sommes devant une contradiction complète entre nos rêves d’un monde plus propre et la réalité selon laquelle il va falloir creuser toujours plus profondément."

Je ne pense pas que nous sortirons à court terme de cette contradiction, pour ne pas dire cette hypocrisie, qui mène à laisser les pauvres extraire ces ressources à notre place

Un exemple récent au Portugal illustre ces propos. Un projet de mine de lithium dans le nord du pays, à Montalegre, y avait suscité la colère des paysans, l’an dernier. La consommation d’eau d’une telle mine pourrait compromettre leurs cultures. Aujourd’hui ce sont les agriculteurs du Chili, d’Argentine, de Bolivie qui pompent dans leurs sources et encaissent l’impact d’une bonne partie de l’activité minière liée au lithium.

La voiture propre, c’est celle qu’on ne fabrique pas

Cette contradiction européenne a incité 180 signataires, des ONG des deux hémisphères et des académiques, à publier en juin une déclaration contre la stratégie européenne sur les matières premières critiques. Myriam Douo résume, pour l’ONG environnementaliste "Friends of the Earth", signataire :

Nous voulons nous opposer à cette exploitation minière sans fin

Elle poursuit : "Nous remettons en question la promotion de la 'croissance verte' qui n’est pas la solution à l’urgence climatique. Le 'pacte vert' (le 'Green Deal'), et cette stratégie vont entraîner une augmentation dramatique de la consommation de matières premières et de minéraux." Et pour illustrer concrètement cette idée, Myriam Douo ajoute : "La voiture la plus propre, ce n’est pas une voiture électrique, mais c’est celle qu’on ne fabrique pas."

Les signataires de cette déclaration estiment que cette "stratégie européenne pour les matières premières" va faire des dégâts.

"L’activité minière est un contributeur important au changement climatique, à la perte de biodiversité, à la pollution de l’eau accompagnant souvent cette activité industrielle. Et le secteur minier est responsable de violation des droits humains, de conflits entre communautés, d’exploitation des travailleurs. Ces risques vont s’exacerber avec l’augmentation de la demande en matières premières et minéraux".

Mais l’Europe vise résolument ses deux caps, le vert et le numérique, avec une volonté renforcée par les ravages économiques de la pandémie. Et pour y arriver, elle mise sur cette stratégie. La Commission présente les technologies vertes et numériques comme les deux mamelles d’un renouveau industriel européen, le double filon qui doit renforcer l’Europe géopolitique et répondre à une double crise : celle du Covid… Et celle du climat.

 


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