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Littérature et BD : Je t’aime, moi non plus ! (2/2)

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À l’heure du choix des cadeaux de fin d’année, une évidence : jamais les grands classiques littéraires n’ont été aussi présents sur les rayons de bandes dessinées. Certains livres proposent le texte original du roman, parfois dans une nouvelle traduction, richement illustré par un auteur inspiré. D’autres sont des transpositions en BD de grands romans, réalisées avec plus ou moins de liberté.

Après les romans illustrés, voici un petit panorama des adaptations en BD.

L’adaptation, c’est le plus souvent une nouvelle vision de l’œuvre. Mais c’est parfois aussi tout simplement un moyen de la découvrir pour celles et ceux qui seraient passés à côté. À ce titre, quelques très grands textes bénéficient cet automne d’une version en BD. Avec des fortunes diverses.

Deux grandes réussites

La Septième fonction du langage est un polar assez déjanté sur fond de sémiologie, s’appuyant sur l’idée que si Roland Barthes a été renversé par une camionnette en pleine journée, à Paris, en 1980, c’est parce qu’il détenait un secret qui intéressait aussi bien Giscard (encore au pouvoir) que Mitterrand (sur le point de le lui ravir). Perdu dans le milieu intello de la sémiologie de haut vol, un inspecteur tente de remonter la piste.

C’est drôle, érudit, moqueur, irrévérencieux, même, et il fallait déjà un excellent casting pour ne pas perdre le sel du roman. C’est mieux que ça, puisque les deux auteurs de l’adaptation parue chez Steinkis, Xavier Bétaucourt et Olivier Perret, s’amusent à se mettre en abîme dans la BD tirée du roman de Binet. On peut y voir un gigantesque clin d’œil au roman lui-même et c’est assez jouissif.

Quant à La Disparition de Josef Mengelé, publiée par Les Arènes BD, c’est le scénariste Matz qui en assure l’adaptation avec brio. Ce grand roman ne perd rien, ni en efficacité, ni en rythme, montrant – peut-être un poil moins bien que dans le roman – la lente paranoïa s’installer dans le chef du nazi fuyard.

La thèse d’Olivier Guez était que si on ne l’avait jamais arrêté, le médecin sanguinaire d’Auschwitz n’avait pas pour autant vraiment profité de sa liberté. Cette cavale de plus de trente ans est brillamment restituée par le dessinateur Jörg Maillet, qui parvient à rendre les ambiances, les décors et l’évolution des personnages.

L’improbable adaptation

Le livre le plus improbable est certainement l’adaptation du Goncourt 2010 de Michel Houellebecq, La Carte et le territoire. Un roman qui en dit long sur le monde dans lequel nous évoluons – comme tous les romans de Houellebecq. Il est traduit dans une BD de format étonnant ; les pages sont horizontales, on les tourne comme un calendrier.

Le livre a été réalisé par un architecte urbaniste, ami de l’auteur. Sans doute trop admiratif de l’œuvre, il n’a pas réussi à réellement s’en défaire. La place prépondérante de l’écrit rend l’ensemble assez peu digeste. On a l’impression que le dessinateur a été pris comme un lapin dans les phares et est resté tétanisé devant les mots du Maître. Mais l’objet a en même temps quelque chose de fascinant. C’est paru chez Flammarion.

Un autre Goncourt adapté

Et puisqu’on parle de Prix Goncourt, le lauréat du Goncourt 2011 (avec L’Art français de la guerre, un an après Houellebecq), Alexis Jenni, est lui aussi adapté, mais il s’agit ici de sa biographie consacrée à John Muir, l’un des fondateurs de l’écologie. Muir est à la fois un génial inventeur qui a su mettre au point ou réparer d’étonnantes machines et un botaniste autodidacte épris de liberté.

Le livre adapté par Clément Baloup chez Paulsen raconte comment Muir a convaincu le président Theodore Roosevelt de protéger la nature en créant le premier parc national. On oscille entre la promenade de trois jours que fait John Muir à Yosemite en compagnie du président américain et l’évocation en flash-back de la vie de ce pionnier de la préservation de la nature. Le titre est tout un programme : J’aurais pu devenir millionnaire, j’ai choisi d’être vagabond.

Un "Roméo & Juliette" à l’orientale

Si vous aimez les textes orientaux et l’enluminure perse, vous allez adorer Majnoun & Leïli, Chants d’Outre-tombe, de Yann Damezin. Ce professeur de dessin propose une bande dessinée inspirée par l’art perse qui éclabousse de couleur un long poème dessiné.

Le livre raconte les amours malheureuses de Qaïs et Leili, deux jeunes amants que leurs familles empêchent de s’aimer. Une sorte de Roméo & Juliette à la sauce orientale, donc. Mais c’est autant le dessin très symboliste que le texte finement poétique qui vous emportera si vous lisez ce livre paru à La Boîte à Bulles.

Une suite

Signalons encore la suite de la transposition en BD de la saga féline de Bernard Werber. Après Demain les chats, paraît le deuxième volet : Sa majesté des chats (qui sera suivi par le troisième, à New York). Un récit d’anticipation forcément dystopique dans lequel les chats et les humains tentent de sauver ce qu’il reste de la civilisation face à l’invasion des rats, menés par le terrible Tamerlan.

Le dessin de Naïs Quin est influencé par l’animation et le manga. L’adaptation est fidèle. Peu de raison de privilégier la BD au détriment du roman. C’est paru chez Albin Michel.

Deux textes mythiques anglo-saxons pour un seul et même auteur

Pour ce qui est du Meilleur des mondes, Fred Fordham assure adaptation scénaristique et dessin. C’est très fidèle à l’esprit de ce roman dystopique prémonitoire qui n’a rien perdu de sa puissance prophétique alors qu’il a été publié en 1932. Peut-être même un peu trop fidèle, car la froideur assumée du dessin et des couleurs correspond bien à l’esprit du roman, mais l’ensemble dégage quelque chose de redondant avec le texte, qui ne donne pas forcément envie de se jeter dessus.

Pour Gatsby, Fordham a délégué le dessin à Aya Morton. Son traitement suranné plaira à certains, en dépit de la pâleur des couleurs, mais il ne m’a pas enthousiasmé davantage que l’adaptation d’Aldous Huxley. Au-delà de ces considérations, ce sont de très grands textes et si l’occasion vous est donnée de les découvrir grâce à la BD, ne vous privez pas !

Un autre roman culte

Je suis plus enthousiaste quant à la manière dont Ryan North et Albert Monteys ont traduit en bande dessinée le roman américain culte paru en 1969 : Abattoir 5 ou la Croisade des enfants. La co-édition du Seuil et des Editions du Sous-Sol est soignée. Le livre de Kurt Vonnegut raconte les dédoublements temporels d’un personnage qui a vécu, comme son auteur, le bombardement de Dresde, en 1945.

Il flirte avec plusieurs genres et la BD le montre mieux encore : on est à la fois dans le fantastique, la S-F, la dénonciation de l’absurdité de la guerre, l’étrange, l’errance dans les couloirs du temps. L’adaptation est très réussie et même si vous avez lu le roman, vous vous plairez à le redécouvrir sous cette forme.

LA perle à découvrir

Et pour terminer, une perle : Shibumi, de Trevanian, adapté par Pat Perna (scénario) et Jean-Baptiste Hostache (dessin), aux Arènes BD. Le roman est une sorte de thriller métaphysique ou philosophique cependant parcouru de traits d’humour. Pas forcément facile à adapter.

Très politique, cette histoire implique une sorte d’agence suprême, la Mother Company, qui est au-dessus de la CIA et de tous les autres services. Elle est confrontée à un homme que la légende décrit comme insaisissable et presque invincible, élevé par un maître de go, Nicholaï Hel, le mercenaire capable de tuer n’importe qui à mains nues.

L’adaptation est parfaite, tant dans son rythme que dans ses choix narratifs, on regrettera juste que le dessin, pourtant très agréable, louche vraiment très fort du côté du Quai d’Orsay de Christophe Blain. Les dialogues sont fabuleux. C’est très dense, il faut du temps pour lire ce gros roman graphique de bout en bout. Et étrangement, ce n’est pas l’action qui l’emporte, mais le mystère autour des personnages, le jeu de stratégie entre les deux forces en présence et la critique de l’Amérique que l’auteur n’a jamais cachée. Un auteur sur lequel vous en apprendrez plus en fin de livre et qui est un roman à lui tout seul…

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