Monde Europe

L’œil dans le rétro : le 18 juillet 1936, le coup d'État raté qui plonge l'Espagne et ses habitants dans une guerre civile

L'oeil dans le rétro de Pierre Marlet

Pour voir ce contenu, connectez-vous gratuitement

18 juil. 2022 à 12:14Temps de lecture4 min
Par Pierre Marlet, édité par Miguel Allo

L’œil dans le rétro se pose aujourd’hui 86 ans en arrière, le 18 juillet 1936. Ce matin-là, l’Espagne est sous le choc : un coup d’État vient de se déclencher pour renverser le gouvernement. C’est le début de la guerre d’Espagne qui va durer près de trois ans et dont les cicatrices ne sont pas encore refermées aujourd’hui.

Cela commence par une immense pagaille et peut-être que nul n’a sans doute aussi bien décrit qu’André Malraux dans son roman "l’espoir", roman qu’il a écrit après être parti en Espagne combattre aux côtés des républicains. En voici la première phrase : "un chahut de camions chargés de fusils couvrait Madrid tendu dans la nuit d’été". Sans préambules, nous voilà plongés dans ce coup d’État où l’on commence par tenter de savoir sur qui on peut compter. Le central téléphonique de Madrid appelle les gares les unes après les autres. "Allo Huesca ? – Qui parle ? – Le comité ouvrier de Madrid. – Plus pour longtemps, tas d’ordures !"

Et dans ces premières pages, Madrid découvre que Huesca, Saragosse ou Séville sont passés dans le camp des insurgés alors que d’autres sont restés fidèles. Le coup d’Etat contre la République espagnole cherchait à contrôler en quelques heures les gares, les casernes, les aéroports, bref les points névralgiques de toute l’Espagne mais les insurgés échouent. Ils ne contrôlent que certains endroits…

Commence alors une longue guerre entre Espagnols, une guerre violente, sanglante, qui fera des centaines de milliers de morts entre juillet 1936 et avril 1939.

Deux camps irréconciliables

Il y a d’un côté le Front populaire et de l’autre le front nationaliste. Deux camps qui se sont affrontés dans les urnes en février 1936. Le front nationaliste recueille un peu plus de 33% des voix et échoue de justesse face au 34% du front populaire. Des deux côtés on retrouve des modérés, centre gauche ou centre droit et des radicaux, anarchistes ou communistes au Front populaire, monarchistes ou fascistes à droite.

À droite, on est persuadé que le Front populaire va faire de l’Espagne un pays communiste. À gauche, on pense que le Front nationaliste amènera un pouvoir fasciste. Communisme contre fascisme, on retrouve en Espagne l’opposition des deux idéologies totalitaires qui marquent les années 30. La victoire étriquée du front populaire n’est pas acceptée par l’autre camp notamment par une bonne partie des officiers de l’armée espagnole. C’est là que va naître le coup d’État.

Les officiers putschistes parmi lesquels on retrouve Franco sont persuadés qu’à peu près toute l’armée va les suivre. Ils se trompent. Une part importante des militaires reste fidèle à la République. Une République qui, pour se défendre, décide aussi de distribuer des armes aux civils, c’est à cela que fait référence Malraux dans sa première phrase de l’Espoir : "un chahut de camions chargés de fusils couvrait Madrid tendu dans la nuit d’été".

On a évoqué Malraux, on pourrait aussi citer Bernanos, Orwell ou Hemingway. Beaucoup d’intellectuels et d’artistes vont donner une aura internationale à cette guerre civile.

Certains pays choisissent de s’impliquer, d’autres pas

L’Allemagne nazie et l’Italie fasciste enverront des armes et des troupes pour soutenir le camp franquiste. Dans le camp républicain, il y eut des volontaires engagés dans les brigades internationales mais les deux grandes démocraties française et britannique s’abstiennent d’intervenir, exceptés quelques livraisons clandestines d’armes par la France.

Dès lors, les Républicains espagnols ne pourront compter que sur l’Union soviétique, renforçant du même coup l’influence communiste. C’est une des causes profondes de la défaite républicaine : pour les communistes, contrôler le camp républicain passe avant la victoire contre les franquistes, autrement dit ils n’hésiteront pas à éliminer leurs ennemis dans leur propre camp. Bref la République est victime de ses dissensions, l’autre camp parvient à s’unir autour de Franco qui finira par l’emporter.

Mais cela prendra beaucoup de temps, près de trois ans, avec de terribles combats très meurtriers et, de chaque côté, beaucoup d’exécutions de civils supposés être de l’autre camp.

Ne pas réveiller le passé

Dans cette guerre civile, il y eut deux Espagne et chaque camp est responsable d’atrocités et d’injustice. Avec le recul, la plupart des historiens non partisans admettent que chaque camp a tenté de détruire l’autre avec une férocité comparable. Mais il y a deux différences. D’une part, la République a pour elle la légitimité démocratique. D’autre part, une fois les hostilités terminées, en avril 1939, la répression franquiste fut terrible et dura longtemps, sans clémence contre tous les opposants qui n’avaient pas fui, francs-maçons, socialistes, communistes, libres-penseurs. Une dictature cruelle, sans volonté de réconciliation et sans pitié.

À la mort de Franco en 1975, pour amener sans heurts l’Espagne à la démocratie, on choisit prudemment de ne pas réveiller le passé mais les stigmates dans la société espagnole sont bel et bien là.

L’Espagne d’aujourd’hui reste marquée par la tragédie que fut la guerre d’Espagne et par la dictature franquiste qui en a résulté. Aujourd’hui encore au Parlement espagnol on débat fréquemment de la question mémorielle de la guerre d’Espagne sans créer l’unanimité. Il ne sert à rien de raviver de vieilles plaies disent les uns, assumer le passé est une question de justice envers les victimes rétorquent les autres.

Une certitude : ce débat délicat puise ses sources dans l’événement du 18 juillet 1936 qui a bouleversé l’histoire de l’Espagne et de ses habitants.

Sur le même sujet

Espagne : le Premier ministre appelle à tomber la cravate pour économiser l'énergie

Monde

Le premier bombardement massif de civils il y a 85 ans : peut-on comparer Guernica et Marioupol en Ukraine ?

Guerre en Ukraine

Articles recommandés pour vous