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Belgique

Lorsque le philosophe Raphael Enthoven interroge la démocratie et les libertés

"Nos libertés sont menacées par des gens qui ont l’impression de les préserver", ce sont les mots du philosophe et écrivain Raphaël Enthoven. Il questionne notre société dans son nouveau roman Krasnaia, comme Georges Orwell le faisait dans la Ferme des Animaux ou 1984.

A Krasnaïa, après avoir chassé les humains, les animaux se sont organisés en une société ultra-démocratique, tellement obsédée par les droits de chacun et le dialogue permanent qu’elle se mue en une dictature. Sous les plumes et le pelage des animaux se dessinent des figures politiques françaises connues : Emmanuel Macron en loup, Marine Le Pen en ours, Jean-Luc Mélenchon en âne, Eric Zemmour en taupe…

Raphaël Enthoven était l’invité de Thomas Gadisseux sur la Première.

Est-il impossible, en pandémie, de gouverner les animaux comme les hommes ?
C’est toujours très compliqué en démocratie d’expliquer qu’une restriction de la liberté est une condition de la liberté. C’est assez paradoxal. On est tous d’accord pour dire "ma liberté s’arrête là où commence la vôtre" mais quand il s’agit de porter un masque ou de se faire vacciner, ce qui est exactement l’application du même principe (ma liberté de vous contaminer s’arrête à votre santé), et bien là, soudain, les gens se mettent à hurler. C’est très étrange de voir comment ressuscite une définition totalement primitive et folle de la liberté qui est la loi du plus fort. Et les animaux, évidemment, expérimentent ça en permanence. Ils passent leur vie à croire qu’ils ont détruit ou banni la loi du plus fort et qu’ils ont introduit l’égalité dans l’animalité. En fait, elle revient par tous les biais.

Vous décrivez le chef du gouvernement, Vladimir, dans les traits d’un cheval aux airs de François Hollande, soucieux de plaire à tous. C’est l’image d’un dirigeant élu démocratiquement aujourd’hui ?
C’est une des pathologies des démocraties. En démocratie, les qualités pour se faire élire ne sont pas les qualités pour gouverner. Vous vous faites élire en plaisant, en courbant le dos, en faisant des courbettes… mais vous gouvernez en déplaisant parce que vous devez poser des choses, de sorte que la plupart des gens qui réussissent à se faire élire sont inaptes à gouverner et à exercer ensuite le pouvoir […] Ce décalage est un problème typiquement démocratique, autrement dit le fait de briguer le suffrage des gens impose de vouloir leur plaire et surtout produit des tempéraments qui redoutent avant toute chose de déplaire à qui que ce soit et qui finissent par déplaire à tout le monde.

Vous écrivez "ceux qui croient apaiser la colère en y cédant à moitié, c’est une illusion totalement renouvelable dont bien des gouvernants accommodants ont eu à se repentir"…
J’avais en tête, en écrivant ça, le début du mouvement des gilets jaunes où Edouard Philippe, alors Premier ministre en France, avait cédé à un certain nombre de revendications. Les concessions, considérables, n’avaient pas eu pour effet d’apaiser la situation mais au contraire de l’exciter d’autant plus en donnant le sentiment que le gouvernement était en mesure de céder. C’est toute la difficulté entre, d’un côté, la nécessité d’entendre des revendications ou des doléances légitimes et, de l’autre côté, le fait que gouverner, c’est aussi être ferme et assurer une part, non pas d’autoritarisme, mais d’autorité.

L’une des thèses que je développe dans le livre, c’est que l’absence d’autorité, le souci de plaire, la crainte de déplaire à la meute puisqu’il s’agit d’un monde animal, la crainte de déplaire est en elle-même liberticide et produit d’autant plus de catastrophes.

Mais comment on gouverne alors en démocratie ?
On gouverne comme on peut, avec légitimité. C’est le propre d’une autorité qui n’est pas arbitraire, qui ne tombe pas du ciel. On n’est pas président de droit divin, on est président élu. Il reste par exemple, que l’idée qu’il faudrait pouvoir révoquer un gouvernant dès qu’il nous déplaît – le droit de révocation qui faisait partie des revendications des gilets jaunes — est une idée folle. Imaginez qu’une fois élu, vous soyez constamment soumis au bon plaisir de votre peuple, vous passeriez votre temps à essayer de lui plaire de telle sorte qu’il vous maintienne au pouvoir. Ce n’est plus de la politique, c’est de la publicité. On n’est plus dans la politique à partir du moment où on est constamment sous la menace de ceux que l’on doit gouverner.

Dans la crise sanitaire actuelle, on brandit le livre 1984 de George Orwell…
C’est un mésusage complet d’Orwell. Ça prouve qu’on ne l’a pas lu. A chaque fois que les gouvernements prennent une loi sur les fake news, les gens disent : "C’est le ministère de la vérité dans 1984 ! " Ça prouve qu’ils ne l’ont pas lu. Le ministère de la vérité ne s’occupe pas de l’information. Il n’y a pas d’information dans Océania dans 1984. Le ministère de la Vérité s’occupe de la mémoire. Le ministère de la Vérité travaille la mutabilité du passé. Il considère que le passé change selon les besoins gouvernementaux. Or ça, c’est la cancel culture.
De la même manière, dans 1984, Orwell décrit un monde où la télé nous regarde. Or ça, c’est l’espionnage de votre voisin avec son téléphone portable qui peut vous enregistrer… Nous mettons en œuvre spontanément, en démocratie, des "despotismes sournois" qui, paradoxalement, ressemblent à ce qu’Orwell décrivait quand il parlait d’une dictature. Et c’est ça qui est très intéressant à observer dans la vie avec Orwell. C’est la raison pour laquelle il faut le lire au lieu de le brandir.

 

Dans 1984, George Orwell dénonçait le totalitarisme de l’Union soviétique. Quel totalitarisme dénoncez-vous dans Krasnaia ?
Je travaille sur ce que Tocqueville appelait "les despotismes sournois" c’est-à-dire la façon dont, en démocratie, la liberté, n’ayant plus d’adversité, se trouve dans la situation délicate de se maintenir et de survivre à une absence de problèmes en réalité. Il n’y a pas d’URSS, il n’y a pas de IIIe Reich… La liberté n’est pas à conquérir, elle est à maintenir et c’est beaucoup plus difficile.
En démocratie aujourd’hui, on assiste par exemple, à des phénomènes de censure au nom de la liberté sur les réseaux sociaux. Ces phénomènes de censure témoignent du fait qu’un mésusage démocratique de la liberté devient liberticide.

 

Dans votre livre, vous décrivez certains débats qui animent nos sociétés, notamment la question identitaire. L’animalisme est le racisme. Il y a les albinos, les coloristes… Ils se nourrissent les uns les autres…
D’un côté, le "colorisme", par souci d’égalité, théorise le martyre imaginaire de certains d’entre eux et, par là même, considère qu’une couleur est un destin. De l’autre côté, l’animalisme répond de la même manière en expliquant que certains animaux sont appelés à commander et d’autres à obéir. Ces deux discours qui sont spectaculairement antagonistes sont en réalité gémellaires. L’un est plein de bonnes intentions et l’autre est officiellement détestable mais ça ne change rien au fait qu’ils s’offrent l’un à l’autre le contrepoint idéal pour prospérer.
Pour le dire très simplement, le meilleur allié d’Eric Zemmour, c’est Sandrine Rousseau, et inversement. Ce n’est pas que Sandrine Rousseau dise la même chose qu’Eric Zemmour. Elle est différemment raciste. Sandrine Rousseau vous reproche d’être blanc. Eric Zemmour vous reproche d’être arabe. Ce n’est pas le même racisme et les intentions ne sont pas les mêmes mais l’effet est identique, ce que Laurent Bouvet appelait la tenaille identitaire, l’enjeu c’est de briser la république.

Vous décrivez Eric Zemmour comme une taupe dans Krasnaia. Vous avez souvent débattu avec lui sur les plateaux de télévision. Vous êtes surpris par la tournure que prend cette campagne présidentielle, du personnage qu’il incarne et de cet aveuglement qu’il provoque auprès d’une partie de l’opinion française ?
Non. Je ne savais s’il serait candidat. A titre personnel, je lui avais tout à fait déconseillé d’y aller, considérant qu’il allait tout perdre… l’aura idéologique qu’il pouvait avoir. Aujourd’hui, c’est un candidat de l’infotainment. S’il arrive au deuxième tour, c’est parce qu’on a envie de voir un match Zemmour – Macron.

Cette campagne va secouer les bases de la démocratie en France ?
Le péril vient de l’absence d’opposition. Il y a quantité d’opposants dans ce pays mais il n’y a pas d’opposition c’est-à-dire qu’il n’y a pas une personnalité suffisamment charismatique ou syncrétique pour fédérer le mécontentement et rassembler tout ça. Il y a des candidats de Mélenchon à Pécresse en passant par Zemmour qui s’opposent eux-mêmes entre eux. Et l’absence d’opposition fait qu’en France, il y a une jambe libérale républicaine qui marche. Et il n’y a pas de jambe souverainiste, patriotique, républicaine qui soit consistante et qui fonctionne. Il n’y a pas ça. Le paysage politique français, longtemps réparti entre droite et gauche comme dans bien des pays, sous l’effet de la mondialisation, est modifié. Les paradigmes ont changé. Mais il y a une opposition qui tarde à émerger en France et ceci est un péril démocratique parce que du coup, toute contestation d’une décision gouvernementale devient une critique de la république elle-même.

On voit ça aussi en Belgique. Et les sondages montrent qu’il y a peut-être aussi une fascination pour un régime fort. Y a-t-il une tentation de l’autoritarisme dans nos sociétés aujourd’hui ?
Il y a toujours eu la tentation de substituer le bien à la liberté. Ce qui est vrai, c’est que lorsqu’on a vingt ans aujourd’hui, on n’a pas baigné et on n’a pas étudié à l’époque où, le mur de Berlin étant tombé, la liberté était une valeur absolument cardinale. D’autres préoccupations ont peut-être pris le dessus aujourd’hui, ce qui donne des propositions politiques aberrantes comme l’envie de supprimer la pub pour sauver la planète. Ce sont des moments où la liberté passe après. Moi, il me paraît que le Graal de la politique et la raison d’être des institutions, c’est la préservation des libertés.

Raphaël Enthoven, Krasnaia, aux éditions L’Observatoire
L'invité de Matin Première, tous les jours dès 7h45

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