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La couleur des idées

Louma Salamé, curatrice de l’exposition « Portrait of a lady » : « l’art est un regard »

Louma Salamé
10 juin 2022 à 15:43Temps de lecture3 min
Par Tania Markovic

Ce samedi dans la couleur des idées, Pascale Seys reçoit Louma Salamé, directrice de la Fondation Boghossian depuis 2016. Pour Louma Salamé, travailler à la Fondation Boghossian a toujours été une évidence tant le projet de la Fondation d’instaurer un dialogue entre l’Orient et l’Occident est la suite logique de son parcours qu’on pourrait définir en un mot : cosmopolitisme. Des racines libanaises et arméniennes, des études à l’école des Beaux-Arts de Paris, un poste chez Christies à Londres puis au Guggenheim de New-York avant d’atterrir au Louvre d’Abu Dhabi et de faire un passage express à l’Institut du Monde arabe, on peut dire que son curriculum vitæ est impressionnant ! Louma Salamé a toujours eu pour ambition de "faire des ponts ", travailler sur le soft-power, c’est-à-dire sur une manière de changer le monde grâce à la culture et l’art. Elle définit d’ailleurs ce dernier comme "une main tendue" et les œuvres comme "autant de regards, de pensées et de pratiques artistiques". Louma Salamé est actuellement aux manettes d’une exposition qui va de la préhistoire à nos jours et dont le sujet est le portrait féminin. L’exposition Portrait of a lady se tient jusqu’au 4 septembre 2022 à la Villa Empain et elle est passionnante !

La représentation des femmes dans l’Histoire de l’Art

L’exposition Portrait of a lady est née d’une question toute simple : "Comment la femme et l’homme ont été représentés à travers les siècles ?". "Si vous posez cette question vraiment de façon factuelle, vous vous rendrez compte que les représentations féminines sont le produit de regards masculins puisque pendant des siècles l’absence des femmes dans l’histoire de l’art a fait que ce sont majoritairement des hommes qui ont représenté des femmes. Ce sont aussi des hommes qui vont collectionner ces représentations de femmes et également eux qui vont en faire le commerce", nous explique Louma Salamé. En témoigne un tableau du peintre flamand James Ensor assez révélateur…

"L’antiquaire" de James Ensor (1902)
"L’antiquaire" de James Ensor (1902) DR

L’antiquaire est une toile datant de 1902. Ensor y représente son ami, le collectionneur et marchand d’art Paul Bueso posant dans une sorte de cabinet de curiosité. Là sont exposées toutes une série de représentations féminines : le suicide de Cléopâtre, Lucrèce Borgia, une scène d’Annonciation, un nu antique, … Soit tout un spectre de femmes possibles. L’antiquaire est une des pièces clefs de l’exposition Portrait of a lady, montrant parfaitement que pendant longtemps les femmes ont été peintes quasi exclusivement par des hommes et ces toiles revendues par des hommes à d’autres hommes… Et pour cause, pendant des siècles, devenir artiste pour une femme relevait du véritable parcours du combattant ! Si la première académie d’art réservée aux femmes a été créée à Bologne en 1660, l’initiative ne s’est pas répandue dans le reste de l’Europe… Et quand les femmes y avaient accès, elles devaient payer plus cher que leurs condisciples masculins, ne pouvaient pas participer aux concours ni assister aux cours de nus et devaient venir à des horaires distincts que ceux de ces messieurs… Loumé Salamé note que les deux femmes peintres exposées dans la salle d’armes faisaient toutes deux parties d’une "bande d’hommes". En effet, les impressionnistes Berthe Morisot et Mary Cassat avaient toutes deux des hommes artistes derrière elles qui les soutenaient économiquement. Berthe Morisot était modèle et la belle-sœur de Manet dont elle a épousé le frère. Mary Cassat quant à elle s’est formée à Paris où elle devint l’ami proche d’Edgar Degas. "On dit souvent de chercher la femme derrière l’homme, ça marche aussi dans le sens inverse !", plaisante Louma Salamé.

 

"L’enfant à la poupée ou Intérieur à Jersey" de Berthe Morisot (1920)
"L’enfant à la poupée ou Intérieur à Jersey" de Berthe Morisot (1920) DR

Changement de paradigmes

Si la première moitié de l’exposition est consacrée à des œuvres antérieures à 1945, la seconde partie elle est consacrée à des œuvres postérieures à cette date et qui sont majoritairement le fruit d’artistes-femmes. En effet, les femmes depuis la fin de la guerre ont vu leur représentation complètement changée et ont été aussi en mesure de se représenter elles-mêmes. Cette réappropriation peut se lire dans de nombreux autoportraits comme ceux de la photographe américaine Cindy Sherman qui s’est mis en scène avec 1001 visages, dans tous les âges et tous les rôles. Le XXe et le XXIe siècle voient aussi l’essor de nouveaux médiums comme la photographie, la vidéo ou la performance qui permettent une complexité et une diversité des regards et des pensées. L’exposition "Portrait of a lady" évite le piège d’un art "genré", se concluant sur ses mots :

Si l’on parle de femmes artistes, il ne s’agit pas de faire de l’interprétation d’un art " sexué " ou de ramener leur art à l’expressivité de leur sexe car aucune unité ou particularité ne pourraient jamais qualifier un artiste, homme ou femme, en fonction de son genre. Les œuvres sont autant de regards, de pensées et de pratiques artistiques.

Retrouvez l’intégralité de l’entretien mené par Pascale Seys, à écouter ci-dessous ce samedi 11 juin dès 11 heures.

La couleur des idées

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