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Lukas Dhont : "C’est important de montrer la fragilité dans des perspectives masculines"

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02 nov. 2022 à 11:33Temps de lecture5 min
Par Elli Mastorou pour Les Grenades

Après Girl, le cinéaste belge Lukas Dhont est de retour avec Close. Grand Prix au Festival de Cannes et représentant de la Belgique aux Oscars, ce film à la fois dur et bouleversant sur une amitié brisée interroge nos représentations de la masculinité.

Léo et Rémi se connaissent depuis toujours. Entre les courses dans les champs fleuris ou les siestes dans la torpeur des après-midi d’été, leur amitié fusionnelle baigne dans la pureté de l’enfance. Mais quand arrive la rentrée des classes, le regard des autres adolescents va chambouler cette simplicité. "Pourquoi vous vous tenez la main ? Vous êtes ensemble ?"

Face aux questions et piques dans la cour de récré, Léo prend ses distances avec Rémi. Bientôt, les siestes sont remplacées par des cours de hockey. Un éloignement que Rémi, le cœur brisé, ne va pas supporter.

© Lumière Benelux

En 2018, son premier opus Girl, inspiré de l’histoire vraie d’une ballerine transgenre, avait fait un parcours remarqué : une sélection à Cannes, une presse enthousiaste, de nombreux prix, félicitations et émotions (des réserves aussi d’une partie de la communauté LGBT).

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Quatre ans plus tard, le cinéaste flamand Lukas Dhont, 31 ans, revient avec Close. Signifiant "proche(s)" en anglais, le film raconte une histoire d’amitié notamment inspirée de sa propre vie. Mélangeant fiction et réel, Close est aussi tendre qu’il est cruel, car les personnages chez Dhont sont souvent confrontés à des choses difficiles. Mais même quand la violence s’invite, le cinéaste filme toujours avec un amour débordant.

Amour pour ses protagonistes, les jeunes révélations, Eden Dambrine et Gustav De Waele, mais aussi pour Émilie Dequenne, qui émeut dans un rôle maternel puissant ; un rôle qu’on devine nourri en partie par la propre mère de Lukas, qui l’a toujours accompagné – elle était présente dans la salle quand ce dernier l’a remerciée dans son discours cannois. Derrière les couleurs éclatantes et le symbolisme de la mise en scène (hockey sur glace, fleurs des champs), le récit d’amitié brisée de Close questionne aussi nos représentations de la masculinité.

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Vous dites que l’histoire de Close était en vous depuis longtemps, mais que vous ne vouliez pas en faire le sujet de votre premier film, car c’était trop proche de vous… dans quel sens ?

Lukas Dhont : J’étais un enfant très solitaire, j’avais le sentiment de n’appartenir nulle part : ni dans les groupes de filles ni avec les garçons. A un certain moment des personnes, dont des garçons, ont essayé d’être proches de moi. Mais j’avais peur du regard des autres, des insultes, du jugement, alors j’ai choisi de rester distant. Je me suis éloigné, et c’est une blessure encore aujourd’hui. Ce film est un hommage aux amis que j’ai perdus.

 

Le thème du cœur brisé, c’est fort traité en relation avec l’amour romantique, et pas beaucoup en amitié

Close raconte une amitié dans ses joies mais aussi ses difficultés…

Le thème du cœur brisé dans la création artistique, c’est quelque chose qui est fort traité en relation avec l’amour romantique, et pas beaucoup dans l’amitié. (NDLR : on pense à L’Année Prochaine (2014) de Vania Leturcq (Pandore) qui raconte une rupture entre deux amies). Dans ma vie, j’ai perdu des amis, et ça m’a brisé le cœur aussi. Les amitiés, ce sont des relations fondamentales dans notre vie. On sort d’une pandémie qui nous a isolés, et on a senti l’importance du lien, de la connexion. Moi, ça m’a d’autant plus fait ressentir l’importance de l’amitié dans une vie. Les relations amicales, pouvoir compter sur quelqu’un et être là pour quelqu’un, c’est universel. J’avais envie de créer une expérience de cinéma qui pouvait traduire tout ça.

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Que vouliez-vous raconter sur cette amitié entre garçons ?

J’avais envie de montrer une amitié fusionnelle, intime, entre deux garçons, parce que j’ai le sentiment que ce sont des représentations plus rares. Nous sommes davantage habitués à voir une amitié, disons sensuelle, tactile, entre filles. Pour des garçons, pour des hommes, c’est différent. Et j’avais envie de montrer la beauté et la fragilité de deux garçons l’un à côté de l’autre dans un lit, comme Léo et Rémi. Mais aussi comment le fait de tout vouloir enfermer dans des cases peut casser cette pureté.

Avec l’arène du hockey sur glace et ses combats, je voulais évoquer la masculinité, mais aussi le sentiment de culpabilité

Ces sujets se retrouvent dans Close aussi à travers la mise en scène, et des images et symboles qu’elle véhicule : les couleurs, les fleurs, les mélodies…

Oui, je voulais que les décors, les costumes, etc., soient intimement liés aux thèmes que je voulais traiter. Les fleurs représentent la fragilité, mais aussi les couleurs de l’enfance. Le début du film, je le vois comme un livre de coloriage : les fleurs qui éclosent, l’été, le rouge de la chambre d’enfant… Ensuite les fleurs sont coupées, traitées, la fragilité disparaît et laisse place aux machines, à la terre, avec des tonalités de brun. Le fait que Léo fasse du hockey sur glace c’était important aussi : c’est un sport avec un costume qui a un certain poids, avec un casque, et Léo est enfermé dedans. Avec l’arène du hockey sur glace et ses combats brutaux, je voulais évoquer la masculinité. Mais ce costume est aussi une illustration physique du sentiment de culpabilité. Pour moi, se sentir coupable, c’est avoir littéralement un poids sur le corps. C’est comme ça que je le ressens. Et en cherchant comment traduire ce sentiment dans un film, j’ai senti qu’avec le hockey sur glace, je pouvais faire ça.

© Menu et Diaphana Films, Topkapi Films, Versus Production

Quels films ont accompagné et inspiré la création de Close ?

J’ai regardé beaucoup de films racontés du point de vue de l’enfance : The Tree of Life de Terrence Malick, Les 400 coups de Truffaut, Le Retour de Andreï Zyagintsev, Ratcatcher de Lynne Ramsay… Je voulais être en dialogue avec l’histoire du cinéma, et d’autres perspectives de cinéastes, pour m’aider à trouver la mienne. Ça m’a beaucoup apporté. Mais j’ai aussi eu le sentiment qu’il y avait des images qui manquaient. C’était rare de voir un garçon en conflit avec le regard de l’autre sur lui, sur sa féminité, sa masculinité… J’ai aussi remarqué à quel point on a peu d’images de garçons dans des situations intimes, fragiles. Dans tous ces films, j’ai vu des combats, des choses plus costaudes, disons, ou alors une intimité liée à des relations amoureuses ou sexuelles. Ça m’a fait réaliser l’importance de montrer la fragilité dans des perspectives masculines.

Close de Lukas Dhont. Avec Eden Dambrine, Gustav de Waele, Emilie Dequenne, Léa Drucker… En salles ce 2 novembre.

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