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Mais au fait, pourquoi la Russie a-t-elle envahi l’Ukraine ? Réponse avec deux spécialistes

Le président russe Vladimir Poutine assiste à la parade militaire du Jour de la Victoire sur la Place Rouge de Moscou, le 9 mai 2022. – Image d’illustration.

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C’est la question la plus posée sur Google cette année : au fond, pourquoi Vladimir Poutine et la Russie ont-ils décidé d’envahir l’Ukraine le 24 février 2022 ? La réponse peut paraître simple en apparence, mais pas si vite : qui, en fin de compte, peut prétendre connaître les véritables motivations du président russe ?

Du côté des spécialistes, on comprend l’intérêt pour une telle question. Elle est la première question posée sur Google dans plusieurs pays d’Europe, dont la Belgique. Et c’est bien normal : "C’est la plus grande guerre en Europe depuis la fin de la seconde guerre mondiale, rappelle Nicolas Gosset, politologue à l’ULB et chercheur au Centre d’études de sécurité et défense. Les conséquences affectent les gens sur tout le continent", poursuit-il.

Mais alors que répondre ? Si la question peut paraître simple, elle est loin de l’être en réalité et ce même après plus de neuf mois de conflit. Car il n’existe pas de raison unique ni de réponse toute faite, mais bien un faisceau de critères tous liés entre eux. "Il y a toute une série de raisons, de causes imbriquées les unes dans les autres", explique le politologue, comparant la situation à celles de poupées russes emboîtées les unes dans les autres. Pouvoir politique russe, relations russo-ukrainiennes, équilibre des forces en Europe et dans le monde… tout est lié.

Lecture manichéenne du monde

Officiellement, les motivations du Kremlin n’ont jamais été exposées de façon claire et explicite. Au 24 février 2022, Vladimir Poutine parle de "démilitarisation", de "neutralisation", ou encore de "dénazification" de l’Ukraine. Des termes vagues que Nicolas Gosset qualifie d’ésotériques.

Alors pourquoi ? Et surtout "pourquoi à ce moment-là ?", s’interroge le chercheur pour qui les deux questions sont inévitablement liées. Selon lui, Poutine a considéré que plusieurs conditions favorables étaient réunies. "L’opération a été lancée en février, à un moment où Poutine a considéré que l’Occident était faible et divisé, et qu’il aurait une réponse faible et divisée, raconte-t-il. On se souvient notamment du retrait chaotique des États-Unis d’Afghanistan."

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"Quand Poutine parle de démilitarisation de l’Ukraine, c’est un message adressé à l’OTAN", confirme Nina Bachkatov, Docteure en Science Politique à l’ULiège. Car pour Vladimir Poutine, le monde entier s’organise en pôles d’attraction qui s’opposent. "Tout le discours russe est mobilisé autour de la construction d’un nouvel ordre mondial multipolaire", analyse Nicolas Gosset. Cette lecture du monde entre "nous" et "eux" transparaît d’ailleurs dans le discours de Vladimir Poutine prononcé le jour de l’invasion des territoires ukrainiens.

Dans cette façon de voir le monde, on peut comprendre que les volontés d’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN fassent bondir les autorités russes. Mentionnée dès la fin des années 90, elle n’a jamais été réalisée. "Il y avait une sorte de fait, entendu et bien compris depuis le déclenchement de la guerre du Donbass en 2014, qui était que tant qu’il y avait un conflit actif sur le territoire de l’Ukraine, l’adhésion est caduque", détaille le chercheur de l’ULB.

Quoi qu’il en soit, ces relations entre l’Ukraine et l’OTAN ne suffisent pas à tout expliquer. "Il ne faut pas voir l’OTAN comme la seule raison qui a amené la Russie à passer à l’acte, répète Nicolas Gosset. Il y a une question beaucoup plus large qui tient aux rapports de force mondiaux, mais aussi à la politique de l’Ukraine", ajoute-t-il, qualifiant tout de même le territoire ukrainien de "champ de bataille contre l’Occident".

La question Ukrainienne

Les origines du conflit russo-ukrainien ont aussi une dimension identitaire. Pour comprendre ce point, il faut se replonger dans l’histoire des deux pays. "L’histoire russo-ukrainienne est émaillée de guerres, de domination, de colonialisme, de tentations impériales de la Russie, énumère Nicolas Gosset. C’est donc une histoire complexe que les gens vont ressentir différemment en Ukraine."

Le chercheur compare d’ailleurs la situation de l’Ukraine à celle de la Belgique : "c’est un état tampon qui a cessé d’exister à certains moments de l’histoire, puis qui a existé à d’autres moments en fonction des intérêts des grandes puissances", résume-t-il.

Depuis la fin de l’URSS en 1991, il y aurait un traitement très spécifique de l’Ukraine dans l’imaginaire du pouvoir russe. "L’idée selon laquelle la Russie serait un empire avec l’Ukraine, alors qu’elle ne serait qu’une puissance régionale secondaire sans elle", explique le chercheur. Selon ce discours, le statut même de puissance de la Russie dépendrait donc inévitablement de son lien avec l’Ukraine.

La Petite Russie

Cette dimension identitaire remonte au XIXe siècle, époque où l’Ukraine était appelée la "Petite Russie" dans le discours impérial russe. Le discours idéologique du Kremlin poursuit cette tendance à considérer trois peuples slaves comme frères : les Russes, les Biélorusses, et les "Petits Russes".

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"La relation entre l’Ukraine et la Russie est chargée d’irrationnel et d’affect, confirme Nicolas Gosset. La guerre a amené ça à un niveau complètement irrationnel dans le chef du Kremlin."

Sur ce point, toutefois, tous les experts ne s’entendent pas. Pour la politologue Nina Bachkatov, l’aspect identitaire du conflit n’a rien d’absurde. "Ce n’est pas une guerre irrationnelle ; bien qu’elle ne soit pas complètement rationnelle non plus, précise-t-elle. Le côté rationnel est lié à cette relation particulière qui n’existait pas entre la Russie et d’autres républiques soviétiques."

La Docteure de l’ULiège rappelle d’ailleurs que la réécriture de l’histoire n’est pas uniquement du côté russe, mais qu’elle est aussi bien exploitée dans le discours de guerre ukrainien parlant d’une "vision occidentale du pays" de façon unilatérale.

"Les événements sont interprétés de façon très émotionnelle, confirme-t-elle. Les Ukrainiens cherchent à montrer qu’ils ont leur propre culture, qu’ils ne sont pas russes."

"Dresser" l’Ukraine

À la suite de l’Euromaïdan, ces manifestations proeuropéennes menant à la Révolution Ukrainienne de février 2014, le Kremlin considère que l’Ukraine fait le choix de l’éloignement par rapport à la Russie. Un choix "contre-nature" dans cette logique de "frères de culture" tels qu’imaginés par le pouvoir russe. "L’objectif de Poutine est de passer à l’action pour résoudre la question ukrainienne, conclut Nicolas Gosset. Elle est essentielle pour lui."

En d’autres termes, il n’y avait aucun problème de voir une Ukraine évoluer de manière semblable à son voisin russe. "À partir du moment où elle choisit sa propre voie, l’existence même de l’Ukraine devient intolérable pour Poutine et le pouvoir russe, explique le chercheur. D’où la volonté de la 'dresser', comme un animal sauvage qui refuse d’obtempérer", lâche-t-il.

Excès de confiance

Neuf mois plus tard, l’opération militaire lancée par la Russie ne s’est pas déroulée comme prévu. "Il y a une erreur de calcul à la base, constate Nina Bachkatov. Ils devaient être comme à la maison en Ukraine. Ils semblent avoir cru qu’en faisant un assaut sur Kiev, le gouvernement de Zelensky serait tellement paniqué qu’il allait tomber. C’est vraiment ça l’erreur originelle", répète-t-elle, parlant d’aveuglement de Vladimir Poutine et des autorités russes.

Ces problèmes rencontrés par la Russie l’ont ainsi amenée à revoir ses objectifs fixés à l’origine. "Les objectifs initiaux ne sont plus les buts atteignables aujourd’hui, abonde Nicolas Gosset. Ils se sont heurtés au mur des réalités et aux difficultés rencontrées par les opérations russes sur le terrainFaute d’être parvenus à 'dresser' l’Ukraine, le Kremlin a glissé vers un objectif d’amputation territoriale partielle du pays", ajoute-t-il.

De cette manière, les objectifs qui se dégagent à terme sont doubles. D’une part, punir l’Ukraine en la privant d'une partie de son territoire "dans une logique semblable à la guerre franco-prussienne de 1870", commente le politologue. D’autre part, maintenir "un pistolet permanent sur la tempe de l’Ukraine" en cas de choix de politique étrangère qui déplairait à Moscou.

Et maintenant ?

À l’origine, les racines du conflit russo-ukrainien sont donc multiples. Il ne s’agit pas uniquement d’un problème de territoire, d’un problème identitaire ou d’un problème de politique étrangère… mais bien d’un peu des trois. "La question est extrêmement complexe car on n’est plus dans une guerre classique", analyse Nina Bachkatov. "Il ne s’agit pas d’une simple guerre de conquête territoriale", confirme Nicolas Gosset.

La question de trouver une issue au conflit reste ouverte, d’autant que "Poutine est quelqu’un qui a énormément de mal à se remettre en question", reconnaît Nina Bachkatov. "On a une sorte de machine de propagande qui devient quasiment impossible à arrêter", s’inquiète quant à lui Nicolas Gosset.

Bien que de potentielles négociations aient été évoquées, le chercheur de l'ULB reste pessimiste pour l’instant quant au sort de l’Ukraine. "Les Ukrainiens demandent un retrait complet des forces russes, ce qui semble irréaliste dans l’immédiat. La Russie, quant à elle, est toujours dans une optique de dire que ce qu’ils détiennent est à eux et que ce qui reste est négociable. Je doute qu’il puisse y avoir de vraies discussions diplomatiques à court terme, au-delà de la simple prise de contact", imagine-t-il.

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