Guerre en Ukraine

Manifestations contre la guerre interdites et arrestations : "Vladimir Poutine se moque de l’opinion des citoyens de son pays"

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25 févr. 2022 à 15:44Temps de lecture6 min
Par David Manfredini

Une des premières mesures mises en place par les autorités russes lors de l’ouverture du conflit avec l’Ukraine a été d’annoncer que toutes les manifestations "non autorisées" contre la guerre en Ukraine seraient sanctionnées. Le ministère de l’Intérieur, le Parquet et le Comité d’enquête russes ont ainsi mis en garde les Russes contre toute action de protestation.

L’organisation indépendante de défense des droits humains OVD-Info indique qu’au moins 1845 personnes, à l’heure où sont écrites ces lignes, ont été arrêtées dans 58 villes russes lors de rassemblements anti-guerre en Russie opérées lors de manifestations contre l’invasion de l’Ukraine.

Un grand malaise dans la population

Le conflit provoque un profond malaise auprès de la population russe, opposé à la direction que la situation a prise. "Je crois qu’il y a un grand malaise dans la population, en tout cas parmi les Russes que je connais et qui sont très mal à l’aise avec cette situation", estime Nina Bachkatov, docteur en science politique et spécialiste de la Russie.

"Je ne connais pratiquement personne qui n’ait pas un membre de sa famille qui vienne d’Ukraine ou qui a étudié avec des Ukrainiens. Il y a une vraie proximité entre les deux peuples. C’est un peu mélangé comme les Flamands et les Wallons. Si vous regardez une génération en dessous, vous voyez chez nous que vous avez des personnes qui s’appellent Mercier en Flandre et des gens qui s’appellent Van Peperen en Wallonie. Entre les Russes et les Ukrainiens, il y a une proximité culturelle supplémentaire. Les gens sont sidérés par la situation."

"Au départ, il y en avait quelques-uns qui étaient d’accord. Certains Russes disaient "pourquoi ne pas reconnaître l’indépendance de Donetsk et de Lougansk". Ce n’était déjà pas la majorité, mais il y en avait qui disaient : "pourquoi pas, comme ça, on peut les aider de manière claire et pas de manière détournée comme on l’a fait jusqu’à présent.""

Une "croisade" menée par Vladimir Poutine

Pour Laetitia Spetchinsky, chargée de cours invitée à l’UCLouvain et spécialiste des relations euro-russes, le conflit actuel est une sorte de “croisade” menée par Vladimir Poutine. “Il y a un sentiment d’exaspération sur le fait que les intérêts de la Russie n’ont pas été reconnus par le passé et que donc seule la force permet de se défendre. Lors d’une prise de parole de Poutine, il a indiqué que le bien, le bien en tant que valeur suprême, doit être défendu et soutenu par la force. L’utilisation de la force n’est pas contraire à la propagation du bien.”

Elle explique que l’enjeu de politique étrangère est particulièrement important pour la Russie : "Ce n’est pas simplement un combat sur un point précis. C’est une révision globale de l’ordre international qui est porté par Poutine. L’enjeu est tellement important qu’il balaie pour l’instant les autres considérations, comme l’opinion publique. Il s’agit d’un mal "nécessaire" et tous les sacrifices doivent être faits au nom de cet idéal de réorganisation, de restructuration de l’ordre international."

Si une partie des Russes soutenait les premières opérations de Poutine, la donne a cependant changé lorsque Vladimir Poutine a envoyé ses troupes en dehors de la région du Dombass : “Les Russes ont été choqués”, raconte Nina Bachkatov. “L’intervention militaire, c’était le pas de trop. Pour l’intervention elle-même et pour le fait qu’il s’agit de l’Ukraine. Ils sont désormais dans une situation de "Qu’est-ce qu’on fait après ?"

Des arrestations administratives

Face au malaise provoqué par la situation, de nombreuses voix se sont élevées et des manifestations ont été organisées sur le territoire russe, avant d’être immédiatement interrompues par les autorités. Bien que le contexte actuel soit particulier, la situation est pourtant “habituelle”, explique Nina Bachkatov : "Ce sont des arrestations administratives, il ne faut pas s’emballer. Ils sont mis dans des casernes, puis ils sont relâchés le lendemain. Ce n’est pas sympathique, mais ce n’est pas non plus terrible. Il ne faut pas tomber dans la caricature de la "terrible répression des pacifistes contre la guerre", vous pouvez oublier tout de suite."

Elle indique que la situation se produit de la même façon pour toutes les manifestations : "Quand les manifestations n’ont pas été prévues et acceptée, la police arrête tout le monde. Elle agirait de la même façon s’ils protestaient par exemple contre la signalisation dans les rues de Moscou. Il faut demander des autorisations, c’est un processus similaire à celui qu’on a chez nous, la différence est que chez nous on les accepte pratiquement toutes, sauf si elles portent atteinte à l’ordre public de manière évidente, tandis que là-bas, les protestations sont directement considérées comme portant atteinte à la sécurité publique."

Un homme arrêté lors d’une manifestation contre l’invasion de l’Ukraine par la Russie, à Moscou le 24 février 2022.
Un homme arrêté lors d’une manifestation contre l’invasion de l’Ukraine par la Russie, à Moscou le 24 février 2022. © AFP or licensors

Pour Nina Bachkatov, les actions de Vladimir Poutine ignorent totalement une éventuelle "opinion publique".

L’interruption des manifestations contre la guerre n’est donc pas à prendre comme une crainte de l’avis de la population, mais comme une continuité logique de sa politique de répression. "Vladimir Poutine se moque de l’opinion des citoyens de son pays. Cette guerre ne peut pas être populaire. Il y aura des soutiens, mais il n’y a aucune chance qu’elle soit populaire en Russie."

Des mécanismes répressifs bien rodés

Si le nombre de personnes arrêtées peut sembler impressionnant, il est toutefois à remettre en perspective avec notamment les manifestations de Navalny il y a deux ans, où 10 à 15.000 personnes étaient arrêtées chaque jour.

Laeticia Spetschinsky explique que les mécanismes répressifs sur la population ont évolué ces dernières années dans la foulée de l’affaire Navalny, commencée en 2011. "Il y a eu une évolution depuis 2011 avec une accélération à partir de 2017 sur les moyens répressifs. Je dirais que ce qu’il se passe actuellement est une annexe à ce qui a précédé. Il est facile pour le pouvoir de mobiliser des instruments quand ils ont déjà été développés et approfondis depuis 10 ans."

Malgré le malaise causé par la situation, la population russe n’est pour l’instant pas prête à se rendre massivement dans les rues pour protester. Une situation qu’un de nos correspondants sur place explique par le fait que la population a retenu les leçons de ce qu’il s’est passé avec Navalny. "Manifester, ça peut être dangereux, on se retrouve en justice, on paie des amendes et puis deuxièmement, il y a une sorte de retour à une période soviétique où les gens n’aiment pas dire qu’ils pensent ouvertement aux médias. Ils le disaient ouvertement il y a 6 ou 7 ans, mais cela s’est sensiblement restreint depuis. Ils savent également pertinemment que cela ne sert à rien de manifester, dans la configuration actuelle en tout cas. Je pense que les manifestants ne sont pas prêts à envahir les rues. Poutine ne va pas dire "Oh mon dieu, je me suis trompé, rappelons les avions"".

Il ajoute que pour l’instant, leur quotidien n’a pas encore été véritablement impacté par le conflit : "Le quotidien des Russes se poursuit. La chute du rouble va commencer à produire des effets, l’entrée en vigueur des sanctions… Ça va se faire ressentir petit à petit, mais cela ne va se faire ressentir, mais pour l’instant il ne se passe rien."

Un entourage impuissant

Face à l’impuissance actuelle de la population russe, Nina Bachkatov évoque la capacité d’influence de l’entourage de Poutine : "Si quelqu’un peut agir contre Poutine, c’est son entourage le plus proche, mais quand vous voyez la manière dont il a traité à la télévision dans un reportage, qui a été préparé et revu au sein de l’administration présidentielle, vous voyez comme il traite son entourage proche… On commence à avoir des doutes sur leur capacité à faire pression ou même à le convaincre qu’il a peut-être fait son temps."

Un mouvement de révolte "intime", mais présent

Si les manifestations publiques sont pour l’instant limitées, le peuple russe fait malgré tout entendre sa voix. "Il y a un mouvement de révolte intime" indique Laeticia Spetschinsky "On aperçoit le mouvement de révolte publique dans les rues et la répression, mais sur le plan intime et sur les réseaux sociaux, ceux qui n’avaient pas osé s’exprimer avant le font. Ils s’expriment timidement, mais à titre individuel."

Ces messages, on les retrouve notamment sur le réseau VKontakte, un équivalent russe de Facebook. "Les Russes se sont détournés des outils que nous utilisons, donc on ne les voit pas nécessairement, mais il est évident qu’il faut percevoir cette douleur intime pour les Russes qui ne comprennent pas qu’on tire sur le peuple ukrainien, et ce même s’ils désapprouvent, moquent ou haïssent, pour certains, les choix des autorités ukrainiennes."

Si pour l’instant, aucune révolution populaire massive ne semble sur le point de se produire, Laeticia Spetschinsky termine en estimant que le rapport de force entre la population et Vladimir Poutine se jouera après le conflit : "Là, on est dans la guerre, on est dans l’immédiateté, dans un moment crucial. Je pense qu’à long terme, l’effet de cette agression sur l’Ukraine sera beaucoup plus important que les révélations de corruptions qui ont pu avoir lieu. Ici, c’est inacceptable au niveau social."

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