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Marie Claes : "Les chiffres sur l’anorexie en disent long sur la place des corps des femmes dans cette société"

Marie Claes : "Les chiffres sur l’anorexie en disent long sur la place des corps des femmes dans cette société"
29 janv. 2022 à 13:217 min
Par Audrey Vanbrabant pour Les Grenades

Audrey Vanbrabant est journaliste indépendante depuis quatre ans et fervente lectrice depuis toujours. Du plus loin qu’elle s’en souvienne, ce sont principalement des hommes qui ont constitué ses bibliothèques, les autrices étant souvent absentes des programmes scolaires et des remises de prix prestigieux. Il y a quelques mois, elle a constaté qu’elle ne lisait pratiquement plus que des femmes. Tous les mois, elle propose de découvrir une autrice belge et sa dernière œuvre. Bonne lecture !

 

 

L’idée la happe en un coup, un soir en allant se coucher. C’est l’évidence, une fulgurance : "C’est autrement qu’il faut manger. C’est sans sucre. C’est sans gras. C’est moins. C’est au plus près de l’essence des choses." Sans raison apparente, Annabelle se persuade que tous ces éléments seront désormais les ennemis de son bien-être.

À partir de là, elle commence à compter. Combien de calories dans un biscuit ? Combien de grammes de pâtes faut-il manger ? Quelle différence de poids entre le riz cru et le riz cuit ? Dans un carnet elle note, dans le miroir elle se scrute. Aucun écart ne sera accepté, et si c’est le cas il lui faudra une raison excellente de se l’autoriser. Lentement, sous le regard impuissant de sa mère Violette, l’adolescente plonge dans l’anorexie.

Dans Légère, son premier roman, Marie Claes raconte comment le quotidien d’une adolescente peut basculer du jour au lendemain. Lorsque, prise de ce qu’elle pense être une illumination, Annabelle décide de se "purifie " et de manger moins, vraiment beaucoup moins.

La quatrième de couverture le soulignait, le récit est raconté "sans jugement ni pathos". La promesse est tenue et c’est peut-être l’une de ces plus belles forces. Légère se construit loin des clichés que certaines fictions ont déjà pu nous servir sur cette maladie mentale. "Je voulais retranscrire cette vision sombre et mélancolique du rapport à la vie que peuvent avoir les personnes qui souffrent d’anorexie. Finalement, c’est une sorte appétit de vivre qui frappe Annabelle. Sauf qu’elle ne trouve pas l’équilibre entre ce besoin de promesses qu’offre l’adolescence et les injustices dont elle prend conscience. Cette claque qu’on prend quand on passe de l’enfance à l’adolescence, elle décide de l’affronter en se privant de nourriture."

Or, Annabelle n’a de cesse de le répéter : si elle se prive, c’est pour être en meilleure santé. Si sa famille a l’impression qu’elle va vers la mort, pour elle, ce combat contre le gras et le sucre ne sont que des élans vers la vie.

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Anorexie et contrôle des corps des femmes

En Belgique, on estime qu’entre 80% et 95% des personnes qui souffrent d’anorexie sont des femmes. 90% d’entre elles sont des adolescentes. On estime que l’anorexie mentale, trouble grave des conduites alimentaires, touche environ 9.000 personnes. Entre 150 et 200 décèdent chaque année des suites de la maladie.

L’anorexie n’est pas un caprice, mais une maladie qui part d’une grande souffrance

Ce n’est certainement pas un hasard si l’écrasante majorité des anorexiques sont des femmes. Entre diktats imposés, stigmatisation des corps gros et normes aussi absurdes que dangereuses, le lien entre la maladie et le système patriarcal semble se dessiner. Au moment de choisir un personnage principal, il était, pour toutes ces raisons, évident pour Marie Claes de penser celui d’une jeune fille.

Une nouvelle année, toujours la même grossophobie ?

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En plus d’aborder ce thème important sans misérabilisme, l’autrice bruxelloise propose une écriture poétique et prometteuse. Dans un récit court (peut-être un peu trop ?) et rythmé, elle nous invite dans la tête et les pensées les plus honteuses d’une adolescente de 16 ans que l’on connaît ou que l’on a du moins déjà croisée.

Si Marie Claes brûle parfois rapidement certaines étapes de son histoire, ce premier roman n’en reste pas moins important. Légère raconte la difficulté d’être une adolescente dans une société friande de codes et de normes. Mais c’est surtout, un récit psychologique, intime, qui donne à voir une réalité parfois difficile à comprendre pour celles et ceux qui ne l’auraient jamais vécue.

Pourquoi avoir opté pour ce thème loin d’être léger ?

Marie Claes : "Quand j’ai décidé de me lancer dans l’écriture d’un roman, il a fallu choisir un sujet et très vite celui-ci s’est imposé. Je me suis demandé si j’allais assumer le fait que cette histoire vient aussi d’une expérience personnelle. Parce que, comme Annabelle, j’ai vécu un épisode d’anorexie dans mon adolescence auquel je ne pensais plus depuis plusieurs années. Pourtant, j’ai ressenti le besoin d’écrire sur ce sujet, peut-être pour clore définitivement un chapitre. Je voulais réussir à entrer dans la tête d’un personnage et d’expliciter le fait que l’anorexie n’est pas un caprice, mais une maladie qui part d’une grande souffrance."

Ce qui est intéressant dans votre manière d’aborder l’histoire, c’est qu’il n’y a pas de raison particulière qui déclenche l’anorexie d’Annabelle. C’est vraiment comme une révélation qui la frappe un soir…

"C’est exact. Je voulais montrer que l’anorexie pouvait également exister en dehors des clichés et de l’imaginaire collectif. Oui, ça arrive quand on travaille dans l’univers de la mode, mais pas que. J’ai souvent entendu que l’anorexie était une maladie de femmes blanches privilégiées. Mais ce n’est pas correct. Historiquement, il y a eu des femmes souffrant d’anorexie à toutes les époques et dans toutes les parties du monde. Et puis, il y a quelque chose de significatif quand on voit les statistiques et que l’on constate que ce sont souvent des femmes qui sont touchées. Pourquoi, lorsqu’il y a un besoin de contrôle, c’est à la faim que touchent les femmes ? Je n’ai pas de réponse et je ne voulais pas faire de Légère un pamphlet féministe, mais ces chiffres en disent long sur la place des corps des femmes dans cette société."

Et puis, la psychiatrie a longtemps fait un lien entre l’anorexie et les mères. Elles étaient soi-disant coupables de la maladie de leur fille

L’anorexie est un sujet déjà abordé pas mal de fois en fiction, avez-vous l’impression que c’est souvent traité maladroitement ?

"Je n’ai pas lu ou vu beaucoup d’œuvres qui en parlent. Je crois que c’est moins maladroit maintenant car il y a de plus de plus de témoignages. Par contre, en l’écrivant j’essayais de rester concentrée sur ce que je voulais faire, mais je me demandais fréquemment en quoi mon livre apportait quelque chose de neuf. De là, je me suis dit qu’il était important de développer le personnage de la mère. Autant je voulais que les lecteur·trices aient de l’empathie pour Annabelle et trouvent son comportement logique, autant je voulais aussi un contrepoint. Et puis, la psychiatrie a longtemps fait un lien entre l’anorexie et les mères. Elles étaient soi-disant coupables de la maladie de leur fille. Ce lien est, comme d’habitude, sexiste."

Il y a plusieurs liens entre patriarcat et anorexie. Notamment dans cette sous-représentation de l’ensemble des corps et dans cette codification de ce que les corps des femmes doivent être. C’est un constat que vous tirez aussi ?

"Oui, bien sûr. La littérature féministe le démontre : les femmes sont réduites à leur corps depuis tellement d’années. Que ce soit par la sexualisation, l’injonction à la maternité ou autre. Je pense que c’est tout ça qui fait que, pour récupérer le contrôle sur leur corps, certaines choisissent de calculer au millimètre ce qu’elles mangent."

On peut rapidement tomber dans le pathos quand on aborde ce genre de sujet, notamment par volonté d’humanisation. Comment vous en êtes-vous prémunie ?

"Pour moi, c’était primordial de ne pas tomber dedans et d’expliquer toute la logique d’Annabelle. C’est d’ailleurs pour ça que j’ai tenu à décrire toutes ses pensées, même celles les plus honteuses. Elle est control freak, presque militaire. Quand elle voit un corps gros, elle en est dégoutée, elle est aussi très jalouse de son petit frère qui a la chance d’être encore enfant. Ce n’est pas glorieux comme réflexions. Mais il fallait pouvoir oser dire ce qu’elle ressent. Je remarque que, ce qui me touche en littérature, ce sont les récits qui vont gratter à des endroits où je n’avais pas envie qu’on gratte."

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Est-ce que le féminisme contribue, dans une certaine mesure, à réduire les risques de tomber dans l’anorexie ?

"Je pense qu’il y a de ça effectivement. Notamment grâce à la mise en avant de ce qu’on considère comme "atypique", pour justement normaliser et lever les tabous sur ce que doit être un corps de femmes. J’ai dû mal à mettre l’étiquette féministe sur mon roman. En tant que personne, je revendique complètement mon féminisme, mais je n’ai pas d’opinion claire sur comment la littérature doit être politique."

Ritournelle dans cette chronique, je vais vous demander de recommander une autrice belge à votre tour !

"Je me rends compte que j’en lis très peu en réalité. Je voudrais conseiller Véronique Wautier, une poétesse décédée il y a deux ans. Je la recommande beaucoup aux personnes qui souhaitent commencer à lire de la poésie. Je préfère le dire : c’est ma mère donc je ne sais pas dans quelle mesure je suis objective ! Et du côté des autrices non belges, celle qui me marque le plus ces dix dernières années c’est l’écrivaine québécoise Nelly Arcan. Son livre Putain. Elle assume sans phare de parler de ce qui dérange et de son expérience de prostitution. C’est l’un des plus gros coups de poing de ma vie."

Légère de Marie Claes aux éditions Autrement, 16,90€, 192 pages.

 

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