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Les Grenades

Marie Dasylva : "Face au harcèlement, je crois à la nécessité de l’autodéfense"

11 mars 2022 à 11:23Temps de lecture5 min
Par Adeline Thollot pour Les Grenades

Coach, entrepreneuse, podcasteuse et à présent autrice, Marie Dasylva est une véritable figure d’empouvoirement (traduit de l’anglais empowerment). Depuis maintenant plus de trois ans, son agence Nkaliworks, située à Paris, met en place des stratégies de survie au travail pour les personnes racisées. Via un accompagnement individuel, mais aussi à travers des coachings de groupe, l’agence permet de développer de véritables armes d’autodéfense. Nous l'avons rencontrée à l'occasion de sa venue au Same Festival.

Prendre conscience

Travailleuse dans le milieu de la mode pendant plus de dix ans, Marie Dasylva se fait licencier en 2015. Suite à cela, elle tombe en dépression. Prenant conscience du harcèlement et du racisme auxquels elle a dû faire face sur son lieu de travail pendant de nombreuses années, Marie Dasylva décide de monter son agence de coaching. De son expérience personnelle, elle a tiré beaucoup d’enseignements qui lui permettent de venir en aide aux personnes qui la contactent, souvent dans l’urgence, parce que les discriminations vécues au travail sont devenues insupportables.

Dans son livre "Survivre au taf", sorti en janvier 2022, aux éditions Les Daronnes, Marie Dasylva présente neuf personnes aux parcours différents. Les récits relatés ont en commun la dureté des épreuves traversées. Que le racisme soit décomplexé ou prenne des formes plus insidieuses, il engendre des conséquences dévastatrices sur la confiance en soi.

Le fait d’être la seule personne racisée dans son espace de travail est déjà une violence, puisque la personne minorisée doit sans cesse justifier sa présence dans le milieu. À cela, peuvent s’ajouter les remarques blessantes, le harcèlement ou l’humiliation. Pour Marie Dasylva, un des premiers pas pour sortir la tête de l’eau est de poser des mots sur son vécu : "Les discriminations, il faut les visibiliser pour soi. Il ne faut pas avoir peur de prononcer les mots 'j’ai été victime de racisme'. Ce qui vous remet sur la voie, c’est ce que vous ressentez : il y a des signaux que l’on ne peut ignorer. L’appréhension que vous avez en passant votre badge à l’entrée de votre lieu de travail ou les insomnies qui vous empêchent de dormir, elles, ne mentent pas".

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Retrouver sa dignité

"Face aux traitements subis par les personnes minorisées en entreprise, je crois à la nécessité de l’autodéfense. Dans ce processus, la colère est souvent un premier pas vers la dignité. Elle permet de trouver l’élan, la force de se propulser", déclare Marie Dasylva. Si la première des choses pour s’en sortir est de prendre conscience des discriminations vécues au quotidien de mettre des mots dessus, il faut ensuite établir un plan d’action.

Dans son parcours personnel, cette première étape a eu lieu lorsqu’elle a commencé à écrire tous les incidents racistes vécus dans sa vie. En discutant avec ses ami·es, elle prend conscience qu’elle n’est pas la seule à devoir affronter tout cela. Afin d’élaborer des fins alternatives à ces situations vécues, elle couche sur le papier des exemples de ripostes ou d’actions concrètes. Alors qu’elle commence à élaborer des stratégies d’empouvoirement, elle demande à ses proches de les mettre en pratique sur le terrain. Pour elle, "il faut sortir du mythe de la répartie instantanée, parce que cela met une pression terrible sur les gens qui subissent des discriminations. Il faut se dire que tant que le traumatisme est présent, la riposte est ouverte".

Claquer la porte

Marie Dasylva écrit : "Ranger ses affaires et s’en aller, c’est un acte d’auto-défense. […] C’est un acte de survie mais aussi de grandeur". Si refuser les traitements de défaveur qu’on nous impose dans le cadre du travail peut avoir des répercussions, elle ne raisonne pas en termes de gains ou de pertes : "Même dans l’urgence, pour se protéger, on doit être capable de prendre des décisions qui vont s’avérer bénéfique sur le long terme. Rester dans une structure dans laquelle on a subi du racisme, ce n’est pas une bonne décision". Partir n’est jamais facile, mais c’est pour cela qu’il est important de bien préparer son départ et de laisser une trace de ce que l’on a vécu.

Dans "Survivre au taf", Marie Dasylva raconte la manière dont Marjane a fait changer la honte de camp. Cette travailleuse d'origine maghrébine, en période d’essai dans une entreprise, subissait du harcèlement quotidiennement de la part de sa supérieure. Dans la stratégie qu’elle élabore avec Nkaliworks pour échapper à cette violence, elle prend soin de documenter minutieusement les agressions subies et de couper court à toute interaction désagréable avec sa responsable. Une des techniques mise en place est la stratégie des 300 secondes : le temps maximum qu’elle consacre aux interactions oppressives.

En appliquant les méthodes de Nkaliworks, Marjane déstabilise sa supérieure, qui va tenter d’inverser la charge victimaire, en l’accusant de l’avoir mise à mal. Si cette responsable n’a pas été démise de ses fonctions, elle est aujourd’hui reléguée à des tâches subalternes. Quant aux ressources humaines dans cette histoire, bien que mises au courant régulièrement des discriminations subies par Marjane, elles ne l’ont jamais défendue. Marie Dasylva constate dans son expérience de coach, que les réparations se font rarement à l’intérieur des structures : "De manière générale, les ressources humaines se positionnent rarement du côté du salarié harcelé : leur but est de protéger les intérêts de l’entreprise. Les informer de la situation est néanmoins une étape essentielle, surtout si la personne souhaite porter son cas jusqu’au tribunal du travail".

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Marie Dasylva choisit de se concentrer sur l’accompagnement des personnes à l’échelle individuelle, qui ont besoin d’une aide immédiate et de pistes de solution personnalisées en fonction des difficultés qui leur sont imposées dans l’espace travail. Pourtant, comme elle l’explique dans son livre : "En aucun cas, notre travail ne se substitue à l’absolue nécessité de la lutte collective, dont l’horizon est l’émancipation totale des groupes dominés".


Infos pratiques

Le 11/03 à 19h : présentation du livre " Survivre au taf " à la librairie Pépites Blues, à Ixelles.

Le 12/03 à 16h : workshop avec Marie Dasylva au Café Congo à Anderlecht.

Le 13/03 de 16h30 à 19h : séance de coaching en live à la Maison des Femmes à Schaerbeek.


Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à lesgrenades@rtbf.be

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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