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Martin Luminet : “La musique francophone n’est plus poussiéreuse ni ringarde”

© DAVID DESREUMAUX

10 oct. 2022 à 09:08Temps de lecture9 min
Par Diane Theunissen

Parvenir à dévoiler son intimité tout en créant une connexion avec l’autre n’est pas une mince affaire. Avec son dernier titre “REVENIR”, l’auteur-compositeur-interprète Martin Luminet y arrive, et donne le ton de son prochain album à venir. Au menu : amour, rupture, deuil et renaissance, le tout dans un spoken-word embrasé, parsemé de beats electro qui font vibrer le corps tout entier. Emballé, c’est pesé !

Salut Martin ! Comment vas-tu ?

Ça va bien, ça va très bien même. J’ai sorti une première chanson qui figurera sur l’album, ça fait du bien d’être dans le concret. Souvent, on fait des métiers où on est un peu en train de brasser du vent, et même si on est des bons vendeurs de vent (rires), c’est vrai que d’avoir du concret, ça fait beaucoup de bien. La réaction du public a été très bonne, je suis très heureux.

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Ce morceau s’intitule “REVENIR”. Peux-tu m’en dire un peu plus sur cette sortie ? Quel est le message que tu as voulu faire passer ?

C’est un morceau qui n’était pas prévu. Mon premier EP Monstre était très intime, j’avais besoin de régler certaines choses. J’avais comme un besoin d’aborder l’intime, les choses que j’avais beaucoup cachées et dont je n’osais pas parler. Pour moi, la musique avait cette fonction-là : m’aider à parler des choses que je voulais cacher. Une fois que j’ai écrit l’EP, je me suis senti débarrassé de ce sujet-là. Pour l’album, j’avais envie d’un truc plus pensé, avec une narration. Après avoir écrit sur l’ultra intime, je voulais écrire sur l’intimité collective : ce qu’on traverse en tant que génération, ce qu’on traverse en tant que société, et pas simplement parler du grand public mais se poser la question suivante “est-ce qu’intimement on vit les choses de manière collective ?”. Chez nous, il y a une colère sociale très forte qui m’obsède, et je n’arrive pas à vivre dans ce monde sans être énervé. Je me suis donc mis en tête de faire un album là-dessus. Au milieu du processus d’écriture, j’ai vécu une rupture amoureuse et je me suis senti de plus en plus lent, comme si quelque chose me tirait. Au bout d’un moment, je me suis posé et je me suis rendu compte d’une chose : j’avais besoin de parler de cette rupture. Je me suis détendu, je me suis mis à regarder ce truc-là dans les yeux. L’album a bifurqué, et moi aussi. Ça m’a fait beaucoup de bien de me dire qu’encore une fois, les plus belles choses qui nous arrivent sont des accidents. J’étais hyperheureux, en plus je trouve que les ruptures sont des choses assez heureuses. Elles te permettent de changer de cycle, de te poser les bonnes questions sur ton rapport au couple et à l’amour, et d’évoluer sur ces questions qui sont, à mon sens, vitales. Les ruptures sont autant à mettre en valeur que les histoires d’amour. À chaque fois, on se dit “C’est une rupture, c’est forcément triste”. Pour moi c’est normal, c’est comme la fin d’un film. Il faut leur donner de l’importance. Sur “REVENIR”, je parle de ce qui mène à la rupture. Ça m’a fait du bien de me dire à ce moment-là “tiens, je suis en train de vivre une baisse d’amour, on est en train de m’enlever mes sentiments, et c’est OK”. Il n’y a rien de pire que de forcer les gens à nous aimer ou de les retenir. J’ai eu envie de dire qu’il fallait regarder ça en face et en parler pour se soigner. Dans la musique, on a toujours cette chance de pouvoir se “venger” dans le sens noble du terme : on peut avoir une relecture de ce qui s’est passé, on peut revivre quelque chose avec du recul et en faire quelque chose qui peut suggérer un peu de beauté ou de réparation.

En plus d’avoir composé et interprété ce morceau, tu as également réalisé le clip qui l’accompagne. L’audiovisuel représente-t-il un moyen d’expression supplémentaire pour toi ?

Carrément. Faire ses propres clips, c’est un nouveau prétexte pour faire des petits objets d’art. Considérer le clip comme un outil promotionnel uniquement, ça ne m’intéresse pas beaucoup ; par contre, j’aime me dire que c’est un nouveau terrain de jeu. Grâce au clip, j’ai l’occasion d’exprimer des choses que je ne peux pas exprimer en chanson. Je peux uniquement les exprimer par la voix du silence. Ce clip dépeint la symbolique de ce que raconte la chanson et de ce que raconte l’album, à savoir le deuil amoureux, le deuil de vie. Et il met en lumière le fait que mettre fin à quelque chose peut être une célébration.

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Quelles ont été tes inspirations pour ce titre ?

Mon inspiration vient à la fois des films, des gens que je croise, des trajectoires de vie. Je suis aussi assez fasciné par les sportifs et les sportives, je trouve qu’iels sont assez proches de la musique dans le dépassement de soi. Je ne m’inspire pas nécessairement d’un style ou d’une musique en particulier, mais il y a des musiciens et musiciennes qui, dans leur façon de faire, m’ont inspiré. Je me suis autorisé certaines pratiques. Je pense notamment à Barbara, qui parle d’intime sans en avoir peur. En tant que femme évoluant dans les années soixante, elle a fait un aveu de liberté et a pris un risque. À l’époque, on n’attendait pas ça d’une femme. C’est très bien, son travail a secoué énormément de choses. Sur la scène francophone, il y a quelque chose qui se passe sur le spoken word : c’est à mi-chemin entre le rap et la chanson, ce qui est très bien aussi. Les personnes de ma génération ont été à la fois bercées par le rap et les textes engagés – ce qu’on ne trouvait que dans le rap d’ailleurs, la chanson française dans les années 2000 c’était un peu charmant. Quand t’es en colère, tu te dis que ça ne peut pas passer par une musique et qu’il faut trouver un autre média. Le rap, c’était ça : il y avait ce truc de colère sociale, de colère identitaire, etc. On s’est rendu compte que la musique pouvait être un moyen d’expression au-delà d’un moyen esthétisant. La scène francophone de spoken word existe grâce à Odezenne, P.R2B, Terrier, etc. Grâce à ces gens, j’ai réalisé qu’on n’était pas obligé de se servir de sa voix comme une arme pour être chanteur. J’attache autant d’importance à ce que j’ai envie de dire et à la façon dont je le dis. De toute façon, si c’est sincère et incarné, la façon dont ça sortira sera la plus juste. Il ne faut pas trop préméditer les choses.

Te sens-tu appartenir à cette nouvelle scène en pleine ébullition ?

Par la force des choses, oui. On se croise beaucoup. J’ai rencontré P.R2B, Terrier, Fils Cara, tous ces artistes-là à un moment où c’était le plus gros carnage de l’histoire de la musique émergente, c’est-à-dire pendant la pandémie. Si tu voulais te développer à cette époque, c’était mort : il n’y avait plus de concerts. Tu ne pouvais passer que par les réseaux sociaux, qui encore une fois, restent discutables pour ce qui est de créer du lien. On avait l’impression qu’on était empêchés d’aller au-devant de la scène, d’aller au-devant d’un public. Se rencontrer à ce moment-là, ça nous a permis de laisser tomber l’armure entre nous et de se parler vraiment de ce qu’on traversait et de ce qu’on vivait, ce qui fait qu’on a eu des vraies rencontres humaines au-delà d’artistiques. Donc oui, je me reconnais dans cette scène-là : pas par rapport à la musique qu’on fait, mais plutôt par rapport aux raisons pour lesquelles on fait de la musique.

Ce sentiment d’appartenance à une communauté est de plus en plus important, notamment au sein de l’industrie créative.

Surtout dans des métiers de solitaires, où tu ne te dis pas “vas-y on va créer une troupe de comédie musicale tous ensemble” (rires). Par contre tu peux créer l’émulation d’une équipe de solitaires. On se sert les coudes, à distance. Si quelqu’un a besoin d’aide on est là pour l’écouter parce qu’on vit le même quotidien. Comme quoi, il aura fallu une catastrophe pour amener cela !

Ton premier album sortira en février. Lors de la composition et de l’enregistrement, as-tu été accompagné par d’autres artistes ?

Je travaille avec un compositeur qui s’appelle Ben Geffen. À la base, je faisais toutes mes compos en piano-voix, et j’étais donc à la recherche d’un arrangeur. Je n’ai pas de formation musicale, je composais pour m’accompagner. J’avais en tête de la musique, mais que je ne savais pas faire : quelque chose de très brutal et à la fois très sensible, qui puisse prendre de l’ampleur tout en ne tenant qu’à un fil. J’ai longtemps cherché la personne avec laquelle travailler cela, et je suis tombé sur Benjamin. On a commencé à faire les arrangements, et on s’est rendu compte qu’il se passait quelque chose de fort entre nous. Le combo a très bien fonctionné, si bien qu’au moment de chercher un musicien pour la scène, il s’est mis à apprendre la batterie pour pouvoir jouer les morceaux avec moi. Lors de la conception de l’album, on a eu un vrai fonctionnement de groupe : on se consultait tous les jours, je lui envoyais des textes nus en lui demandant si ça lui inspirait quelque chose, il m’envoyait des démos instrumentales, etc. On résonne comme ça, on se décrit des atmosphères et on pose le décor par la suite. On bouleverse nos habitudes, on casse notre confort et on interroge nos limites. C’est grâce à cette dynamique que l’on a pu ouvrir le projet vers quelque chose de plus organique. J’avais vraiment besoin de ça, j’avais besoin d’un engagement dans le corps plus fort. Mes morceaux sont désormais plus amples.

En 2021, tu dévoilais ton premier EP Monstre. Comment ton projet musical a-t-il évolué depuis ?

C’est plus organique. Truffaut disait “je fais chaque film pour détruire le précédent”. Je résonne beaucoup avec ce genre d’idées. Dès que ça devient inconfortable, j’ai envie de partir. Que ce soit en amitié, en amour, ou tout simplement dans la vie, dès que ça devient confortable, ça me stresse. Je trouve que ça manque d’idée, je trouve qu’on s’appauvrit. Lorsque l’EP est sorti, j’en étais très heureux, et j’ai senti que ça répondait en face. Mais plutôt que d’être dans le confort et de continuer là-dessus, j’avais envie de tout de suite interroger les choses et de chahuter tout ça pour voir ce qu’on vaut vraiment. Que va-t-il rester de tout ça ?

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Avec ce nouveau disque, tu sembles creuser encore plus loin pour atteindre l’essence même de ton projet.

Exactement, c’est ma mission en musique : essayer de faire quelque chose d’intime qui puisse nourrir ma vie d’humain. J’ai vite abandonné l’idée de vouloir séduire à travers la musique. Je le fais vraiment pour moi, quitte à être impudique sur certains sujets. Si lors d’une soirée, on passe notre temps à raconter tout ce qu’on réussit, ça peut être inspirant. Mais si tu passes la soirée à raconter tout ce que tu rates, tous les sujets où tu doutes, je pense que c’est là où tu crées une vraie connexion avec toi et avec les gens autour de la table. Ça humanise beaucoup plus. On a la chance de pouvoir magnifier ce que l’on rate, on a la chance de pouvoir se tromper et on apprend énormément quand on rate. Je mets un point d’honneur à ne parler que de ça, c’est mon programme pour la France (rires).

Le 16 octobre prochain, tu partageras la scène du Cirque Royal avec ML pour clôturer le festival FrancoFaune. À quoi peut-on s’attendre ?

Une révolution (rires). Blague à part, je n’anticipe pas du tout les choses. Je me demande plutôt à quoi m’attendre, je n’ai pas envie de penser à votre place. Je viens toujours sur scène avec ce goût du danger, l’envie de ne pas vouloir répéter le même concert. J’essaye de ne pas me dire que les gens sont là pour moi. En fait, c’est l’inverse. Je suis super heureux, je trouve que la scène francophone gomme les frontières entre la Belgique et la France. On a tellement d’artistes en commun, plutôt que de se dire “untel est belge, untel est français”, pourquoi ne pas se dire qu’on a réussi à recréer une scène francophone ? Le festival FrancoFaune, c’est exactement ça. C’est assez excitant de voir que nos deux pays se répondent sur la francophonie et arrivent à donner à cette langue, à la musique francophone un ton qui n’est plus du tout poussiéreux ni ringard. On peut parler de vrais sujets sociaux et intimes.

Musicalement parlant, la musique francophone ouvre d’autres portes. On s’émancipe du piano-voix, par exemple, pour aller vers d’autres choses.

Oui, ça gomme les frontières entre les styles. La musique francophone s’exprime dans le rap, dans le rock, dans la pop, etc. Un jour, ce serait super qu’on arrête de catégoriser la musique en français selon les styles, et qu’on puisse dire tout simplement que c’est de la chanson francophone. C’est une médiation qui fait du bien parce qu’on la comprend, parce que les gens qui la pratiquent peuvent mettre les mots très précisément sur ce qu’ils ressentent, et c’est une chance.

Y a-t-il un ou un artiste francophone dont tu aimerais nous parler ?

J’aime beaucoup Ariane Roy, c’est une artiste québécoise. Je l’ai vue en concert cet été. Son projet est très beau, elle a ce côté québécois de la force qui avance. J’ai toujours eu beaucoup d’admiration pour les gens qui parlent de liberté mais qui en parlent de manière crue, frontale. Elle parle du corps, du désir, de ces forces qui nous font tomber. Ça a été mon dernier gros coup de cour à tous les niveaux. Vous irez la voir de ma part !

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