Journal du classique

"Melchior", une plateforme en ligne pour rassembler et redécouvrir les musiques traditionnelles oubliées de Wallonie

"Henri Crasson, violoneux à Waimes" (1975, photo prise dans le cadre du collectage de Françoise Lempereur)

© Françoise Lempereur

L’Institut Royal Supérieur de Musique et de Pédagogie (IMEP) inaugure ce 1er mai sa nouvelle plateforme "Melchior". C’est le fruit d’un ambitieux projet d’inventaire du patrimoine musical wallon issu de la tradition orale, sauvé de justesse au siècle dernier lors d’opérations de collectage et menacé aujourd’hui de disparition par la détérioration des supports. Rassemblés, numérisés, rigoureusement classés et commentés, ces documents sont mis à la disposition de tous dans l’espoir de leur redonner une nouvelle vie, que ce soit dans une perspective pédagogique ou artistique.

Contrairement à certains a priori, la Wallonie est forte d’une tradition musicale populaire (notamment orale) d’une grande richesse et variété, tant en matière de chansons que de musiques instrumentales. Pourtant, ce répertoire demeure largement méconnu et peu pratiqué chez nous, en comparaison avec d’autres pays ou régions qui l’ont valorisé très tôt, par exemple en l’utilisant comme matériau de composition – l’exemple le plus emblématique est sans doute celui de Béla Bartók en Hongrie. Même le grand retour des "bals folks" dans les années 70, désormais très en vogue chez nous et qui suscitent un certain dynamisme (quelque peu mis à mal par la pandémie), n’a pas permis de remettre notre patrimoine musical au goût du jour, dans la mesure où les musiques jouées et les danses proviennent principalement d’autres régions (Irlande, France, Grande-Bretagne, Suède, etc.).

Le problème n’est pas tant un manque d’intérêt des Belges pour ces contenus qu’une réelle difficulté d’accès. Il faut dire que la disparition des musiques populaires wallonnes ne date pas d’hier : elle s’amorce dès la seconde moitié du 19e siècle avec la progressive globalisation de la culture et est actée dans l’entre-deux-guerres. Pour éviter que ces airs ne sombrent dans l’oubli, diverses opérations de collectage sont alors menées, à l’écrit ou, dès les années 50, sur bande magnétique, auprès des dernières personnes à les connaître. Sans ces démarches collectives et individuelles, il n’en resterait rien. Mais aujourd’hui, le fruit de ces travaux est à son tour menacé de destruction, en raison de la détérioration des supports (papier, bandes magnétiques, disques 78 tours, cassettes audio). Éparpillé dans des greniers ou des musées, sous des formes brutes parfois illisibles ou inaudibles, il demeure tristement inexploitable pour qui n’a pas la ténacité d’un historien.

Paul André, Les danses ardennaises traditionnelles à Harre, 1955
Paul André, Les danses ardennaises traditionnelles à Harre, 1955 Province de Liège-Musée de la Vie Wallonne

Centraliser et rendre accessible les archives

C’est ici qu’intervient le projet Melchior, orchestré par Julien et Marie-Hélène Maréchal, les bibliothécaires de l’Institut Royal Supérieur de Musique et de Pédagogie de Namur (IMEP), qui soutient et finance le projet. Nous en parlions en 2019 dans un précédent article (détaillant davantage ces enjeux musicaux). Depuis près de trois ans, ils entreprennent de dresser l’inventaire de toutes les sources connues, de les localiser et d’obtenir l’autorisation de les numériser et de les archiver pour les rendre pérennes et en constituer une mémoire centralisée. Et surtout, ils préparent la mise à disposition de ce patrimoine, pour le faire revivre dans des projets pédagogiques ou artistiques. Un vrai travail de fourmi. "Il faut d’abord numériser, séquencer", explique Marie-Hélène Maréchal. "Les bandes ne sont pas toujours dans un bon état, donc on doit parfois aussi restaurer, nettoyer un peu le fichier sonore. Puis on le séquence par morceau de musique et puis seulement on le met sur le site en le contextualisant."

Ce 1er mai, le projet franchit une nouvelle étape : l’ouverture du site Web, baptisé sobrement "Plateforme Melchior", en hommage à une accordéoniste de Malmédy, Élisabeth Melchior. D’accès entièrement libre et gratuit, il permet dès à présent d’écouter quelque 250 archives sonores, principalement des chansons pour l’instant, rigoureusement classées par mots-clés et agrémentées de notices historiques présentant les interprètes. Il est également possible d’effectuer une recherche géographique, afin d’identifier des mélodies ou des musiciens liés à une région ou à un village particulier.

Le studio de numérisation, à l'IMEP.
Le studio de numérisation, à l'IMEP. Julien et Marie-Hélène Maréchal

Un site appelé à se développer rapidement

Ce corpus est appelé à s’étendre continuellement : les recherches ont pour l'instant permis à Julien et Marie-Hélène Maréchal d’identifier près de 2500 documents sonores répartis sur près de 300 supports. 600 airs sont d’ores et déjà numérisés. Et cette prospection est loin d’être terminée : les bibliothécaires en sont convaincus, il reste de nombreux trésors à localiser. Dans cette démarche, certains partenaires se révèlent précieux. C’est le cas du Musée de la Vie wallonne, qui met à disposition une collection de près de 200 bandes déjà numérisées contenant du chant et de la musique instrumentale et dont on commence seulement à entamer la mise en ligne. "C’est un fonds qui va apporter beaucoup de surprises", s’enthousiasme Julien Maréchal, qui est aussi docteur en histoire. "Il est extrêmement précieux parce que ce sont des collectages anciens des années 50 et 60. Mais quand on collecte en 1950 auprès de quelqu’un qui a 80 ans, cela veut dire qu’il est né en 1870 et que, s’il a appris le répertoire de son propre parent ou grand-parent, on se situe au début du 19e…".

Pour l’instant, les bibliothécaires ont fait le choix de se focaliser sur les documents sonores, à la fois plus fragiles et plus vivants. Il est prévu que ce corpus (les morceaux non encore recensés y compris) soit totalement en ligne à l’horizon 2025. Mais ce n’est là qu’une partie des archives disponibles. Il faudra à terme également prendre en compte l’immense ensemble des documents écrits, plus important encore et parfois plus ancien : "les collectages écrits ont débuté beaucoup plus tôt, dès la fin du 19e et jusqu’à la guerre 40, en Wallonie, on a très peu enregistré. La grosse majorité des enregistrements, 99%, datent d’après la seconde guerre", détaille Julien. Heureusement, ces documents sont moins menacés que les archives sonores, une bonne partie ayant été éditée. Et il y a également un troisième grand ensemble d’archives : les sources de première main. Ce sont les carnets de ménétriers, les partitions de fanfare, où ceux des musiciens qui savaient écrire retranscrivaient leur répertoire, hors du cadre des collectages. Il est vraisemblable que, là aussi, une collaboration vienne accélérer le processus, permettant de ne pas attendre l’année 2025 pour commencer à les mettre à disposition.

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Faire revivre la musique

L’objectif de la plateforme Melchior est ouvertement de rendre accessible à tous et de valoriser le répertoire musical wallon : "le site, il est là, il va être enrichi constamment, et peut-être que des choses viendront, mais dans dix ans. En fait, notre priorité pour l’instant, c’est vraiment de rendre la matière brute accessible. Pour nous, c’est un préalable : on ne peut rien faire si on n’a pas accès au répertoire", insiste Julien Maréchal. Libre aux artistes, par exemple, de reprendre le patrimoine à leur compte.

Mais pour faire revivre cette musique, l’IMEP, qui forme des futurs enseignants, mise particulièrement sur son intérêt pédagogique dans le cadre des cours de maternelle, de primaire et d’académie. Depuis 2019, les initiatives se multiplient en ce sens avec notamment un spectacle pour jeune public, "Racines", un projet de "Jeux chantés" visant à réintroduire les chansons de jeux dans les cours de récréation, des contenus à destination des enseignants (comme le dossier pédagogique "Patrimoine enchanté") ou encore la constitution de cours recueils à chanter (qui seront disponibles sur le site dans le courant du mois de mai).

Le spectacle "Racines", spectacle pour enfants créé par le département de Pédagogie de l'IMEP autour de chansons traditionnelles.
Le spectacle "Racines", spectacle pour enfants créé par le département de Pédagogie de l'IMEP autour de chansons traditionnelles. Charlie Guillaume

En ce qui concerne les projets à un peu plus long terme, les bibliothécaires espèrent obtenir un financement de la Fédération Wallonie-Bruxelles : "on a notamment un gros projet de livre musical qui proposerait à la fois des partitions, des paroles et surtout un CD pour pouvoir chanter sur ce répertoire-là. On veut vraiment faire un beau livre, un produit fini de qualité professionnelle".

Pour découvrir la plateforme Melchior, cliquez ici.

Marie-Hélène et Julien Maréchal sont invités dans l'émission Demandez le programme

Rencontre avec Marie-Hélène et Julien Maréchal, médiathécaires à l'IMEP (l’Institut royal supérieur de musique et de pédagogie de Namur).

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