"Mettre la prospérité au centre de la relance, c’est neuf !" Le patron de l’Institut Jules Destrée, Philippe Destatte, résolument optimiste pour la gestion d’après-covid

Philippe Destatte, patron de l’institut Jules Destrée : "nous sommes à un moment charnière"
16 avr. 2021 à 07:40Temps de lecture4 min
Par A.M.

Dans les prochains jours et semaines, on va s’attaquer sérieusement à l’après pandémie, à la relance économique. Le plan européen de relance et ses 6 milliards, mais aussi les plans de relance fédéral, et les plans régionaux vont devenir de plus en plus concrets.

L’occasion pour Thomas Gadisseux dans Matin Première de faire le point avec Philippe Destatte. Le patron de l’Institut Jules Destrée, le centre d’étude et de prospectives pour la Wallonie," think tank "politique et institutionnel wallon le souligne : "nous sommes à un moment critique, à la charnière d’un autre monde comme on dit, on peut changer un certain nombre de donnes. On est aussi à quelques mois, quelques années de négociations entre les régions et les communautés, et l’état de santé de la Wallonie est fondamental. Pour les Wallons mais aussi pour l’institution et la capacité d’exister dans le cadre de la Belgique fédérale".

Et quel est actuellement, cet état de santé ? A-t-on tiré les leçons du passé ?

Sortir de la peur

"Il y a des éléments très positifs" dit Philippe Destatte, "en particulier le fait de mettre la prospérité au centre de la relance. La prospérité au centre, c’est neuf". Une caractéristique jusqu’ici de la Wallonie, "c’est la peur : la peur de l’entreprenariat, la peur de négocier avec les Flamands, la peur de la 5G… On n’a pas osé parler de redéploiement au travers de la question de création de valeur, d’avoir une société qui soit réellement plus productive."

On parle aussi d’équité, c’est tout aussi fondamental, la crise covid l’a montré, précise-t-il.

Les maux wallons relève encore Philippe Destatte, sont bien identifiés dans le plan Get Up Wallonia : c’est le désamour de l’entreprise, la carence de formation, la dépendance aux subsides, le poids de l’emploi public. "J’ajouterais aussi qu’il faut rassurer, avoir un discours volontariste et faire des efforts considérables pour restructurer le tissu industriel.

Des emplois qui créent de la valeur ajoutée

Plus que tout, il faut des emplois productifs, "qui créent de la valeur ajoutée". Trop d’emplois subsidiés, également dans le monde de l’entreprise : "on a identifié, avec les travaux du Collège de l’entreprise que sur un budget de 15 milliards, environ 2 milliards sont directement donnés à des entreprises. Certaines ont besoin bien sûr d’un " allume-feu " au départ, mais il y a aussi des effets d’aubaine qui se répètent et ça, ça fait des marges considérables.

Si on rajoute un milliard d’aides à l’emploi, cela ferait 3 milliards de marge de manœuvre qu’on pourrait attribuer à des projets comme il en figure dans Get Up Wallonia : créer un Wallonia Institute of Technology, par exemple, en le finançant à hauteur de 750 millions, cela donnerait un boost extraordinaire à la Wallonie."

Pas de remise en question de la solidarité de la part de la Flandre

Philippe Destatte l’affirme : hormis les partis extrémistes, il n’y a pas de remise en question de la solidarité de la part de la Flandre, "pour peu que cette solidarité s’inscrive dans une logique de redéploiement. Si on n’est pas dans cette logique, on peut aussi se mettre à la place des Flamands, qui se peuvent se dire mais qu’est-ce qu’ils fichent ces Wallons ?"

Et de plaider pour qu’atour de la table des futures négociations institutionnelles, il n’y ait pas que des partis politiques, mais aussi des représentants économiques, sociaux, et des citoyens "qui disent ce qui les intéresse. Et je pense que ce qui intéresse les Wallons c’est, par exemple, une pacification avec la Flandre : pourquoi, alors qu’on vit à côté d’une des communautés les plus dynamiques de l’Europe, devrait-on se passer de ponts ? En matière de biotechnologie, par exemple, pourquoi ne pas faire en sorte que Mons travaille avec Gand ?"

4 entités fédérées, qui seraient à la fois des communautés et des régions

Et le message lancé par Philippe Destatte dans son livre Le Confédéralisme, spectre institutionnel… c’est que "la crise sanitaire donne l’occasion de changer de lunettes ! Restructurer le pays via 4 entités fédérées, qui seraient à la fois des communautés et des régions […], et que chacun fasse un effort par rapport aux autres. J’ai dit l’effort que les Wallons doivent faire, mais les Flamands doivent faire l’effort de mettre leur capitale en Flandre par exemple, et les Bruxellois faire l’effort pour que Bruxelles soit davantage ouverte à la Flandre, qu’on ait peut-être une région-communauté, qui assume son bilinguisme institutionnel, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui".

S’occuper de l’enseignement technique et professionnel

Prêts pour ce big bang institutionnel ? "Je pense que c’est le moment : ce ne sont pas des raisons institutionnelles qui poussent à faire disparaître la communauté Wallonie-Bruxelles, c’est le fait qu’elle n’a pas produit les effets en termes de formation, de masse critique de recherche par exemple. Et je pense qu’il y a un certain nombre de points cruciaux, en Wallonie et à Bruxelles, comme l’enseignement technique et professionnel dont il faut vraiment s’occuper parce que c’est la base du redéploiement ! "

Et ouvrir les yeux, dit Philippe Destatte : "on voit tout de même que la N-VA est passée d’une revendication d’indépendance à une revendication de confédéralisme qui, à leurs yeux, est un fédéralisme avancé. Je ne suis pas naïf quand je dis ça, je pense vraiment qu’il y a moyen de prendre en compte ces revendications pour aboutir".

Si le monde politique, dans cette crise inédite que nous connaissons a dans un premier temps servi de "punching-ball, je vois tout de même, et en particulier en Wallonie, la manière dont on s’organise : une manière robuste, solide, avec les moyens dont on dispose". Tout est à réinventer, "mais cette innovation, cette créativité, elle existe ! On aura certes encore besoin de coups de pied dans le derrière pour avancer", mais l’heure est résolument à l’optimisme.

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