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Meurtre de Lola, 12 ans à Paris : l’extrême droite fait-elle de la récupération politique ?

Des manifestants brandissent une photo de Lola, lors de la manifestation organisée jeudi dernier à Paris.

© AFP or licensors

23 oct. 2022 à 13:22Temps de lecture4 min
Par Marine Lambrecht

"White lives matter", "L’Etat m’a tuée", "Pour Lola, plus jamais ça". Voici quelques exemples de slogans inscrits sur des pancartes lors de la manifestation organisée jeudi dernier en hommage à Lola, 12 ans, retrouvée morte le 14 septembre dans une malle à Paris. La principale suspecte du meurtre, une algérienne de 24 ans, est en situation irrégulière dans le pays. 

Des centaines de personnes étaient présentes lors de cette manifestation. À l’initiative de cet événement : un think tank (groupe de réflexion) proche de l’extrême droite, appelé Institut pour la justice (IPJ).

Au cours de cet hommage à "toutes les victimes", aucun parti politique n’a pu prendre la parole. Il n’empêche, une partie de l’ultra droite française était bien présente. Avec en tête, Eric Zemmour et plusieurs membres de son parti "Reconquête !". À leurs côtés, des groupes identitaires comme les royalistes de l’"Action française", ou encore les intégristes chrétiens de "Civitas".

Mais par contre, aucun signe de Marine Le Pen, ni de sa garde rapprochée du Rassemblement National. La veille, le parti a annoncé son retrait, préférant "un hommage pudique" : une minute de silence des députés RN devant l’Assemblée nationale. Ils étaient imités ailleurs en France par des élus locaux, comme à Perpignan par exemple.

La question des immigrés clandestins

Si cette fois, le RN s’est fait plus discret, ses élus l’étaient beaucoup moins sur les réseaux sociaux, dans les médias, ou encore au Parlement. Le 18 octobre, Marine Le Pen interpellait la Première ministre, Elisabeth Borne dans l’hémicycle : "Une fois de plus, la suspecte de cet acte barbare n’aurait pas dû se trouver sur notre territoire. Et ce, depuis plus de trois ans. […] Trop de crimes sont commis par des immigrés clandestins que l’on n’a pas voulus ou pas su renvoyer chez eux."

Depuis le meurtre sordide de la jeune fille, la question des étrangers clandestins est revenue enflammer le débat public. En réponse aux nombreuses interpellations de l’extrême droite et d’une partie de la droite, le gouvernement français et plusieurs médias les ont accusés de faire de la récupération politique. Un brouhaha politique qui a poussé les parents de la victime à demander que "le nom et l’image de leur enfant ne soient plus utilisés à des fins politiques". Un débat qui pose des questions éthiques.

La récupération politique, qu’est-ce que c’est ?

"La récupération politique c’est le transfert de statut d’un événement privé à un problème public pour l’instrumentaliser et le transformer en problème de société. Ce n’est pas une technique propre à l’extrême droite. Tous les partis politiques le font. Des associations ou des militants peuvent aussi faire de la récupération politique", explique Benjamin Biard, politologue au CRISP, le Centre de recherche et d’information socio-politiques.

Le meurtre de Lola est un événement privé, qui aurait pu rester un fait divers peu visible. Mais l’horreur des faits et le profil de la meurtrière présumée, une algérienne en situation irrégulière, ont été mis en avant par des partis et des groupes politiques d’extrême droite pour relancer le débat sur la question des étrangers clandestins. "On entre dans la vision des nationaux contre les immigrés avec la question de la sécurité et de l’immigration, qui sont des thèmes propres à l’extrême droite."

Tous les partis font de la récupération politique. Les écologistes pourraient en faire autour d’un accident dans une centrale nucléaire pour relancer le débat sur la sortie du nucléaire par exemple. Pour les socialistes, ce serait pareil mais avec des faits divers qui soulèveraient des questions sociales et de précarité. Donc ce n’est pas nouveau et tout le monde en fait, en France, comme en Belgique.

Une stratégie qui fonctionne

"L’extrême droite se repose sur des comptes Twitter comme 'fdesouche', qu’on désigne comme la 'fachosphère' pour faire circuler un fait divers et lui faire prendre de l’ampleur. Le RN, anciennement FN, cite aussi souvent l’ouvrage 'France Orange mécanique' de Laurent Obertone pour illustrer sa théorie selon laquelle les victimes et les auteurs sont toujours les mêmes dans les faits divers", développe Benjamin Biard. "Et ces théories percolent dans la population française. Cet ouvrage se vend d’ailleurs assez bien."

Parfois, l’extrême droite parvient réellement à mobiliser autour de ces thématiques : "Après les attentats de 2015, le FN a énormément communiqué sur la sécurité et l’immigration. Au point où le parti est devenu central dans le débat et François Hollande a convoqué Nicolas Sarkozy et une délégation du Front National lors d’une rencontre pour dégager des solutions consensuelles", poursuit-il. Il cite également la problématique de la déchéance de nationalité qui avait poussé Christiane Taubira, alors ministre de la justice, à démissionner.

Peut-on tout politiser ?

Peut-on politiser tous les drames privés, même quand ils concernent la mort d’un enfant ? N’y a-t-il pas des limites éthiques à utiliser à des fins politiques la douleur d’une famille qui vient de perdre sa fille de 12 ans dans d’atroces circonstances ? "La récupération politique de la mort d’un enfant pose bien sûr des questions éthiques", explique le chercheur. "D’autant plus que les parents ont demandé qu’on ne reprenne pas l’image et le nom de leur fille à des fins politiques. Certains voient ça comme un manque de respect", précise-t-il.

Face aux critiques l’accusant de récupération, Eric Zemmour a publié une "lettre ouverte aux médias aveugles" intitulée "Le chantage de la récupération, c’est la loi de l’omerta". Marine Le Pen, quant à elle, s’est exprimée sur France Bleu à ce sujet : "L’accusation de récupération, c’est une accusation qui est utilisée de manière systématique par le gouvernement pour étouffer les questions légitimes que doivent poser les oppositions à un gouvernement". 

Selon Benjamin Biard, le gouvernement français n’étouffe pas tellement ces questions : "Marine Le Pen est à nouveau dans l’idée de montrer qu’elle propose plus que le gouvernement et qu’elle veut rendre le pouvoir au peuple. En général, l’extrême droite a justifié son action en disant qu’ils le font pour que ça ne se reproduise plus", conclut l'expert.

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