La couleur des idées

Michel Eltchaninoff à propos du cosmisme : "par sa géographie même, la Russie inspire l’infini"

Michel Eltchaninoff
31 mars 2022 à 15:20 - mise à jour 01 avr. 2022 à 08:23Temps de lecture4 min
Par Tania Markovic et Simon Brunfaut

Ce samedi dans la Couleur des Idées, Simon Brunfaut reçoit le philosophe Michel Eltchaninoff. Spécialiste de la philosophie russe et rédacteur en chef de "Philosophie Magazine", il a publié une série d’ouvrages dont un essai sur Dostoïevski à qui il a d’ailleurs consacré sa thèse. "Dans la tête de Vladimir Poutine", paru chez Actes Sud en 2015, vient de bénéficier d’une réédition augmentée au vu des circonstances actuelles… Son dernier livre intitulé "Lénine a marché sur la Lune" avec, en sous-titre, "La folle histoire des cosmistes et transhumanistes russes" est paru en ce début d’année, toujours aux éditions Actes Sud. L’occasion pour nous d’aborder cet étrange mouvement de pensée méconnu qu’est le cosmisme, pourtant porté aujourd’hui par des personnages célèbres, aussi différents que Vladimir Poutine ou Elon Musk, et qui a infiltré la Silicon Valley où de nombreux informaticiens sont d’origine russe. Parmi eux, Serguëi Brin, cofondateur de Google, premier géant des GAFAM qui annonçait dès 2013 son intention de lutter contre la mort… Du cosmisme au transhumanisme, il n’y a qu’un pas, franchi dès l’origine du cosmisme par un de ses pères fondateurs, Konstantin Tsiolkovski (1857-1935) qui bricolait des fusées dans le but d’aller dans l’espace. Pour autant, cet homme excentrique n’était pas seulement un technicien. Il était aussi philosophe et un philosophe plutôt optimiste puisqu’il pensait que la conquête spatiale allait apporter le bonheur à l’humanité. S’il faut explorer les planètes, selon lui, c’est pour les coloniser, car l’Homme est destiné à vivre éternellement et à peupler le cosmos tout entier… Tout un programme !

Le renouveau du cosmisme

Dans les années 1990, Michel Eltchaninoff vivait à Moscou. Avec la chute de l’URSS, il est témoin de l’effondrement de l’idéologie qui avait jusque-là dominé à l’Est pendant la quasi-totalité du XXe siècle… Le marxisme-léninisme est mort, plus personne n’y croit. Comme souvent dans les périodes où l’histoire change radicalement, les populations se tournent alors vers une nouvelle idéologie, en quête de sens. Dans le métro moscovite, des livres ésotériques sont vendus. Le cosmisme qui existait de manière souterraine revient à la lumière du jour. Autour de lui, Michel Eltchaninoff entend beaucoup de personnes parler de philosophes et de scientifiques qui rêvent de rendre l’Homme immortel et de l’envoyer dans l’espace. Le cosmisme est de nouveau à la mode.

Pourquoi en Russie ?

Dans son livre, Michel Eltchaninoff écrit : "Que le mouvement cosmiste naisse dans le pays le plus vaste du monde, dans cette immense plaine parsemée d’églises, n’est certainement pas un hasard". Par-là, il veut indiquer deux aspects fondamentaux pour comprendre la naissance du cosmisme : le premier est que, par sa géographie même, la Russie inspire l’infini. Michel Eltchaninoff renvoie aux textes d’Anatole Leroy Beaulieu, historien français qui a voyagé en Russie à la fin du XIXe siècle et qui, dans son célèbre ouvrage sur "l’Empire des Tsars", faisait remarquer "l’immense étendue, vide et monotone, de l’espace russe qui fait naître d’emblée un imaginaire lié à l’infini". Le deuxième point à avoir à l’esprit est "une autre particularité russe : le mélange d’esprit scientifique et de mysticisme, qui l’a rendu possible". Les scientifiques russes sont nourris de spiritualité, d’interrogations métaphysiques, de goût pour l’occulte. Il y a dans la science russe une audace qui nous est étrangère à nous autres, européens de l’ouest. Les scientifiques et les citoyens portent en eux l’idée que la science pourra nous permettre d’accomplir des choses qui semblaient absolument inimaginables pour l’Homme par le passé. Dès lors, pourquoi l’homme n’abolirait-il pas la mort ? Pourquoi n’irait-il pas vivre dans l’espace ?

Ce n’est pas non plus un hasard si l’histoire du cosmisme commence à la fin du XIXe siècle, à une période où les sciences connaissent un progrès extraordinaire et où l’on est persuadé que ce progrès n’a pas de limite. On pense alors que l’Homme sera un jour capable de contrôler le climat (et de fait, aujourd’hui, on provoque la pluie en Chine), qu’on va faire reculer de plus en plus la mort avec les progrès de la médecine, etc. Ils sont persuadés que la science va non seulement nous permettre d’améliorer notre confort mais aussi de changer radicalement la vie humaine. C’est la rencontre de la science et d’une espérance utopique, l’idée qu’il faut changer de monde. La Révolution russe de 1917 n’est pas loin…

La rencontre entre le communisme et le cosmisme

De prime abord, on pourrait supposer que communisme et cosmisme sont incompatibles, les cosmistes étant "des chrétiens un peu mystiques" selon les termes de Michel Eltchaninoff alors que les communistes sont athées. Pourtant l’idée cosmiste va très bien passer la barre de la révolution soviétique. Pourquoi ? Parce que les cosmistes et les Soviétiques ont en commun le fait de vouloir changer radicalement l’existence de l’Homme. Les Soviétiques voient dans les idéaux cosmistes – à savoir vivre éternellement et coloniser l’espace (car l’on manquera de fait, avec la vie éternelle, de place sur Terre) – des rêves à leur hauteur. Lénine a confié à l’écrivain de fiction H.G Wells que la Russie soviétique a vocation à être un terrain d’expérimentation illimitée. C’est là qu’on va essayer des choses nouvelles, mettre en place le communisme, le féminisme, envoyer le premier homme dans l’espace… Ainsi, Tsiolkokvski, scientifique farfelu qui vivait dans sa province de Kalouga à 200 km au sud-ouest de Moscou, va être financé par l’État soviétique et devenir la figure tutélaire de la conquête spatiale soviétique dans les années 50-60.

Le cosmisme : de Kalouga à la Silicon Valley

Aujourd’hui, la conquête spatiale revient au goût du jour, portée par des hommes comme Elon Musk. Il est amusant de constater que deux personnages très célèbres citent Tsiolkovski : Vladimir Poutine et le directeur de Tesla. Ce dernier, au cours d’une table ronde consacrée à la série de science-fiction Westworld, reprenait à son compte les paroles de Tsiolkovski : "La Terre est le berceau de l’humanité, mais l’humanité ne peut pas rester dans son berceau pour toujours". Autrement dit, il est temps de peupler l’espace. De Kalouga à la Silicon Valley, le cosmisme a de beaux jours devant lui.

Retrouvez l’intégralité de l’entretien mené par Simon Brunfaut, à écouter ci-dessous ce samedi 2 avril dès 11 heures.

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