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Mobilité à Liège: l'inévitable cauchemar ou l'occasion de faire autrement (et servir d'exemple) ?

En temps normal, il y a 150.000 véhicules qui entrent et qui sortent dans Liège tous les jours. Et aujourd'hui, avec les travaux du tram notamment et la fermeture du tunnel de Cointe, on peut encore facilement ajouter 100.000 véhicules supplémentaires...

© Belga

Ça coince à Liège. Circuler en voiture dans la ville et aux alentours devient un véritable casse-tête, notamment avec la fermeture du tunnel de Cointe endommagé par les inondations de juillet. Dans toute la région d'ailleurs, de nombreuses routes sont encore fermées. Des dizaines et des dizaines de milliers d'automobilistes sont concernés. Les autorités ont donc présenté un plan d'action en début de semaine.

"Pendant six semaines, jusqu'à la réouverture partielle du tunnel, nous allons connaître une situation difficile, reconnait le bourgmestre de Liège, Willy Demeyer. C'est à ce moment-là que toutes celles et ceux qui ont eu la chance de ne pas être impactés, parce qu'ils vivent sur les hauteurs ou dans des quartiers qui n'ont pas été touchés, doivent réfléchir un peu à la manière dont ils se déplacent pour essayer de construire ensemble une solution temporaire de mobilité et peut-être plus définitive dans l'avenir, avec de nouveaux comportements."

L'un des principaux accès au centre-ville est fermé actuellement.
L'un des principaux accès au centre-ville est fermé actuellement. © RTBF

Un plan d'action adéquat ?

Quentin le Bussy est conseiller communal Vert Ardent à Liège et siège dans l’opposition. La question de la mobilité dans le centre-ville, il la connait bien puisqu’il y circule tous les jours. Donc : cette semaine a-t-elle été infernale, avec la juxtaposition des travaux et fermetures diverses, et les rentrées successives et la fin des vacances estivales ?

Les premiers effets du plan sont positifs

"Je vais rassurer tout le monde, nous répond-il, les premières mesures, ou en tout cas les premiers effets, sont quand même déjà positifs ; à savoir que la situation est moins critique que ce qu'on aurait pu craindre. Ça n'empêche pas qu'aux heures de pointe, la situation est complètement bloquée à certains endroits et qu'il y a manifestement beaucoup de véhicules qui circulent. Je pense que la vraie reprise sera lundi, quand tous les établissements secondaires auront repris. Pour les établissements du supérieur, ce sera encore la semaine d'après. Mais on peut penser qu'il y a quand même déjà des effets des annonces ou des demandes qui ont été faites par les autorités ce mardi."

Qu'est-ce qui pose problème pour l'instant ?

Le centre-ville ou les ponts, puisqu'on sait qu'il y en a beaucoup dans la ville ?

"Pour faire simple, en temps normal, il y a 150.000 véhicules qui entrent et qui sortent dans Liège tous les jours, poursuit-il ; à ceci près que pour l'instant, la ville est en travaux suite à la première ligne du tram. On a donc les travaux, mais on n'a pas encore les bénéfices (…) Par ailleurs, le fait que le tunnel de Cointe, dans sa partie vers Angleur, soit fermé, ajoute 100.000 véhicules. Si on se met à l'échelle de Bruxelles, c'est comme si vous aviez un tunnel qui entre à Reyers et ressort à Berchem-Sainte-Agathe et qui était fermé ; et que tous les véhicules devaient traverser la ville. On a donc aujourd'hui un flot de véhicules colossal qui s'écoule à travers la ville sur des voiries qui ne sont pas adaptées."

Existe-t-il dès lors des plans B faciles à mettre en place ? "On peut penser à la zone de Fragnée, on peut penser au pont de Fragnée et au pont de Fétinne… mais ce ne sont pas des voiries qui ont les gabarits adaptés pour ça. C'est donc pour ça qu'il y a vraiment une invitation à un report modal vers le rail, vers le vélo, le covoiturage, le télétravail, là où c'est possible."

Navetteurs, habitants... tout le monde est invité à réfléchir, à se poser les bonnes questions : puis-je me déplacer autrement ? Quelles sont mes alternatives?
La plupart des rues du centre-ville n'ont pas été pensées pour absorber un tel trafic.

Se déplacer autrement, mais le font-ils ?

A ce stade, ce sont plutôt des mesures incitatives. On demande aux Liégeois de se mouvoir, de se déplacer autrement. Mais cela fonctionne-t-il ? Est-ce qu'il y a déjà eu une prise de conscience ?

Se poser la question s'il ne vaut par mieux par exemple prendre le train ou le bus, ou enfourcher son vélo...

"Je pense qu'il est un peu trop tôt pour dire si ça fonctionne ou si ça ne fonctionne pas. Je pense qu'il y a aussi un critère très basique dans la décision. À partir du moment où, en temps normal, vous mettez un quart d'heure ou 20 minutes pour rejoindre le centre-ville de Liège en voiture depuis toujours, mais que ça va finalement vous prendre une heure chaque matin pour entrer et pour sortir parce que c'est bloqué, c'est juste raisonnable de se poser la question de savoir s'il ne vaut pas mieux aller prendre un train, sachant qu'il y a une desserte qui est déjà existante, qu'il y a trois gares en centre-ville de Liège, plus d'autres en périphérie, et qu'on a ajouté à certaines de ces gares des capacités en termes de parking. C'est juste une décision raisonnable", estime Quentin le Bussy.

Liège ne manque pourtant pas de possibilités, avec son réseau ferroviaire.
Liège ne manque pourtant pas de possibilités, avec son réseau ferroviaire. © Belga

Miser sur la solidarité, oui ! "Mais pourquoi attendre des inondations ?"

Au vu des embarras colossaux, quand on entend le bourgmestre inciter ceux qui habitent sur les hauteurs à être solidaires avec ceux qui ont été sinistrés, et qu’on leur demande de ne pas prendre leur voiture et d'essayer de trouver d'autres moyens… on revient avec cette question (mais elle est essentielle) : peut-on compter sur la bonne volonté des habitants et navetteurs pour désengorger des villes comme Liège ou Bruxelles ?

"Ce qui se passe est remarquable, fabuleux même, précise d’emblée Lorenzo Stefani, porte-parole de Touring, mais c'est surtout quelque chose que nous demandons depuis si longtemps qu’il est dommage d’avoir attendu des inondations et la multiplication des chantiers, avec un tunnel de Cointe fermé, pour qu'il y ait eu cette initiative de mettre une Task Force mobilité. Il n'y a plus de problèmes de communes, etc. Cette Task Force avait presque tous les pouvoirs et a mis en place des alternatives, celles qu'on demande toujours, c'est-à-dire du délestage en périphérie, au niveau des gares, plus de bus — il y a une ligne 39 à Vottem qui amène les navetteurs jusqu'au centre — il y a de la capacité. Rien que sur le chemin de fer, en heure de pointe, il y a 3.000 places le matin et le soir."

On comprend donc qu’il y aurait assez de moyens en transports en commun à Liège pour suppléer le trafic automobile. "On a toujours dit que s'il y a des alternatives, il y a le choix et ceux qui peuvent se le permettre (parce qu'il y aura toujours des personnes qui ne savent pas faire autrement que d'aller en voiture) peuvent peut-être changer leurs horaires. Les gens s'adaptent. Mais demandez à des gens de s'adapter quand il n'y a pas d'alternatives… J'ai aussi entendu qu'on voulait comparer Liège avec Bruxelles, mais c'est incomparable parce qu'il n'y a pas les parkings de délestage qu'il faut, il n'y a pas les plateformes multimodales, parce que Vottem est une plateforme multimodale. Vous mettez votre voiture et vous partez en bus (le 39 en l’occurrence) jusqu'au centre. À Liège, ils n'ont pas mis de peinture pour condamner des bandes d'accès et mettre des pistes cyclables, mais ils l'ont utilisée pour ajouter des places de parking. Sur le site Sofico, on compte 120 places de parking. Ça, ce sont des initiatives constructives !"

Même si les infrastructures actuelles ne sont pas encore suffisantes, et qu'il ne pourra pas convenir à tout le monde... le vélo fait notamment partie des alternatives possibles.
Même si les infrastructures actuelles ne sont pas encore suffisantes, et qu'il ne pourra pas convenir à tout le monde... le vélo fait notamment partie des alternatives possibles. © Flickr

Liège comme exemple pour Bruxelles ?

"Cela pourrait, largement. Mais c'est surtout à cette Task Force de jouer, c'est-à-dire de réunir les experts et les acteurs du transport et de dire : 'Faites en sorte que même si les tunnels sont fermés, on peut partir'. Mais ça va plus loin, continue Lorenzo Stefani. Si ces alternatives sont là, si ça devient plus sexy que d'aller en voiture, les gens vont y aller spontanément. Ils vont utiliser spontanément les alternatives, toujours avec cette réserve de ceux qui peuvent. Je suis venu à vélo, j'ai des problèmes de genoux, je ne sais pas si je vais pouvoir le tenir longtemps. Je ne suis pas le seul, il y en a beaucoup, il y a des PMR."

Si les alternatives devenaient plus sexy, les gens les utiliseraient spontanément

"Et donc, ce que Touring demande aussi, c'est l'opportunité d'analyser et de faire des enquêtes maintenant, via le site (parce que le site de Liège est vachement bien fait), il y a la carte avec toutes les alternatives qui sont clairement situées et où tous les blocs d'alternatives sont clairement décrits. Via ce site, faites une enquête pour savoir quels sont vraiment les besoins des gens et pour pouvoir déterminer, de ce pourcentage, combien de gens peuvent encore utiliser ces alternatives."

Une solution durable, ce plan d’action ?

A moins que tout le monde ne reprenne sa voiture une fois qu'il n'y aura plus de problèmes et que le tunnel de Cointe sera totalement rouvert… Pour Quentin le Bussy, "non seulement ça peut (ndlr : être une solution pérenne), mais ça doit ! Pourquoi ? Parce que les cinquante dernières années, en Europe de l'Ouest, en Belgique francophone, on a développé un modèle qui est : 'On construit à la campagne en la dénaturant un peu par ailleurs, et on se rend où on veut en voiture'. Mais que ce soit pour des enjeux climatiques, pour des enjeux de pollution ou pour des enjeux de mobilité, on se rend bien compte que c'est un modèle qui, aujourd'hui, est en fin de vie. Quand je suis né il y a 40 ans, il y avait un peu plus de trois millions de véhicules ; aujourd’hui, il y en a un peu moins de six millions. Tout le monde ne pourra pas aller en ville systématiquement sans se poser de question. Et maintenant, on a une première ligne de tram. Moi, je ne peux pas prédire le futur. Aujourd'hui, on se rend compte que la SNCB à Bruxelles, et on espère bientôt à Liège aussi, peut être un acteur de la mobilité suburbaine. L'infrastructure ferroviaire dans et autour de Liège est déjà existante."

Notre modèle de mobilité est en fin de vie

"Donc, si on l'exploite mieux et davantage, je suis d'accord avec ce qui vient d'être dit, ça peut être plus sexy. Moi, quand je vais travailler en bus, c'est notamment parce que je peux déjà commencer à travailler ou commencer ma journée sur mon smartphone ou sur ma tablette, et c'est la même chose pour les trains. Donc, la Ville de Liège est en train de faire, de manière certes brutale, une transformation qui était inscrite dans les astres depuis probablement une vingtaine d'années et sur laquelle on a du retard (…) Oui, on a du retard, notamment par rapport à des villes qu'on peut voir aux Pays-Bas, en France ou en Allemagne, où on a des communautés urbaines qui organisent une mobilité urbaine et suburbaine qui profite à tout le monde. Qu'on habite dans le centre ou moins dans le centre, chacun y trouve son compte pour trouver des accès sans que les centres-villes ne soient des espèces de parkings à ciel ouvert."

Fini la voiture en ville ? Non ! Mais toutes les solutions doivent coexister intelligemment

Un point de vue auquel acquiesce Lorenzo Stefani. Doit-on en conclure que la voiture en ville, c’est fini ? "Pas du tout. Il faut des axes réservés aux différents modes de transport en toute sécurité. Si la voiture, un peu restreinte sur certains axes — mais c'est faisable —, peut garder son réseau structurel, il faut créer parallèlement et perpendiculairement à cela un réseau urbain pour la mobilité active."

Que ce soit à Liège, à Bruxelles, ou dans d'autres grandes villes européennes... la plupart des acteurs s'accordent à dire que le modèle du "tout à la voiture" a vécu. Et qu'il est plus que temps de mettre en place un autre paradigme.
Que ce soit à Liège, à Bruxelles, ou dans d'autres grandes villes européennes... la plupart des acteurs s'accordent à dire que le modèle du "tout à la voiture" a vécu. Et qu'il est plus que temps de mettre en place un autre paradigme. © Belga

Cela voudra malgré tout dire moins de voitures en ville, quoi qu'il arrive. "Oui, mais que ceux qui peuvent se le permettre le fassent ! Et il y a encore un petit détail : à Liège, les transports en commun, jusqu'à mi-octobre ou fin octobre, c'est gratuit. Les parkings de délestage sont gratuits, parce qu'après le Covid et tous les problèmes économiques qu'on a, les gens n'ont pas les moyens de commencer à garder leur voiture chez eux et à devoir payer un abonnement ou d'autres choses. C'est magnifique ce que Liège a fait !"

Liège comme laboratoire de la mobilité, donc… et pourquoi pas comme exemple de solutions de mobilité pour d'autres grandes villes ? On pense à Bruxelles notamment.

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