RTBFPasser au contenu
Rechercher

Mohamed Abrini au procès des attentats du 13 novembre : "Je n’ai rien à perdre, je vais prendre perpétuité"

Mohamed Abrini devant la cour d’assises de Paris
12 janv. 2022 à 13:32 - mise à jour 12 janv. 2022 à 18:39Temps de lecture5 min
Par Melanie Joris du service judiciaire

Au cours de cette deuxième journée d’interrogatoire, les questions se sont faites précises, tantôt sur des éléments de téléphonie, tantôt sur ses liens avec d’autres terroristes. Mohamed Abrini a souvent botté en touche, arguant ne pas se souvenir de tous les détails. Pire, il déclare même : "Il ne faut pas prendre pour argent comptant toutes mes déclarations". Juste avant cet aveu étonnant, un avocat des parties civiles lui demandait s’il comptait dire la vérité à la cour. L’homme au chapeau avait alors répondu : "Je n’ai rien à perdre. Je vais prendre perpétuité en France. Et puis, à Bruxelles. Alors quel est mon intérêt à mentir ?", s’interroge-t-il. Hier, Abrini était prolixe. Aujourd’hui, il a laissé de nombreuses zones d’ombre dans son sillage.

Pas de formation militaire en Syrie

Mohamed Abrini est en Syrie du 23 juin au 9 juillet 2015. Qu’a-t-il fait sur place ? Qu’est-ce qu’il l’a décidé à partir ? Quelles sont les personnes qu’il a côtoyées là-bas ? Voici les premières questions posées par le président de la cour d’assises de Paris. Mohamed Abrini explique que c’est le décès d’amis et de son petit frère alors qu’il est en prison qui le pousse à partir en Syrie.

Le président demande à Mohamed Abrini si ses amis étaient au courant de son intention de rejoindre la Syrie. Il répond : "Ce n’est pas le genre de chose que l’on crie sur tous les toits". Plus tard, il confesse qu’il serait bien parti plus tôt, mais que la case prison l’en a empêché.

Sur sa traversée de la frontière entre la Turquie et la Syrie, Abrini donne quelques précisions : "J’étais dans une sorte d’entrepôt avec une cinquantaine de personnes à Gaziantep. Puis je suis passé seul avec un passeur". Le président poursuit et demande si ce passage est contrôlé par des membres de l’État Islamique. Abrini répond : "On vous enlève vos papiers et votre téléphone, mais je n’ai pas rempli de fiche", déclare-t-il.

C’était un projet hors norme, en parler pouvait tout faire capoter

Quand on lui demande s’il a bénéficié sur place d’une formation religieuse ou militaire, Abrini répond : "Non, je ne suis resté que neuf jours, pas un an". Un des avocats généraux lui demande, par ailleurs, s’il a remarqué que Raqqa est une ville à terroristes. Abrini réagit : "C’était une ville avec des boutiques, une ville tout à fait normale".

Sur place, l’homme au chapeau est en contact avec Abdelhamid Abaaoud, le coordonnateur des attentats et terroriste des terrasses, et avec Najim Laachraoui, l’artificier du groupe et kamikaze de Zaventem. C’est Abaaoud qui indique à Abrini l’endroit où se trouve la tombe de son frère. Laachraoui, lui, lui fournit des détails sur les derniers instants de son frère : "Il m’a parlé de son parcours, comment il a été tué".

Quant à savoir si Abrini est mis dans la confidence par les deux terroristes des futurs projets d’attentats, celui-ci nie toute mise au parfum. "C’était un projet hors norme. En le disant à des gens, cela pouvait tout faire capoter", analyse-t-il. Par contre, il reconnaît connaître le statut de combattant de Laachraoui : "Il se reposait après avoir été blessé au combat". Dans l’appartement qu’ils partagent, il y a des armes : "Là-bas, tout le monde est armé, il y avait des armes de poing", concède-t-il.

En Angleterre pour du repérage ?

En Syrie, Abdelhamid Abaaoud propose à Abrini de rejoindre les rangs de l’État Islamique. Abrini déclare : "J’ai refusé, mais il m’a demandé d’aller en Angleterre pour récupérer 3000 livres".

Abrini repasse la frontière syro-turque et se rend en Angleterre. Après avoir récupéré l’argent à Birmingham, l’homme au chapeau se rend à Manchester où il se prend en photo dans le stade. Le président lui rappelle ce que les enquêteurs ont pensé de ces photos prises six mois avant l’attentat au Stade de France. Abrini répond : "Ce sont des raccourcis. On imagine toujours le pire dans ces dossiers-là".

Cet argent n’a pas servi pour les attentats

Finalement Abrini passe par Paris avant de rentrer à Bruxelles. Le président lui demande pourquoi avoir fait ce détour : "J’étais en travaux d’intérêt général à l’époque. J’ai voulu éviter de me faire arrêter à l’aéroport de Bruxelles". Le président insiste et demande s’il avait des projets particuliers à Paris : "Non. C’est la même paranoïa que concernant l’Angleterre". Le président recadre : "Ce n’est pas de la paranoïa, c’est de la curiosité, on veut comprendre".

Des zones d’ombre persistent malgré les nombreuses questions précises et répétées. Plusieurs versions sont évoquées quant à la destination de l’argent. Abrini répond platement : "C’est une mission non accomplie, monsieur le président". Avant d’ajouter : "Si votre inquiétude est de savoir si cet argent a servi pour les attentats, la réponse est non". Plus tard, on lui demande également si ce déplacement en Angleterre n’avait pas une vocation de repérage pour un autre attentat. Réponse à nouveau très succincte : "Non".

Parties civiles et défense

Les parties civiles qui assistent au procès
Les parties civiles qui assistent au procès Palix pour la RTBF

Dans les couloirs du palais de justice de Paris, les parties civiles ne peuvent que rester sur leur faim face aux réponses évasives de Mohamed Abrini. Dominique Kielemoes est la mère de Victor, jeune homme de 24 ans décédé à la terrasse de la Belle Équipe. Elle est aussi la vice-présidente de l’association 13Onze15 : "Sur le plan personnel, c’est très énervant. On sait que c’est un maillon important de la chaîne. Il était à Paris le 12 novembre et à Zaventem le 22 mars 2016. Ce n’est pas un sous-fifre, il était proche d’Abaaoud". Elle poursuit : "Il parle, mais pour dire des choses qu’on sait déjà et qui n’ont pas d’importance. Par contre, quand on approche des éléments importants, il répond : "Je ne me souviens pas, c’est un détail"", regrette-t-elle.

Du côté de la défense, Stanislas Eskenazi et Marie Violleau ont successivement lancé des perches à Mohamed Abrini. L’homme, fatigué après plus de cinq heures de questions, a continué à donner des réponses très brèves. Non, il n’avait pas prévu de rester en Syrie. Oui, le 13 novembre 2015, il signe un contrat de bail avec sa compagne de l’époque pour la location d’un appartement. Non, sa compagne ne portait pas le voile. Oui, elle pouvait continuer à sortir et voir ses amies.

Finalement, sur son rôle au sein de l’État Islamique, Abrini reprend cette expression déjà utilisée hier : "On veut me tailler un costume trop grand. Je ne suis pas cadre, je n’ai pas combattu en Syrie, je n’ai pas pris les armes".

Des témoins absents, mais une audition de la mère d’Abrini

Pour compléter l’interrogatoire de Mohamed Abrini, la cour avait convoqué trois témoins. Tous ont refusé de venir à l’audience. L’ex-compagne d’Abrini a écrit une courte lettre pour informer la cour. Elle ne se sent pas capable de témoigner et souhaite qu’on la laisse tranquille.

La mère d’Abrini était également invitée à témoigner. À défaut de l’avoir à l’audience, le président lit une audition de celle-ci sur le voyage en Syrie de son fils. Elle y explique qu’elle pensait qu’il avait besoin de souffler après son séjour en prison. "Pour moi, il allait en Turquie pour prendre des vacances".

Elle évoque la relation troublée qu’elle entretient avec son fils. "Il a du mal à se contrôler quand il s’énerve. Il passe très vite aux insultes", déclare-t-elle. Plus loin, elle affirme ne pas avoir connaissance des vidéos de l’État Islamique que son fils visionne. Mais elle admet avoir perçu un changement dans son comportement à sa sortie de prison. "Avant son passage en prison, il ne pratiquait pas. Il s’est mis à pratiquer en sortant, mais il n’avait pas une vision radicale", conclut-elle.

Sur le même sujet :

Sur le même sujet

Direct - procès 13 novembre 2015 : "Mohamed Abrini ne voulait pas tuer", raison pour laquelle il a quitté Paris plaide son avocate

Justice

Attentats du 13 novembre : une plaidoirie collective des parties civiles pour un procès hors norme

Justice

Articles recommandés pour vous