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Mohammed ben Salmane dîne à l’Elysée : le retour d’un "paria" à la table de chefs d’Etats européens

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28 juil. 2022 à 16:48Temps de lecture5 min
Par Myriam Baele

Ce jeudi soir, Mohammed ben Salmane dîne à l’Elysée avec Emmanuel Macron. Le Président français partagera un "dîner de travail" avec le Prince héritier saoudien, sur le coup de 20h30. Ce dîner consacre le retour d’un "paria" aux tables des dirigeants européens.

Cela faisait effectivement près de quatre ans que celui qui, dans les faits, dirige l’Arabie saoudite n’était plus invité dans l’Union européenne. La reprise de contact avait été amorcée cet hiver. Emmanuel Macron avait lancé le mouvement, en visite à Ryad en décembre dernier.

Puis suite à l’offensive russe en Ukraine, les contacts se sont multipliés. En juin, Mohammed ben Salmane avait rencontré Recep Tayyip Erdogan, le Président turc. Ensuite, le Président des Etats-Unis Joe Biden avait embrayé à son tour en rencontrant "MBS" à Ryad, le 12 juillet.

A présent le Prince héritier saoudien revient sur le territoire européen, mercredi à Athènes et ce jeudi soir à Paris. Un peu moins de quatre ans après l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi, le dirigeant saoudien n’est manifestement plus considéré "infréquentable" dans l’Union européenne.

MBS l'"infréquentable"

Aucun Etat de l’Union n’avait invité "MBS" sur son territoire depuis près de quatre ans. Précisément depuis l’assassinat de Jamal Khashoggi, le 28 septembre 2018. Ce journaliste saoudien, un temps proche du pouvoir saoudien, était devenu un critique du régime. Il résidait et écrivait aux Etats-Unis. Il commentait abondamment les ressorts des décisions prises par le Prince héritier en Arabie saoudite.

Des soutiens de Jamal Khashoggi demandent justice, lors d’un événement en mémoire du journaliste, deux ans après sa mort à Istanbul.
Des soutiens de Jamal Khashoggi demandent justice, lors d’un événement en mémoire du journaliste, deux ans après sa mort à Istanbul. AFP or licensors

Le jour de sa mort, Jamal Khashoggi s’était rendu au consulat de son pays, l’Arabie saoudite, à Istanbul en Turquie : il y avait rendez-vous pour obtenir un document administratif nécessaire pour se remarier. Il ne se pensait pas menacé en Turquie. Mais sa fiancée qui l’attendait devant le consulat ne l’a jamais vu ressortir du bâtiment.

L’enquête a attesté que Kamal Khashoggi a été drogué, tué et dépecé dans le consulat. Des enregistrements à l’intérieur du bâtiment ont révélé que les détails de ce dépeçage étaient planifiés avant même que le journaliste n’entre dans le consulat.

Rapidement après la disparition de Jamal Khashoggi, cette disparition d’opposant dans un bâtiment officiel saoudien a fait tourner les regards vers MBS. Le Procureur saoudien Shalaan al-Shalaan a déclaré que le meurtre avait été piloté depuis Ryad, par les services secrets saoudiens. Et Washington a accusé Mohammed ben Salmane lui-même d’avoir validé cet assassinat.

Le procès n’a pas permis d’établir cette responsabilité : il s’est tenu en Arabie saoudite et à huis clos. Un responsable des services secrets et un conseiller proche de Mohammed ben Salmane étaient incriminés mais n’ont pas été condamnés. Parmi les cinq individus condamnés à mort et les trois individus condamnés à des peines de prison, aucun n’est issu des cercles du pouvoir de MBS.

D’autres opposants, avant Jamal Khashoggi

Un assassinat aussi brutal sur un opposant, dans un bâtiment officiel et en territoire étranger, appelait une réaction internationale : c’est à partir de là que Mohammed ben Salmane a été ostracisé. Mais le Prince héritier saoudien avait déjà donné le ton de son régime à de multiples reprises, dès son accession au pouvoir.

Son père, le roi Salmane, l’a poussé à devenir l’homme fort du pays en juin 2017. S’ensuit, cinq mois plus tard, une vague d’emprisonnements. Au nom de la lutte anti-corruption, des dizaines de personnalités influentes du pays sont arrêtées. La répression touche tout dissident jusque dans la famille royale elle-même : en mars 2020 le propre frère du roi et son neveu sont incarcérés.

Cette brutalité est reprochée au Prince héritier saoudien sur la scène internationale aussi. En août 2018, l’Arabie saoudite est mise en cause pour le bombardement à Saada, au Yemen, d’un bus scolaire qui transportait des écoliers. 51 personnes y sont mortes dont 40 enfants.

Cette main de fer se dote d’un gant de velours. Mohammed ben Salmane soigne son image de jeune dirigeant contemporain, sur la scène internationale. Il lance des réformes de société, limitées mais soigneusement médiatisées. Il permet des manifestations culturelles qui étaient proscrites, il autorise les femmes à y assister et à conduire, mais tout en exerçant une pression soutenue sur les mouvements féministes.

Un revirement aux odeurs d’hydrocarbures

Pourquoi Mohammed Ben Salmane, vu ce parcours, est-il à nouveau accueilli avec les honneurs sur le territoire européen ?

L’invasion russe de l’Ukraine a fait bouger le curseur des dirigeants occidentaux. L’affolement des prix des hydrocarbures lié à la guerre et à ses sanctions a soudainement rendu le Prince saoudien incontournable. Avec ses partenaires de l’OPEP, l’Organisation des pays exportateurs de pétrole, "MBS" détient la possibilité d’ouvrir davantage les robinets de pétrole, d’en produire plus, ce qui permettrait d’alléger les prix du brut sur le marché et l’inflation.

Le retour en grâce de Mohammed ben Salmane aux Etats-Unis ou dans l’Union européenne a l’odeur du pétrole.

Indigeste, ce repas ?

Le dîner à l’Elysée ce jeudi soir pèsera sur bon nombre d’estomacs. Celui, en premier lieu, de la fiancée du journaliste Jamal Khashoggi. Dans un message adressé à l’agence de presse AFP, Hatice Cengiz écrit : "Je suis scandalisée et outrée qu’Emmanuel Macron reçoive avec tous les honneurs le bourreau de mon fiancé".

Hatice cenzig, la fiancée du journaliste Jamal Khashoggi assassiné dans le consulat d’Arabie saoudite à Istanbul
Hatice cenzig, la fiancée du journaliste Jamal Khashoggi assassiné dans le consulat d’Arabie saoudite à Istanbul Ozan KOSE – AFP or licensors

Et Hatice Cengiz ajoute : "L’envolée des prix de l’énergie à cause de la guerre en Ukraine ne peut justifier qu’au nom d’une prétendue realpolitik, on absolve le responsable de la politique saoudienne envers les opposants politiques qui mène à leur mise à mort, comme ça a été le cas pour Jamal".

Agnès Callamard aussi s’indigne. La Secrétaire générale d’Amnesty international, interviewée par la RTBF, est aussi ancienne rapporteure spéciale de l’ONU sur les exécutions extrajudiciaires. A ce titre, elle avait enquêté sur l’assassinat de Jamal Khashoggi. Elle dénonce cette rencontre à l’Elysée.

"Il s’agit là d’une vraie réhabilitation de Mohammed ben Salmane, le prince meurtrier d’Arabie saoudite. Amnesty international ne conteste pas le devoir de la France et d’autres états d’entretenir des relations économiques avec d’autres Etats. Mais là, on déroule le tapis rouge à un prince héritier qui s’est montré, par le passé et même au présent, responsable des pires répressions dans son pays et coupable d’avoir commandité le meurtre d’un journaliste, c’est quelque chose que l’ensemble de la communauté internationale reconnaît, y compris le Président Macron ! C’est une chose d’entretenir des relations économiques, c’en est une autre de dérouler le tapis rouge pour un prince meurtrier".

Le changement de ton si rapide, de l’ostracisme aux petits fours, n’aidera pas l’Union européenne à consolider l’image de gardienne des valeurs démocratiques et des droits humains qu’elle aime se donner sur la scène internationale.

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