Moqueries, fessées, insultes : des organisations plaident pour l'interdiction des violences dites éducatives ordinaires

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12 déc. 2021 à 06:00 - mise à jour 13 déc. 2021 à 15:17Temps de lecture5 min
Par Estelle De Houck

Ce lundi 6 décembre, huit organisations de défense des droits des enfants et des droits humains plaidaient pour l’interdiction des violences dites éducatives ordinaires (VDEO) à l’encontre des enfants. "La Belgique continue de tolérer ce type de violence, en ne les interdisant pas explicitement", argumentent-elles. Mais de quoi s’agit-il exactement ?

La violence dite éducative et ordinaire se définit comme une violence physique, psychologique et ou verbale employée dans un but prétendument éducatif. "On dit qu’elle est ordinaire car elle est souvent considérée comme banale et tolérée", ajoute Benoît Van Keirsbilck, directeur de Défense des Enfants International-Belgique, l’une des organisations impliquées dans la démarche.

Selon le psychopédagogue Bruno Humbeek, un enfant qui subit des violences éducatives se sent se disqualifié ou indigne de découvrir le monde. Attention, ces VDEO ne sont donc pas toujours intentionnelles, mais elles sont vécues comme telles par l’enfant.

De quoi parle-t-on alors ?

Les violences dites éducatives ordinaires sont diverses. Lorsqu’elles sont de nature physique, on parle de fessée, de claque ou encore de tirage d'oreilles. D’un point de vue psychologique, il peut s’agir du fait de priver l’enfant d’un repas, de l’enfermer dans une cave ou encore de le priver de technologie. Enfin, les violences verbales peuvent prendre la forme d’insultes, de surnoms insultants ou encore de moqueries.

On ne veut pas non plus dire qu’il ne faut pas mettre des limites et des barrières aux enfants

Alors, faut-il arrêter de punir les enfants ? Ces organisations visent-elles à supprimer toute forme de punition ? "On n’est pas là de manière prescriptive, en disant qu’on ne peut jamais mettre un enfant dans le coin. Et on ne veut pas non plus dire qu’il ne faut pas mettre des limites et des barrières aux enfants", précise Benoît Van Keirsbilck.

"Ce qui est vraiment dommageable, c’est quand les choses sont banalisées, quand on a tout le temps la main leste, que l’on traite son enfant de bon à rien."

La visée éducative

Pour autant, comme le rappelle Bruno Humbeek, la punition n’est pas un gros mot en pédagogie. "Si votre enfant veut traverser la rue sans regarder et que vous le punissez pour qu’il ne reproduise pas ce type de comportement, qui va vous parler de violence éducative ?", explique le psychopédagogue.

"Par contre, si vous prenez du plaisir à le punir parce qu’il n’est pas sage, sans lui dire exactement le comportement que vous voulez cibler, là vous ferez preuve d’une forme de violence."


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Il faudrait donc penser la punition en termes d’objectif éducatif. Un parent n’est pas violent en privant son enfant de GSM de façon ponctuelle, parce qu’il y passe trop de temps. Cela devient plus problématique "si c’est quelque chose de systématique, sans réflexion éducative, et que l’on coupe le téléphone pour qu’il ne puisse pas contacter ses copains/copines et l’empêcher d’avoir des relations sociales", illustre de son côté Benoît Van Keirsbilck.

La violence n’est pas binaire

Les violences dites éducatives ordinaires sont donc à la fois très contextuelles et subjectives – puisqu’elles dépendent fortement du ressenti de l’enfant, comme de l'intention du parent.

"La violence n’est pas binaire. C’est un curseur, un continuum entre comportements violents, acceptables et bénéfiques pour l’enfant. On est dans quelque chose qui évolue sur ce curseur", précise le psychopédagogue Bruno Humbeek.

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Le flou juridique

Le problème, selon Défense des Enfants International-Belgique, c’est que la Belgique manque d’une législation claire sur la question des VDEO. Selon un sondage mené par l’organisation en 2020, sept répondants sur dix ne savaient pas ce qui était autorisé ou non en matière d’éducation des enfants.


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Et toujours d’après ce sondage, deux répondants sur dix jugent approprié de : tirer les oreilles, pincer, utiliser régulièrement un surnom insultant, enfermer dans la cave ou priver de repas. Un participant sur dix juge approprié de : l’abandonner pour une longue durée, le laisser dans une position douloureuse, lancer un objet, donner une fessée avec un objet, lui tirer les cheveux, lui donner un coup de poing ou de pied.

A noter que, comme le rappelle Benoît Van Keirsbilck, notre pays a déjà été condamné deux fois par le Comité européen des droits sociaux pour sa législation jugée non conforme.

Vers une interdiction dans le Code civil ?

D’après les huit organisations, la solution est à portée de main : inscrire cette interdiction dans le Code civil. "L’objectif n’est pas de sanctionner pénalement les parents, mais de les sensibiliser et de les amener à comprendre les effets extrêmement néfastes de l’utilisation de la violence dans l’éducation des enfants et l’importance de privilégier une éducation non violente", expliquent-elles.

Et pour la première fois, deux propositions de loi déposées en 2021 ont été mises à l’agenda de la Commission et adressées au Conseil d’État. Une déposée en mars et l’autre en avril.

Une loi ne suffit pas

Les organisations insistent également sur l’importance de la sensibilisation. "On rappelle qu’une loi ne suffit pas. Elle est nécessaire mais elle n’est pas suffisante. Et il faut l’accompagner de campagne, de sensibilisation et de formation de professionnels", ajoute Benoît Van Keirsbilck.

Un constat partagé par Bruno Humbeek. "C’est le début de l’identification du problème, mais ce n’est pas la solution. A partir du moment où l’on commence à identifier le problème, on avance", explique-t-il. "Mais prétendre qu’interdire, c’est la solution, c’est s’empêcher de penser à d’autres solutions."

Ne pas renoncer à l’accompagnement

Selon lui, les lois sur les violences dites éducatives ordinaires sont difficiles à mettre en place, parce qu’il s’agit de violences subjectives dont on ne peut dresser une liste. Par ailleurs, l’auteur des violences en est parfois totalement inconscient.

Voilà pourquoi le psychopédagogue insiste sur l’importance de l’écoute du ressenti des enfants. "Tirer à boulets rouges sur les enseignants ou sur les parents en les rendant responsables, c’est trop facile. Il faut leur donner les moyens d’entendre ce que l’enfant vit et de créer des espaces où les enfants peuvent dire ce qu’ils ressentent."

Je pense que ce qui est important est que les violences dites éducatives et ordinaires doivent se penser ensemble

"Je pense que ce qui est important est que les violences dites éducatives et ordinaires doivent se penser ensemble. En ce compris avec ceux qui émettent cette violence puisqu’ils ne s’en rendent pas toujours compte. Et donc c’est important qu’il y ait un accompagnement. Et pour cela, le mot interdiction me fait peur, parce qu’il suppose qu’on va renoncer à l’accompagnement, ce qui est terriblement dangereux", conclut Bruno Humbeek.

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