Musées gratuits pour tous les groupes scolaires : une chimère budgétaire pour la Fédération Wallonie-Bruxelles ?

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03 juin 2022 à 16:30 - mise à jour 03 juin 2022 à 18:25Temps de lecture7 min
Par Sylvia Falcinelli

A partir de la rentrée prochaine, tous les groupes scolaires auront un accès gratuit aux musées subsidiés par la Fédération Wallonie-Bruxelles. Ça avait déjà été le cas par le passé pour treize musées, désormais ce sera la règle pour 76 musées au total. Et tous les groupes scolaires sont concernés : aussi bien ceux de maternelles et primaires que ceux de secondaires. Une mesure qui concerne donc l’ensemble les 900.000 élèves wallons et bruxellois.

Dans un communiqué, la ministre de la Culture Bénédicte Linard explique les objectifs de cette décision : "L’accessibilité de la Culture au plus grand nombre dès le plus jeune âge est l’un des objectifs phares que je souhaite défendre durant cette législature. Pour cela, nous devons lever toutes les barrières qui empêchent d’y accéder pleinement, le prix est l’une d’entre elles. Lors de la précédente législature, la gratuité scolaire dans les musées avait été abandonnée, nous allons non seulement la réinstaurer, mais aussi l’élargir pour passer de 13 à 76 musées".

Seulement voilà : la concrétisation de cette décision qui jette des ponts entre enseignement et culture interpelle plusieurs musées concernés. Le gouvernement estime le coût de la mesure à 783.000 euros par an. Mais ce montant suffira-t-il à compenser le manque à gagner ? C’est la question principale que se posent plusieurs musées que nous avons contactés. Même s’ils saluent l’intention politique.

"Super", mais la compensation sera-t-elle suffisante ?

Chloé Pirson est la directrice du site minier Bois-du-Luc à La Louvière. Sur le fond, la philosophie de la mesure, la directrice se réjouit. Car ce n’est pas la première fois que son musée propose de la gratuité au public scolaire : "On avait été déçu quand la mesure s’est arrêtée. On avait mesuré un impact positif au niveau de la fréquentation. C’est une excellente nouvelle de revenir sur cette annulation. On a été entendu au niveau des cabinets. Il faut se réjouir de la logique structurelle : quand on met en place un parcours PECA [Parcours d’éducation culturelle et artistique, lancé dans les écoles maternelles depuis la rentrée 2020], qu’on veut sensibiliser les enfants dès le plus jeune âge, il faut soutenir les institutions et encourager le public scolaire défavorisé", appuie-t-elle.

En 2019, avant le Covid, le site Bois-du-Luc avait accueilli 15.000 visiteurs dont la moitié de public scolaire. Le prix était de trois euros, auquel il fallait ajouter 60 euros pour le guide. Mais désormais, le prix est remonté à 6 euros, pour compenser les baisses de fréquentation liées à la pandémie. D’où cette question pratico-pratique, au-delà de l’enthousiasme sur le fond : comment le budget compensatoire a-t-il été calculé ? Sur quelles bases ? Est-il réaliste ?

Des questions qui font écho à celle de Christiane Rousseau, directrice adjointe musée de la photographie à Charleroi et également présidente d’une fédération professionnelle qui rassemble 190 musées wallons.

"Le musée de la photo a fait partie des 13 musées qui bénéficiait d’une gratuité par le passé. Cette disposition a été supprimée car elle était inégalitaire par rapport aux autres musées", entame-t-elle. "La décision actuelle, c’est intéressant, et ça va dans le sens de notre philosophe qu’un accès pour les enfants soit privilégié, mais nous sommes inquiets quant à l’enveloppe budgétaire qui est allouée."

L’enveloppe globale lui paraît sous-dimensionnée :

On n’est pas certains que toute l’année scolaire pourra être couverte

Prenons le Préhistomuseum de Flémalle. Cette institution accueille 60.000 visiteurs par an dont quasi la moitié de public scolaire. "Il ne faut pas avoir fait math sup", explique son directeur général, Fernand Collin. "Six heures au Préhistomuseum avec un archéologue, ça coûte 14 euros par enfant. Si on prend la moyenne de 25.000 enfants fois 14 euros, on va passer joyeusement la barre de 350.000 euros de gratuité rien que pour le Préhistomuséum." (Rappelons que la compensation annuelle prévue est de 783.000 euros pour l’ensemble des 75 musées concernés).

La gratuité doit être gérée raisonnablement

Et de se demander si, en ce qui le concerne, il ne s’agira pas plutôt d’une réduction du prix du ticket. Pour le moment, la réponse ne lui semble pas claire. "Il y a une zone de flou inconfortable mais ce n’est pas la fin du monde, tant qu’on nous indemnise. S’ils demandaient aux musées qui font la gratuité de trouver des moyens à côté pour compenser cette gratuité, c’est la fin des haricots. C’est un cycle infernal qui s’enclenche. Pour moi, la gratuité est bienvenue mais elle doit être gérée raisonnablement, sans mettre cette gratuité à la charge des institutions qui n’en ont aucunement les moyens. "

Même son de cloche dans cet autre musée, au profil bien différent : l’écomusée du Viroin, à Treignes. "La gratuité ne peut se concevoir que dans la perspective où les musées ont une compensation financière à la hauteur de la gratuité", estime Guérand Gautier le directeur-conservateur des lieux. 7000 visiteurs s’y rendent chaque année, dont 60% de public scolaire. L’une des activités les plus réservées, c’est une visite de l’exposition permanente avec une démonstration de fabrication de sabots, pour 5 euros. " Il y a un énorme volet pédagogique, toujours dans le sens de mettre l’enfant au cœur d’une activité. C’est un volet pratique qui nécessite du personnel", explique Guérand Gautier.

Les rentrées liées aux entrées sont celles qui permettent de mener des projets de plus grande ampleur – une extension du musée en semi-plein air par exemple, un type d’investissement non couvert par les subsides. Une partie des frais du personnel en dépendent aussi. "Pour un petit musée comme le nôtre, semi-rural, semi-privé, ces rentrées sont essentielles". Il ne serait pour lui pas envisageable de financer la gratuité sur fonds propres, si l’enveloppe compensatoire s’avérait trop étriquée.

A ces inquiétudes, le cabinet de la ministre de la Culture Bénédicte Linard répond que l’idée est bien de rembourser totalement les prix du ticket d’entrée, y compris lorsqu’il recouvre un "package" entrée + visite guidée, quand la visite ne peut se concevoir sans. Tout ce qui est en plus du prix de base restera par contre à la charge des écoles. L’enveloppe sera suffisante nous assure-t-on.

Quelle qualité ?

La gratuité pourrait-elle nuire à la qualité ? C’est également un questionnement pour nos interlocuteurs. "Le but est d’augmenter la fréquentation mais il faut aussi penser à la qualité de ce qui est offert", commente Chloé Pirson.

En termes de qualité justement, les musées devront proposer un accompagnement de la visite, "que ce soit sous la forme d’un livret pédagogique pour accompagner la visite, d’un carnet de jeu, d’activités dédiées ou d’une animation, par exemple", précise le communiqué. Avec quels moyens ? Sont-ils compris dans l’enveloppe budgétaire ? Des questions de plus pour les musées.

"Il faudra peut-être travailler sur des outils autonomes de visites", illustre par exemple Véronique Carpiaux, directrice du musée Félicien Rops à Namur. "Ça va impliquer un travail de médiation culturelle autonome pour ne pas arriver sans recevoir d’accompagnement. Pour développer ces projets, ça prend du temps, des ressources en personnel et financières. Nous, on a un audioguide mais certains musées vont peut-être être coincés par rapport à cette difficulté."

Par ailleurs, les attentes du public évoluent et les musées doivent investir pour y correspondre, comme l’explique Jean-Louis Delaet, directeur du Bois du Cazier. "J’ai une crainte", confie-t-il. "On connaît les budgets étriqués de la Fédération Wallonie-Bruxelles, donc ce que la Fédération va consacrer à la gratuité dans les musées, il ne faudrait pas que cela grève les investissements que la Fédération fera au sein de ces musées, notamment au niveau des nouvelles technologies, qui sont très importantes pour le jeune public pour qu’il aime venir au musée et pour qu’il y revienne."

Intenable à terme ?

Au-delà des montants prévus pour l’année 2022-2023, et qui colleront à la fréquentation réelle des musées – selon l’annonce de la ministre, nos interlocuteurs s’interrogent sur la pérennité structurelle de la mesure.

Comment la compensation évoluera-t-elle dans le temps ? Sera-t-elle forfaitaire, figée ? "Si c’est intégré dans une manne financière annuelle sans majoration, nous allons y perdre sur le long terme", estime Chloé Pirson. D’autant plus dans un contexte où les coûts salariaux et de l’énergie augmentent.

"On sort de la période covid même si les musées par rapport au reste du secteur culturel ont eu plus de chance – mais là, on est confronté à des problèmes financiers qui ne vont faire qu’augmenter", renchérit Christiane Rousseau. "Il y a d’une part le coût de l’énergie qui augmente et par ailleurs, on doit faire face, en tant qu’asbl, dans notre convention paritaire, à l’obligation d’appliquer les indexations salariales légales. Là, on prévoit au moins quatre indexations salariales sur une année : ça va être très compliqué."

Pourquoi se précipiter ?

Pour Jean-Louis Delaet, la question financière se pose surtout pour le futur, quand le soutien financier passera par le plan financier pluriannuel des musées. "Là on n’a aucune information. Donc je pense que tout cela est précipité sans que le secteur ait pu réellement parler pourparler avec la ministre et son administration. On nous parle de cette gratuité depuis des années, c’est un engagement des partis politique, c’est louable, mais pourquoi se précipiter pour cette rentrée scolaire ci sans que le secteur et les musées puissent avoir leur apaisement ?"

Lui comme d’autres reste confiant dans la possibilité de dialoguer avec la ministre et l’administration. Une journée d’information est prévue dans le courant du mois de juin à destination des musées.

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