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Musique & Environnement #4 : Nos salles de concert, de bons élèves face à l’enjeu climatique

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04 oct. 2022 à 13:56Temps de lecture8 min
Par Guillaume Scheunders

On l’a déjà évoqué plusieurs fois : l’enjeu environnemental s’est (enfin) invité dans toutes les strates de notre société et le secteur musical n’y échappe pas (voir articles précédents de cette série, sur les vinyles bio, sur les DJ et sur les festivals). Cette fois-ci, nous nous sommes intéressés à l’impact de nos salles de concert sur l’environnement et, avant tout, aux initiatives qu’elles mettent en place pour le réduire. Nous sommes allés chercher les témoignages de l’Ancienne Belgique, du Botanique, du Kultura ainsi que du Rockerill afin d’y voir plus clair. Avec, à chaque fois, des constats plutôt positifs.

Réfléchir à l’impact environnemental que l’on peut avoir en tant que salle de concert, ça ne va pas forcément de soi. Encore moins après deux années sombres qui ont poussé nos lieux de culture à poser un genou à terre. Mais depuis, la culture a repris. Et en force. Cet été, l’offre festivalière était pléthorique et depuis quelques semaines, les salles repartent de plus belle avec, cela dit, quelques réserves quant à la fréquentation. Mais si économiquement, socialement et humainement, la pandémie a fait des dégâts, elle a offert du temps aux acteurs du milieu pour repenser leur fonctionnement, voire améliorer les initiatives déjà en place. "Niveau planète et inclusion, le covid a fait du bien. Là, on voit vraiment le mur et on est obligés de se positionner. Heureusement, les points de vues et les mentalités évoluent, mais c’est clair que ce ne sont pas les 7 ou 8 milliards qu’on est sur terre qui vont évoluer en même temps", avance Jean-François Jaspers, du Kultura. Un son de cloche plutôt universel parmi les gérants de lieux de concerts que l’on a contacté.

Pas un outil marketing

"On n’essaye pas forcément de se positionner comme des donneurs de leçons, mais on tente de faire ce qui est à notre portée pour être dans une démarche écologique et durable", ajoute le Liégeois, dont la salle a fêté ses 5 ans plus tôt cette année. Un avis que partage Paul-Henri Wauters, directeur du Botanique : "On est conscients de cet élément-là, mais on ne va pas chercher à faire de la pub là-dessus. Je ne voudrais pas que multiplier les annonces à notre public soit vu comme une forme de marketing green ou quoi que ce soit. Il faut bien saisir où il faut sensibiliser et pourquoi."

Et même sans faire de récupération autour du sujet, chacun œuvre à son échelle pour porter sa pierre à l’édifice. Avec une véritable politique environnementale pour certains, et une conscience naturelle pour d’autres. Chauffage, plastique, mobilité, nourriture… Nombreux sont les points épinglés et travaillés par ces lieux.

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La consommation, plus que jamais décisive

En pleine crise énergétique, il est naturel de garder les deux yeux grands ouverts sur sa consommation. Mais il n’a pas fallu attendre 2022 pour que les salles de concert suivent de très près leurs dépenses dans le domaine. "Depuis des années, il y a un système de monitoring de notre consommation permanente. Il y a 22 points sur lesquels on veille pour pouvoir faire des rapports de notre consommation, pour savoir si on arrive ou pas à baisser notre consommation", énonce Eric De Vuyst, gestionnaire de bâtiment à l’Ancienne Belgique. La salle bruxelloise va même plus loin :"On mesure notre empreinte écologique tous les deux ans. On a l’engagement d’essayer de la faire baisser de 5% à chaque fois. Jusqu’ici, on a toujours réussi, là on attend le prochain calcul." À quelques encablures de là, du côté de la Rue Royale, le Botanique joue son rôle également, malgré les obligations spéciales liées à l’endroit (les serres doivent garder une certaine chaleur pour protéger les plantes à l’intérieur). "On est en train d’œuvrer pour maîtriser au mieux la température dans les différents lieux, notamment dans l’accueil où l’on va créer un box pour les personnes qui travaillent là, afin de diminuer la température dans le hall d’accueil. En ce moment, on termine la rénovation des serres et on a décidé d’opter pour le non-chauffage, comme c’était le cas il y a 200 ans. Ce sont des volumes énormes qui sont gourmands en chauffage, donc on va limiter le chauffage aux zones administratives, de concerts et de restauration", précise Paul-Henri Wauters. Du côté du Rockerill, la disposition du bâtiment leur permet de ne pas consommer de chauffage la plupart du temps.

Autre aspect évoqué, l’énergie nécessaire à la tenue d’un concert. Globalement, toutes les salles se sont parées de lumières basse consommation, des LED. "Maintenant, il y a quand même des amplis, des micros et toute une logistique pour faire tourner un concert. On a beau essayer de gérer au mieux, il y a toujours ça", explique Jean-François Jaspers. Cependant, les normes de bruit imposées aux salles font partie de la solution, comme le souligne Paul-Henri Wauters : "On ne mange pas moins d’énergie au niveau du son aujourd’hui qu’à l’époque, même si c’est peut-être mieux maîtrisé. Maintenant il y a des limites de décibels. En limitant la puissance moyenne à 100dB sur une heure, il y a un gain d’énergie."

Et toujours dans une logique d’économie d’énergie, les salles favorisent une partie de télétravail. Du côté du Boulevard Anspach, l’Ancienne Belgique n’a pas attendu le Covid pour le rendre possible puisque les directeurs l’ont instauré dès les années 2000 afin de limiter les déplacements. Du côté du Botanique, c’est plus récent. "Suite à la crise sanitaire, nous avons mis en place du télétravail structurel pendant un jour de semaine (le lundi). L’idée est donc, à terme, de couper le chauffage dans les zones administratives du vendredi soir au mardi matin. C’est une idée qui est toujours en négociation, mais on va vers cette optique-là", annonce le directeur.

Il faut savoir mettre son égo de côté

-Paul-Henri Wauters

Le plastique, c’est pas fantastique

"Il manque un jeton pour la caution." Phrase que s’habituent à répéter les serveurs d’une bonne partie des lieux culturels depuis quelques années. Le gobelet réutilisable a fait son apparition dans bon nombre d’entre eux pour éviter les montagnes de déchets plastiques engendrées par les nombreux godets jetables. "On essaye que le public soit un peu plus responsable de ses gobelets et de ses verres et ça marche plutôt pas mal. Ça réduit drastiquement la consommation de plastique chaque week-end", indique Jean-François Jaspers. Le Botanique, de son côté, a trouvé une solution à la multiplication des livraisons de fûts depuis leur brasseur. "On a opté pour un système de citernes plutôt que des futs pour éviter le transport incessant de ceux-ci. Ce sont donc des cuves de 500 litres qui seront installées d’ici la fin de l’année et qui permettront d’espacer les livraisons", nous apprend le directeur. Et à l’Ancienne Belgique, ils fournissent désormais des gourdes aux artistes, qu’ils remplissent avec de l’eau du robinet afin d’en finir avec les bouteilles en plastique.

Réduire les déchets, cela passe avant tout par une sensibilisation du public. À Liège, le Kultura tente d’éveiller son public afin de respecter les lieux environnants, comme le présente Jean-François Jaspers : "On a tout un système de collecte et de tri des déchets quand même bien carré, ce qui permet, on l’espère, de les revaloriser par la suite. Après, il y a beaucoup de déchets qui sont générés par le public mais qui ne viennent pas spécialement de nos établissements. On travaille avec la ville pour essayer de les récolter, notamment en mettant à disposition des grands conteneurs lorsqu’on s’attend à recevoir du monde, pour qu’il y ait une solution pour le public". Une envie de revalorisation qui s’est concrétisée à l’AB. Les bâches utilisées lors de leurs événements estivaux ont été transformées en housses d’ordinateurs, porte-monnaie ou autres objets distribués au personnel ou mis en vente pour le public. Même chose pour leur mobilier d’ailleurs : "On a fait appel à une entreprise qui redécore avec des matériaux issus de l’économie circulaire. Ils reprennent des meubles et des fournitures dans d’autres bureaux, les remettent en état et les installent dans d’autres endroits. Et le résultat est vraiment très chouette", se targue Eric De Vuyst.

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Le casse-tête de la mobilité

Comme pour les festivals, le transport du public et des artistes vers la salle représente l’impact carbone le plus élevé autour de la tenue d’un concert. Entre une offre de transports en commun qui limite les utilisateurs et un trajet en voiture plus polluant mais plus flexible, le choix est cornélien. Pour une salle comme le Kultura, accueillant généralement une majorité de locaux, les retombées restent raisonnables. Quant aux autres, ils font ce qu’ils peuvent pour favoriser la mobilité douce ou les transports en commun, notamment grâce à la mise en place de parkings à vélo ou, comme à l’AB, de tickets combinés avec la STIB (le métro est gratuit à l’achat d’un ticket de concert) ou la SNCB (réduction sur le ticket de train). Au Botanique, la direction insiste sur le début des concerts à 20h précises afin de garantir un retour possible en transports en commun pour chaque événement (hormis quelques dates lors des Nuits).

Mais les problèmes de mobilité ne concernent pas que les spectateurs. Celle des artistes est évidemment à prendre en compte. Pour le Kultura, l’ancrage dans l’émergence et la proximité d’une gare TGV leur facilitent le travail : "On sait qu’il y a beaucoup d’artistes que l’on booke qui viennent en train. S’ils ont besoin de matériel, on peut parfois les fournir." Les règles d’exclusivité ne les touchent pas forcément non plus, comme le précise Jean-François Jaspers : "Si un groupe fait une date à Liège, à Anvers, à Charleroi et à Bruxelles, ce n’est pas forcément problématique, surtout lorsqu’on travaille dans l’émergence." Du côté du Bota, la programmation est également réfléchie sur cette base. En plus de ne booker que des artistes en tournée, "On évite le système d’exclusivité. Si on programme un artiste et qu’on ne prend pas de risques s’il joue à Liège, à Anvers, Gand ou autre, on ne met pas d’exclusivité. Si on en met une, on diminue notre risque de vente de ticket, c’est certain, mais en même temps on empêche certaines personnes de voir l’artiste. Il faut savoir mettre son égo de côté", développe Paul-Henri Wauters.

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Sortir des sentiers battus

Alors que l’industrie de la viande fait couler de plus en plus d’encre en termes d’empreinte carbone, les riders d’artistes et les restaurants des salles n’hésitent pas à choisir la voie végétarienne, vegan ou au moins locale. C’est notamment le cas du Kultura ou de l’Ancienne Belgique (qui vient de lancer son resto pop-up 100% végétarien avec des produits régionaux et de saison). "Au niveau du catering des artistes, on ne travaille qu’avec des produits organiques, locaux et de saison. Il y a encore de la viande et du poisson, mais la viande rouge n’est plus servie, sauf en cas de demande exclusive de l’artiste, ce qui représente un tout petit pourcentage", déclare le gestionnaire du bâtiment de l’AB.

Et si les grands points sont couverts par toute une série de stratégies, certaines salles, notamment l’Ancienne Belgique, laissent libre cours à leur imagination afin de proposer quelques initiatives sortant de l’ordinaire. Ainsi, la salle bruxelloise a, pendant quelques années, prêté un emplacement sur leur toit à un apiculteur. "Les abeilles allaient chercher le pollen dans le coin, ce qui donnait du miel local que l’on a pu vendre", raconte Eric de Vuyst. Mais ce n’est pas tout : "L’eau des douches va être récupérée et purifiée pour ensuite être réutilisée pour les toilettes. Dans la rue des Pierres, là où il y a l’AB Café, nous allons ouvrir un nouveau petit restaurant avec un potager urbain sur la terrasse. Les légumes récoltés seront cuisinés dans les menus afin de garder la chaîne aussi courte que possible. Nous avons aussi un projet de façade verte qui va se mettre en route du côté du Boulevard Anspach. Enfin, nous avons aussi trouvé un système de récupération de l’air de nos climatiseurs pour sécher le linge."

Nos salles de concert (sans ici avoir d’échos des grandes salles comme un Forest National ou un Palais 12) se sont donc bien mises au pli du réchauffement climatique en se positionnant du côté de la solution et en réalisant des efforts pour tacler le problème, chacun à son échelle. Un bilan plutôt positif qui nous montre que les changements sont possibles et que l’ampleur de la lutte environnementale ne cesse de grandir. No Music on a Dead Planet !

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