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Myriam Leroy mène l’enquête sur "La Poupée Russe" : visages de Bruxelles sous Occupation

Marina Chafroff

© Myriam Leroy

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Par RTBF Webcréation

Un jour de décembre 2020, Myriam Leroy a découvert la tombe d'une femme au nom russe, décapitée en 1942 après avoir sauvé 60 innocents. Elle lui a consacré un livre, "Le mystère de la femme sans tête" (Seuil). Lors de son enquête, elle a fait la connaissance d'une foule de personnages extraordinaires, dont elle a tiré un podcast réalisé avec Valentine Penders (Shoot For The Moon), La Poupée Russe. Introduction à ces protagonistes.

L'Histoire n'a pas pris soin de Marina Chafroff. En décembre 2022, au pied de sa tombe, on trouve... un vieux paquet de chips. Comme une ultime rebuffade des hommes n'ayant pas souhaité lui faire la place qui lui revenait dans le grand récit national et international.

Car Marina Chafroff a été effacée, "cancelée", pour toute une série de raisons, sur lesquelles se penche Myriam Leroy dans le livre "Le mystère de la femme sans tête". La journaliste et autrice est tombée sur sa sépulture par hasard, lors d'une promenade de confinement au cimetière d'Ixelles.

© Valentine Penders

La stèle n'avait rien de spécial, elle vieillissait comme tant d'autres, enclavée dans sa haie, au reposoir des martyrs de la Seconde Guerre mondiale. Mais, inexplicablement, elle a attiré le regard de l'écrivaine.

© Valentine Penders

Marina est la seule femme enterrée sous cette portion de gazon. Autour d'elle, il n'y a que des hommes, tous fusillés. Marina se distingue par son genre, par la croix orthodoxe gravée dans la pierre là où les autres affichent le classique emblème catholique, et par la raison de sa mort, la décapitation. Marina avait 33 ans, elle était mariée et élevait deux petits garçons.

© Myriam Leroy

Quand elle l'a Googlée, Myriam Leroy a été mordue par un visage envoûtant : celui d'une femme-enfant au regard frondeur, dont la photo est agrafée sur le formulaire rempli par sa mère pour qu'on lui rapatrie la dépouille de la jeune femme, au sortir de la guerre.

Il n'y avait pas grand-chose, sur Internet, en 2020, à propos de Marina Chafroff. Et si l'un ou l'autre site la qualifiait de "Jeanne d'Arc belge", celle-ci ne disposait même pas d'une page Wikipedia en français. Seule subsistait une page de blog en espagnol, signée par un ancien fonctionnaire européen qui était aussi tombé sur cette sépulture par hasard.

Capture d'écran du blog https://ensondeluz.com/2012/01/31/marina-chafroff-una-mujer-que-se-indigno-en-la-europa-de-hace-70-anos/
Capture d'écran du blog https://ensondeluz.com/2012/01/31/marina-chafroff-una-mujer-que-se-indigno-en-la-europa-de-hace-70-anos/ © Tous droits réservés

Alors Myriam Leroy a décidé d'enquêter... D'enquêter sur cette femme, tuée sur ordre de Hitler, mais aussi, et peut-être surtout, sur les raisons de son effacement.

Chemin faisant, sont apparues une foule de figures méconnues ou inconnues, extravagantes, extraordinaires ou terribles, qui dessinent, en arborescence, un visage de l'Occupation à Bruxelles et en Belgique. Ces personnages ne connaissaient sans doute pas Marina, mais leur parcours dit quelque chose de la jeune femme, d'origine russe, que la version officielle raconte sortir de chez elle, un soir de décembre 1941, poignarder un nazi devant sa cantine, Porte de Namur, s'enfuir, puis se rendre une semaine plus tard pour éviter que l'Occupant ne se venge en tuant des innocents.

La première personne dont le destin sort du ventre de la poupée russe, c'est Emma-Claire Backhaus, l'héroïne de la Croix-Rouge.

Emma-Claire Backhaus
Emma-Claire Backhaus © KBR

Son nom figure sur le fameux formulaire de rapatriement de Marina. Madame Backhaus était surnommée "L'identificatrice". C'est elle qui descendait dans les fosses et les tombes pour rendre une identité aux cadavres des Belges enterrés en Allemagne. Elle qui comptait les dents, qui fouillait les cheveux, analysait les vêtements... Elle qui rédigeait des fiches et les comparait avec ce que les endeuillés disaient de leurs défunts. C'est Madame Backhaus qui a rendu Marina Chafroff à sa mère, après la guerre.

Le deuxième épisode de La poupée russe décrit son travail ingrat et capital, ainsi que le traitement médiatique sexiste qui lui a été réservé.

Dans l'épisode 3, Myriam Leroy évoque le destin de la tante de Marina Chafroff, une certaine Nina Petrova, tireuse d'élite, qui s’est enorgueillie de plus de 120 morts allemandes épinglées à son tableau de chasse. Nina Petrova qui, elle, a reçu des honneurs, de son vivant et post mortem. Les Américains l'appelaient Granma Sniper, car cette implacable tueuse s'est élancée dans la guerre à l'âge de 48 ans, ce qui en faisait, pour l'époque, une senior, une grand-mère.

Nina Petrova
Nina Petrova © Tous droits réservés

Nina Petrova est devenue l'une des plus "grandes" snipeuses de l'Histoire sur le tard, car longtemps l'armée a préféré se passer de ses services. Une femme, sur le champ de bataille, ce n'était pas convenable. Et puis, c'était encombrant. Mais celle-ci a tant insisté qu'après avoir enseigné sa discipline à des centaines d'hommes, elle a enfin pu tirer elle-même, sur des cibles véritables. Nina Petrova habitait en Russie, Marina Chafroff en Belgique, mais Myriam Leroy émet l'hypothèse que son exemple a permis l'élan de Marina. Qu'elle lui a, en quelque sorte, servi de role model, et que celui-ci était particulièrement badass.

En se renseignant sur les lieux par lesquels est passée Marina Chafroff, Myriam Leroy découvre le 453 avenue Louise, siège de la Gestapo à Bruxelles. Un immeuble qui fut mitraillé en 1943 par un aviateur dont le buste en bronze doré orne un terre-plein en face, Jean de Selys Longchamps. Aujourd'hui, le bâtiment abrite des appartements, et les cellules en sous-sol où étaient maltraités ceux que la police politique nazie avait arrêtés, sont devenues des caves où les résidents entreposent leur brol.

Chez Runa au 453, avenue Louise.
Chez Runa au 453, avenue Louise. © Valentine Penders

Ainsi de Runa, 94 ans, la grand-mère de l'amie Caroline de Myriam, qui tire de sa bibliothèque un livre passionnant "Ma guerre dans la Gestapo", écrit par une certaine Hélène Moszkiewiez. Cette jeune juive s'était fait passer pour allemande et travaillait comme secrétaire à la Gestapo tout en l'espionnant pour le compte des alliés.

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Hélène Moszkiewiez
Hélène Moszkiewiez © Head Editions

C'était une vraie héroïne de Tarantino, qui s'autorisait toutes les transgressions, une tête brûlée et une justicière. C'est l'héroïne de l'épisode 4 de La poupée russe. Et, tant dans son tempérament que dans les actes de rébellion qu'elle a commis, elle nous renseigne sur le destin de Marina Chafroff, qui était, elle aussi, une jeune femme, menue et rêveuse, dans une guerre immonde.

L'épisode 5 est consacré au grand-père de Caroline, feu le mari de Runa : Peter Allan. Ici, en Belgique, à part sa famille, personne ou presque ne le connaît. Mais au Royaume-Uni, où il est né, c'était une vedette. Car Peter est l'un des premiers évadés de la prison la plus hermétique du monde, la forteresse de Colditz, en Allemagne.

Peter Allan est le 2e en partant de la droite, en kilt.
Peter Allan est le 2e en partant de la droite, en kilt. © Colditz Bulletin

On y enfermait les Houdini de l'époque, ceux qui avaient déjà réussi à s'enfuir d'ailleurs, et qui avaient été repris. Ceux que l'Allemagne comptait échanger contre ses prisonniers : des détenus "haut de gamme" qui ont rivalisé d'inventivité pour s'échapper de Colditz. Peter Allan, après la guerre, a rencontré Runa. Et ils se sont installés dans l'ancien siège de la Gestapo. Peter est l'un des deux hommes auxquels est consacré un épisode de La poupée russe.

Le second s'appelle Icek Glogowski, et il est surnommé "Le gros Jacques". C'est l'un des malfaiteurs les plus tristement célèbres de la guerre : l'artisan, dit-on, de la plupart des déportations de juifs de Bruxelles. Le gros Jacques était une balance, un mouchard. Il avait un flair extraordinaire et sillonnait la ville à la recherche de juifs à livrer à la Gestapo. Après la libération, il a été condamné à mort par contumace. Mais on ne sait pas ce qu'il est devenu. Il s'est littéralement évaporé. L'épisode 6 retrace ce que l'on sait de lui, et le traumatisme durable associé à son nom.

Le gros Jacques
Le gros Jacques © Tous droits réservés

Dans la 7ème partie de La poupée russe, c'est une autre crapule qui apparaît. Une femme, cette fois : Helga Zweig. Elle aussi, était une balance. Mais elle, elle était adolescente et les premiers juifs qu'elle a dénoncés, étaient ses parents. Helga a toujours nié les faits qui lui ont été reprochés. Mais l'Histoire l'a retenue comme l'une des plus malfaisantes succubes ayant jamais arpenté Bruxelles. Elle vit peut-être encore, qui sait... La détester, l'insulter (...) fut un sport national. Son histoire n'est pas seulement celle d'une scélérate. C'est aussi celle, éternelle, de la haine des femmes, et de la jouissance de la collectivité à l'exprimer.

Helga Zweig
Helga Zweig © Tous droits réservés

Enfin, cette collection de podcasts se termine sur la vie et la fin tragique de Marina Chafroff, cette mère de famille de 33 ans qui fut décapitée après avoir endossé la responsabilité d'une attaque au couteau contre un fonctionnaire d'Occupation, avenue Marnix, en décembre 1941. Son fils pense que ce n'était pas elle, l'assaillante. Que c'était son père, le coupable, et que Marina a payé pour lui.

Myriam Leroy a donc dédié son livre à celles qui, en plus de leurs responsabilités, prennent celles des autres.

Le podcast La poupée russe, réalisé avec Valentine Penders, en brosse le portrait à l'aide de traits puisés dans toute une série de personnages marquants, à la personnalité hors-normes, dans des sens héroïques et tragiques, qui revivent quelques instants encore par le truchement de la voix et de la musique.

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