Les Grenades

Nani Jansen Reventlow, pour une justice systémique

© Tetsuro Miyazaki

22 nov. 2022 à 13:08Temps de lecture6 min
Par Esmeralda de Belgique, une chronique pour Les Grenade

Alors que la crise écologique s’intensifie et que la dernière Conférence du climat en Égypte, la COP27, s’est une nouvelle fois achevée sans véritables mesures concrètes pour l’affronter, de nouvelles formes d’actions émergent un peu partout dans le monde.

Certaines radicales tentent d’attirer l’attention en attaquant des œuvres d’art (sans les détruire). Il s’agit de gestes symboliques visant un impact médiatique. D’autres utilisent la loi avec des procès "climatiques". Plus de 2000 litiges sont actuellement devant les tribunaux dont la majorité aux États-Unis. Les plaignant·es souvent de jeunes militant·es y dénoncent l’inaction des gouvernements de même que "l’éco-blanchiment" pratiqué par des entreprises.

Mais il est de plus en apparent que nous ne pourrons résoudre la crise climatique et la perte de biodiversité qui menacent notre survie sur terre sans adresser en même temps la crise sociale et l’inégalité au sein de notre société.

"Ce que nous n’avons toujours pas compris et qu’il est essentiel de comprendre, c’est qu’il ne s’agit pas seulement de réchauffement climatique, mais de réchauffement climatique dans un monde inégal et injuste", a déclaré Thiagarajan Jayaraman, un universitaire indien expert en politique du climat et de l’environnement. "Sans égalité et équité, autrement dit sans paix et sécurité, on ne peut pas efficacement lutter contre le changement climatique."

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Sur tous les fronts

Un constat partagé par Nani Jansen Reventlow, fondatrice de l’organisation Systemic Justice qui souligne l’intersection entre les différentes discriminations et la nécessité d’intervenir, sur tous les fronts sans établir de cloisons.

Cette avocate hollandaise de 44 ans, spécialisée en droits humains, possède un CV impressionnantDiplômée de l’université de Columbia à New York, fellow de l’université de Harvard à Boston et professeur à la Blavatnik School of Government de l’université d’Oxford au Royaume-Uni, elle collectionne les postes de conseillère et d’experte au sein de nombreux conseils d’administration et d’organisations comme le Forum Economique Mondial de Davos, Human Rights Watch et Global Voices.

Ashoka fellow depuis 2021 [Les Fellows Ashoka sont des entrepreneurs/euses sociaux visionnaires, qui développent des solutions nouvelles afin de transformer en profondeur le fonctionnement de notre société], elle a également reçu de nombreux prix et récompenses et figure dans le classement du magazine Politico des personnalités clefs de la révolution technologique européenne.

Le droit international pour construire un monde meilleur

"Lorsque j’étais enfant à Amsterdam, je rêvais d’être médecin, raconte-t-elle. "Je voulais m’occuper des gens et contribuer à la société. J’ai d’ailleurs commencé des études de dentisterie pour devenir chirurgien et opérer dans les pays en développement."

Mais au cours de la deuxième année, se rendant compte que ce n’est pas une carrière pour elle, Nani décide d’étudier le droit. "Un comble, avoue-t-elle en riant, "car j’avais l’habitude de dire que c’est la discipline que l’on choisit lorsque l’on n’a aucune idée du métier que l’on veut faire ! Mais pour moi, le droit international et en particulier le système international des droits humains sont devenus une passion qui m’a permis de réaliser mon rêve de participer à la construction d’un monde meilleur."

Après plusieurs années d’études et de formation dans différents pays qui lui permettent d’élargir son champ de vision et d’apprendre les langues, Nani Jansen Reventlow accepte une poste à Londres dans une ONG de défense de la presse.

Le patron de Media Defence lui laisse la liberté de gérer ses dossiers. Durant cinq ans, l’avocate représente avec succès des journalistes devant une cinquantaine de juridictions dans le monde parmi lesquelles la Cour européenne des Droits de l’Homme, la Cour Africaine des Droits de l’Homme et des Peuples ou encore le Comité des Droits Humains des Nations Unies.

Victoires

L’une de ses plus belles victoires est celle qui fait acquitter un de ses clients, M. Konaté, un journaliste du Burkina Faso emprisonné pour avoir écrit un texte critiquant un procureur général de son pays. "Nous avons gagné ce procès devant la Cour Africaine des Droits de l’Homme, raconte Nani. C’était leur premier litige de liberté d’expression et le jugement fut véritablement historique, décrétant que l’emprisonnement ne pouvait jamais constituer une peine acceptable dans un cas de diffamation. Le Burkina Faso a par conséquent été obligé d’amender son code pénal et a dû verser des dédommagements à M.Konaté."

Nous voulons transformer la façon dont la loi fonctionne pour les gens qui se battent contre l’injustice qu’elle soit climatique, raciale ou économique et toutes les formes de discrimination

Au bout de cinq ans, la jeune femme se remet une nouvelle fois en question et décide d’explorer d’autres secteurs dans lesquels défendre les droits humains. A Harvard, au Berkman Klein Center for Internet and Society, elle se met à travailler sur la collaboration entre universitaires, avocats et experts en technologie pour instaurer une stratégie de défense dans le domaine des droits digitaux, utilisant tous les outils qui sont disponibles.

Et dans la foulée, elle crée à Berlin le Digital Freedom Fund, une organisation soutenant les actions légales et le respect des libertés fondamentales dans le numérique. Une technologie dont l’utilisation pour surveiller et influencer les citoyens pose de plus en plus problème. "Nous abandonnons beaucoup de nos droits en ligne, remarque Nani Jansen Reventlow. C’est un danger réel. Lorsque nous acceptons par exemple les termes et conditions d’une application digitale, nous livrons nos données personnelles à une compagnie qui peut les revendre et les utiliser pour définir notre profil."

L’avocate instaure également au sein de l’organisation une procédure d’inclusion et de décolonisation qui adresse les différents aspects de justice raciale, économique et technologique.

Consulter les communautés concernées

C’est donc tout naturellement, selon elle, que l’année dernière, elle fonde Systemic Justice, une structure européenne de litiges stratégiques dirigée et composée par une majorité de personnes de couleur. "Ceci est une première en Europe", explique la jeune femme. "De même que notre approche qui est celle de consulter les différentes communautés et de les laisser décider l’ordre du jour. De leur donner, en fait, le pouvoir auquel elles ont droit. Nous voulons transformer la façon dont la loi fonctionne pour les gens qui se battent contre l’injustice qu’elle soit climatique, raciale ou économique et toutes les formes de discrimination."

Ayant grandi dans un foyer mixte avec un père Malien et une mère Hollandaise blanche, Nani n’a pas vécu d’épisodes racistes traumatisants dans son enfance. "Ce n’est qu’à l’âge adulte que j’ai découvert le racisme institutionnel aux Pays-Bas, dit-elle.

Une réalité accompagnée par un déni au sein de la population qui refuse de confronter le passé colonial et qui pense sincèrement que notre pays est tolérant et ouvert aux étrangers. "Une simple question m’est souvent posée : 'Quelle est votre nationalité ?' Et lorsque je réponds : 'Je suis Hollandaise', j’observe souvent un regard incrédule ou alors la personne insiste : 'Oui, mais votre pays d’origine, c’est lequel ?' Ce qui prouve que pour beaucoup encore, un natif de Hollande est nécessairement blanc."

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Plus de visibilité

Elle reconnaît toutefois que le changement est en train de se produire grâce aux quotas en faveur de la diversité, grâce également à plus de visibilité au cinéma et dans les médias. "Lorsque j’étais enfant, remarque-t-elle, la seule image montrant des couleurs de peau différentes était la publicité des United Colours of Benetton ! Nous avons progressé !"

Nani Jansen Reventlow se veut une optimiste réaliste qui croit fermement à la valeur de lutter chaque jour pour des progrès à petits pas. Elle privilégie la créativité et les approches nouvelles et est déterminée à défendre les plus vulnérables dans notre société. A en juger par son parcours de vie, il y a fort à parier qu’elle y parviendra.

Nani Jansen Reventlow interviendra le 29 novembre dans le Ashoka Change Makers Summit à Bruxelles.

Retrouvez les chroniques d’Esmeralda de Belgique chaque mois sur Les Grenades.

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