"Notre société évolue, il faut aussi faire évoluer nos conventions" estime Patrick Charlier, codirecteur d’Unia

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01 juin 2021 à 21:18 - mise à jour 01 juin 2021 à 21:39Temps de lecture4 min
Par Hugues Angot

Faut-il autoriser les signes convictionnels sur le lieu de travail ? Le débat est relancé depuis plusieurs semaines, surtout à Bruxelles, suite à une décision de justice. Début mai, la Stib, la société de transports bruxelloise, a été condamnée, entre autres, pour discrimination directe en matière de conviction religieuse. Pour faire court, une jeune femme, voilée, n’a pas été engagée en raison de la politique de neutralité exclusive de la Stib, une politique qui n’autorise aucun signe convictionnel sur le lieu de travail. A présent, les débats s’enflamment.
QR l’actu fait le point avec Patrick Charlier, codirecteur d’Unia, centre interfédéral pour l’égalité des chances, et Caroline Sägesser, chargée de recherche au CRISP et spécialiste de la laïcité.

Confusion entre signe convictionnel et convention au travail ?

Pour Patrick Charlier, il est clair que les conventions ont évolué et ne sont plus les mêmes qu’il y a 20 ou 30 ans : "Notre société change, et une diversité convictionnelle en émerge. La question du port du foulard est une réalité de notre société en évolution, dont les conventions doivent, elle aussi, évoluer".
De son côté, Caroline Sägesser estime qu’il est essentiel de distinguer l’espace public et la fonction publique : "Dans l’espace public, il est évident que l’on peut afficher ses convictions, mais dans la fonction publique, il existe un principe de neutralité. Le tout est de décider si ce principe doit être absolu ou non… Pour certains, c’est avant tout la neutralité du service qui compte. Service qui n’est pas mis à mal même si des agents affichent leurs convictions. D’autres sont d’avis que la neutralité concerne également l’apparence des agents, qui ne doivent donc afficher aucun signe convictionnel".

Liberté de culte inaltérable ?

La liberté de culte est inscrite dans la constitution, mais elle n’est pas absolue, nous indique Patrick Charlier : "Comme pour toutes les libertés et tous les droits fondamentaux, les limites sont fixées au nom de la sécurité, de la santé, de la protection des droits d’autrui ou encore de la neutralité. Ce sont des arguments qui peuvent jouer. Le tout est d’examiner où l’on place le curseur entre la liberté de culte et les autres principes fondamentaux. C’est bien cela qui l’objet du débat actuel".

Le foulard symbole de soumission ?

Le foulard serait le symbole de la soumission de la femme, c’est ce qui pose problème pour certains. Pour Patrick Charlier, il faut être plus nuancé. " Je refuse de ne donner qu’un seul sens au foulard. Il y a évidemment de situations où le port du foulard est un signe de soumission, mais il s’agit aussi parfois d’un acte militant, d’une pratique culturelle, d’un effet de mode, d’une fierté ou d’un un acte d’émancipation. Le foulard est polysémique". Mais pour Carolie Sägesser, il faut distinguer deux choses dans ce port du foulard : il y a le sens que la personne qui porte le voile donne à son geste, et ce sens n’appartient qu’à elle. C’est le principe de liberté. Mais il n’en reste pas moins que le foulard est un signe d’appartenance à une conviction religieuse. Ce signe, pour l’observateur extérieur, peut représenter une adhésion aux principes portés par cette religion. Lorsque l’on parle d’égalité entre les hommes et les femmes, il faut mentionner que les religions ont renforcé une certaine idée du patriarcat dans nos sociétés. Par ailleurs, même si l’on ne peut pas préjuger de ce qu’une personne pense ou croit, il peut y avoir potentiellement un conflit entre la loi religieuse et la loi de l’État. Le fait de montrer son appartenance à une religion peut amener certains observateurs à s’interroger sur une tension de ce type".

L’Islam influence-t-il notre société ?

Certaines évolutions, comme le changement de nom du marché de Noël ou des congés scolaires, n’ont jamais été faites sur base de demandes de la communauté musulmane, explique Caroline Sägesser. "Ces évolutions sont le simple fait d’une sécularisation décidée par le monde politique au nom du pluralisme de la société. Ce ne sont pas des revendications propres à la communauté musulmane. Leurs revendications portent sur les mêmes droits que les autres confessions religieuses, nous ne sommes pas face à un agenda politique qui influerait sur notre mode de vie ou nos institutions".

Frilosité politique

Il y a clairement dans ce dossier une certaine frilosité politique, nous confie Caroline Sägesser. Concernant le dossier Stib, elle estime que pouvoir politique bruxellois doit se saisir pleinement du problème, et ne pas le laisser uniquement dans les mains de la justice. Mais au-delà de ce dossier précis, la question reste très délicate, en particulier pour la gauche : "En fait, face à cette question, on constate que pour la gauche, il y a deux valeurs essentielles qui s’affrontent. D’un côté, la neutralité de l’État, la laïcité, l’émancipation des hommes et des femmes par rapport au diktat du religieux, et puis de l’autre, la tradition inclusive, l’égalité des chances, l’accès à l’emploi, la solidarité avec les fils et les filles de l’immigration. Ces deux points de vue sont très difficilement réconciliables".

La Belgique laïque ?

Le principe de laïcité n’est pas inscrit dans notre constitution, et il poserait question chez nous : "En Belgique, la laïcité est une conviction qui est reconnue et financée comme les autres cultes. Si l’on veut l’inscrire dans la constitution comme un principe de base, il faudrait donc considérer que cette conviction est supérieure aux autres convictions religieuses ou non religieuses". Faire de la Belgique un État laïc ne serait donc pas pour demain.

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