Belgique

Nucléaire : en juin 2020 déjà, à la Chambre, Engie appelait à une décision rapide

Loading...
09 déc. 2021 à 17:54 - mise à jour 10 déc. 2021 à 11:21Temps de lecture5 min
Par Himad Messoudi

Sortira ? Sortira pas ? Il n’y a, a priori, plus guère de suspense suite aux propos des responsables d’Engie. D’abord via un courrier signé du président du CA d’Engie, adressé au Premier ministre, ce mardi. Ensuite, après une communication tous azimuts du CEO d’Engie Belgium, Thierry Saegeman : sur nos antennes dans Déclic, chez nos collègues de la VRT, sur Bel RTL. Avec, à chaque fois, le même message, dans les deux langues : impossible de prolonger les deux réacteurs les plus récents.

Tant dans le courrier des dirigeants d’Engie, que dans les déclarations du CEO d’Engie Belgique Thierry Saegeman, Engie rappelle que "de manière constante ces dernières années", le groupe évoquait l’impossibilité de prolonger en cas de décision tardive. Alors même que l’électricien français souhaitait prolonger trois réacteurs, pour 20 ans, comme l’expliquait au "Soir" en octobre 2019, l’alors nouveau président du CA d’Electrabel (Engie Belgium), Johnny Thijs déclarait : "Si on le fait, il faut investir 1,3 milliard pour les mettre à niveau, car les normes de sécurité évoluent tout le temps. Alors autant bénéficier à plein pot de cet investissement, pendant 20 ans. Mais si les responsables politiques disent que deux centrales suffisent pendant dix ans, il faudra discuter. Ça ne me paraît pas logique, mais on verra…"

"Engie Electrabel ne prendra aucun risque"

Cette volonté de prolonger, elle a été répétée, plusieurs fois, ces deux dernières années. Tout comme l’importance de décider rapidement. Sur Bel RTL, Thierry Saegeman expliquait que tous "les partis étaient informés". C’est même plus large : le CEO d’Engie Belgique et le président du CA ont été auditionnés par la Chambre de représentants le 10 juin 2020, en Commission Energie. Et parmi l’assistance, la ministre responsable (en affaires courantes), la MR Marie-Christine Marghem et celle qui lui succédera à ce poste quatre mois plus tard, la Groen Tinne Vander Straeten. Le compte rendu de cette réunion est introuvable sur le site de la Chambre, mais on peut retrouver les réponses aux interpellations des députées en annexe d’une résolution N-VA appelant, en novembre 2020, à la prolongation de deux réacteurs nucléaires.

Johnny Thijs a ainsi expliqué qu' "Engie Electrabel ne prendra aucun risque : aucun engagement ne sera pris sans une modification préalable de la loi sur la sortie du nucléaire et sans un cadre clair." Thierry Saegeman a, lui, vanté, la fiabilité de Doel 4 et Tihange 3 : "Leur taux moyen de disponibilité était de 84% pour la période 2008-2020 ; Il est monté à 95, voire même 97% en 2019, et est jusqu’à présent de 99% en 2020. Engie Electrabel évalue une disponibilité d’environ 80% après réalisation des travaux nécessaires à la prolongation."

Plus important encore, lors de l’exposé des deux représentants d’Engie (dont la retranscription n’est pas disponible), une ligne du temps (voir ci-dessous) intitulée "Des décisions rapides sont nécessaires concernant une éventuelle prolongation du cycle nucléaire" a été présentée. Les deux hommes ont plaidé pour le scénario d’une prolongation de deux réacteurs, qui offre "un double avantage : la sécurité d’approvisionnement et […] le risque géopolitique associé à une augmentation significative de la consommation de gaz. " Autres éléments positifs : " la prolongation de Doel 4 et Tihange 3 permettra d’économiser environ 5 Mton (mégatonnes) de CO2 par an […] La prolongation de deux unités nucléaires permettrait la création de 2000 emplois qualifiés directs et indirects, dans les trois régions."

© Tous droits réservés

Et les deux hommes de rappeler, encore une fois : "Si le choix du nucléaire doit être fait, le temps presse. Il s’agit d’un processus industriel contrôlé et d’un parcours contractuel et législatif complexe." Et de détailler certains éléments de ce processus : le lancement de la fabrication des nouveaux assemblages doit débuter début 2022 "au plus tard" ; l’évaluation des impacts environnementaux prend entre 24 et 36 mois ; et surtout, en gras dans la présentation faite par Engie : "Compte tenu du fait que les projets LTO majeurs et les commandes de combustible ne pourraient être lancés qu’une fois la loi de sortie de 2003 modifiée, cela nous ramène donc à 2020 pour une décision de principe sur l’extension (ou non) de la durée d’exploitation de Doel 4 et Tihange 3."

Le 10 juin 2020, Engie annonce donc au Parlement qu’en l’absence de décision de principe en 2020, la prolongation des deux réacteurs n’était pas envisageable. Et Engie de demander à la Chambre de donner un mandat au gouvernement Wilmès II "pour des pourparlers exploratoires avec Electrabel. Cela permettrait de gagner du temps et créer de la clarté pour le prochain gouvernement qui, nous l’espérons, décidera au début de cette législature si l’énergie nucléaire doit continuer à faire partie du mix électrique après 2025."

De mandat, il n’y en n’eut pas. Le gouvernement Wilmès était concentré sur la gestion de la pandémie, c’était l’époque du "kern + 10" ou "super kern", on ne parlait guère de nuke.

11 mois de retard

Un été de négociations passe. Nous sommes le 29 septembre, à quelques encablures de la fin de la négociation. Des bouts de l’accord de gouvernement commencent à fuiter, on apprend que la Vivaldi maintient le calendrier de sortie du nucléaire. Le même jour, un document interne "limité" d’Engie met à jour la ligne du temps présentée à la Chambre au mois de juin. Et la conclusion est sans appel : "Le report d’une décision de principe sur l’avenir de Doel 4 et de Tihange 3 à la fin de 2021 rend de facto impossible la poursuite de l’exploitation de ces unités au-delà de leur date de fermeture actuelle, à savoir juin/septembre 2025. Ce calendrier entraîne en effet un retard de 11 mois comme expliqué ci-dessus : une loi modifiée en mai 2023 au lieu de juin/juillet 2022. Si le gouvernement veut garder la possibilité d’assurer la disponibilité de Doel 4 et de Tihange 3 après leur période légale actuelle, une décision de principe doit donc être prise au plus tard fin 2020." Selon l'agence de presse Belga, "la nouvelle ministre de l’Energie, Tinne Van der Straeten (Groen), n’a pas souhaité réagir à la note d’Engie Electrabel."

Cette nouvelle version de la ligne du temps, le journal De Tijd en faisait référence le 2 octobre 2020. Nous avons également pu la consulter et en extraire la ligne du temps telle qu’imaginée par Engie. En cas de décision de prolongation fin 2020, Tihange 3 et Doel auraient été disponibles en, respectivement, août 2026 et mai 2026. Avec, donc, 11 mois de retard.

Loading...

Cette ligne du temps est assez intéressante. On y découvre les temporalités des différentes procédures d’un projet LTO (exploitation à long terme) : les études techniques (déjà en cours depuis 2019), la durée des travaux (3 ans), la date limite pour la commande du carburant nucléaire (juin 2022), le vote de la loi modifiant le calendrier de fermeture des centrales, etc. En novembre 2021, selon cette ligne du temps, il aurait fallu lancer la procédure EIA (agence européenne de l’environnement) et un autre à la direction générale "Concurrence" de la Commission européenne.

Bref, en septembre 2020, Engie s’estimait déjà incapable de prolonger en temps et en heure, mais envisageait de la faire en cas de décision prise avant la fin de l’année 2020. Un an plus tard, la configuration politique ne permet plus guère d’imaginer que le gouvernement veuille faire changer d’avis Engie. Ce jeudi, Egbert Lachaert, le président de l’Open VLD, a usé d’une drôle d’image pour clôturer le dossier : "On peut réanimer une personne décédée après 5 minutes, mais là, c’est fini. Engie a été clair. […] Georges-Louis Bouchez doit tirer des conclusions à un moment donné."

Rendez-vous dans les jours à venir pour la décision officielle du gouvernement fédéral.

Pour revenir sur 20 ans d'atermoiements politiques autour de la sortie du nucléaire, écoutez cet épisode du podcast "Les Quatre Saisons"

Les Quatre Saisons - Episode 23

Pour voir ce contenu, connectez-vous gratuitement

Inscrivez-vous aux newsletters de la RTBF

Info, sport, émissions, cinéma...Découvrez l'offre complète des newsletters de nos thématiques et restez informés de nos contenus

Sur le même sujet

Articles recommandés pour vous