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Guerre en Ukraine

« On assiste clairement à l’émergence d’une guerre sale » : le point après deux semaines de guerre en Ukraine

10 mars 2022 à 19:17Temps de lecture5 min
Par Arthur Parzysz

Deux semaines après le début de la guerre en Ukraine, que reste-t-il de la stratégie de Vladimir Poutine ? Comment son armée s’adapte-t-elle à la résistance ukrainienne ? Qu’attendre des pourparlers ? On fait le point.

Ils ont surestimé le potentiel de leur propre armée

15 jours. Voilà 15 jours que l’armée russe de Vladimir Poutine a envahi le territoire ukrainien. 15 jours d’une guerre que le Président russe voulait " éclair ", mais qui commence à faire long feu. Des villes et villages d’Ukraine sont tombés, bien sûr. Les sites nucléaires de Tchernobyl et Zaporijjia sont désormais sous contrôle russe, aussi. Mais face à l’offensive des bataillons russes, les forces ukrainiennes ont démontré, plus d’une fois, leur résistance.

Une résistance qui, selon le chercheur en relations internationales (ULB) Julien Pomarède, est une des deux causes de l’actuel affaiblissement de la force de frappe russe. Il y a eu un double manque de discernement chez Vladimir Poutine et son état-major " explique-t-il. " Non seulement, ils ont sous-estimé la résistance ukrainienne, mais ils ont aussi surestimé le potentiel de leur propre armée. Une armée aujourd’hui confrontée à des problèmes logistiques : manque de carburant, de rations pour les soldats et de camions nécessaires au transport de l’artillerie. "

Conséquence directe de ce ralentissement : le camp russe se voit désormais obligé de revoir ses ambitions et sa stratégie militaire. Pour Nicolas Gosset, chercheur à l’Institut royal de Défense, " Si le plan initial était une occupation très large de l’Ukraine, on voit bien qu’on n’est plus dans ce scénario-là, analyse-t-il. Aujourd’hui, les attaques se concentrent sur la conquête du croissant oriental, qui s’étend depuis le nord de Kiev, longe la frontière Nord-Est et descend vers le Donbass et la mer d’Azov au Sud-Est. "

L’émergence d’une guerre sale

Pour autant, les combats et bombardements n’ont toujours pas cessé. En témoigne la récente frappe aérienne sur un hôpital pédiatrique à Marioupol, ou l’histoire d’Igor, cet Ukrainien qui a tout perdu dans le bombardement de son village, à 30 km au sud de Kiev. Des attaques indiscriminées qui visent donc aussi (et de plus en plus) des civils ukrainiens. Ce qui fait dire à Nicolas Pomarède, qu’ " on assiste clairement à l’émergence d’une guerre sale ". Et le chercheur en sciences politiques d’expliquer : " Il y a des bombardements volontaires de civils. On constate aussi que des bombes à sous-munitions sont utilisées et que des mines sont posées en sol ukrainien, ce qui est normalement strictement interdit. Ils utilisent aussi de manière extrêmement cynique les couloirs humanitaires, pour faire pression sur le gouvernement à travers la population. "

Cette stratégie est à imputer à la volonté du gouvernement de Vladimir Poutine d’utiliser la population ukrainienne comme levier stratégique, mais aussi au mode opératoire pas vraiment… chirurgical de l’armée russe. " La Russie manque en effet de munitions de précision ou guidées " explique Nicolas Gosset. " Cela ouvre donc la porte à beaucoup d’erreurs, d’approximation et de dommages collatéraux, concentrés à certains points du croissant oriental. Il y a peut-être aussi une volonté de terroriser la population et de montrer que les limites de la Russie sont beaucoup plus éloignées qu’on ne le pense " ajoute-t-il.

Des pourparlers… Pour quoi faire ?

Note positive cependant : face à l’enlisement relatif des forces russes, qui pourrait être accentué par le réchauffement des températures sur les champs de bataille, et suite aux tentatives avortées de dialogue entre délégations russe et ukrainienne, des pourparlers se déroulaient ce jeudi à Antalya (Turquie) entre ministres des affaires étrangères des deux pays.

Une première rencontre entre Dmytro Kuleba et son homologue russe Serguei Lavrov, en amont de laquelle les deux pays avaient modéré leurs exigences à l’égard de " l’autre ". Ainsi, une semaine après avoir déclaré vouloir " dénazifier " l’Ukraine, la Russie a affirmé ne plus chercher de changement de régime en Ukraine. De son côté, le Président Zelensky a récemment expliqué avoir " tempéré " sa demande d’adhésion à l’OTAN, tout en se disant " prêt à discuter " et prêt " aux compromis " dans une interview accordée au journal allemand Bild.

La teneur du discours des Russes reste l’idée d’une reddition ukrainienne

Pour Nicolas Gosset, ce pas en avant est un " signe que le plan ne se déroule pas de la manière escomptée pour la Russie. Que quelque chose influe du terrain. " Julien Pomarède de compléter : " même si les demandes russes sont restées assez floues jusqu’ici et même s’ils ont bien avancé sur certains fronts, ils ont quand même un certain intérêt à négocier. Pour Kiev par exemple, ils se rendent compte que ça va prendre mois à prendre tellement la ville est grande. " Qu’attendre alors de ces pourparlers ? Dur à dire pour nos deux experts… " La teneur du discours des Russes reste l’idée d’une reddition ukrainienne, rappelle Nicolas Gosset. Dans la manière dont ils présentent les choses, les conditions proposées sont toujours à prendre ou à laisser… " Les discussions de ce jeudi se sont d'ailleurs finalement terminées sur une absence d’avancées concrètes.

Ce n'est pas moi, c'est lui

Pendant ce temps-là et en parallèle des combats militaires, la bataille des discours fait aussi rage entre les deux camps impliqués dans cette guerre. Dans un des derniers actes enregistrés, les États-Unis ont accusé la Russie (qui répand l’idée d’un " plan " ukrainien visant à utiliser " des armes biologiques dans le pays avec la coordination de l’Otan ") de dénoncer ce qu’ils comptaient eux-mêmes mettre en place. Une contre-offensive légitime ou une nouvelle manche d’un blame-game constant entre puissances russe et américaine ?

Sur cette question Julien Pomarède hésite : " Les armes radiologiques ont historiquement quand même été très peu utilisées par rapport aux armes chimiques, voire pas du tout… " Ensuite, continue-t-il " il faut quand même se rendre compte qu’on est en Ukraine. Dans l’esprit des Russes, ce n’est pas la Syrie. Vladimir Poutine est donc aussi pris dans un dilemme duquel il n’arrive pas à se sortir. C’est-à-dire à la fois conquérir militairement une part du territoire, mais donc aussi infliger des pertes civiles à une population ukrainienne voisine. "

Pour Nicolas Gosset, la stratégie dénoncée par les États-Unis est en tout cas identique à celle utilisée par les Russes pour justifier leur attaque du 24 février. " Leur invasion, les Russes l’ont justifiée en disant que les Ukrainiens chercheraient à développer un programme nucléaire et ont beaucoup parlé de laboratoire biologique des États-Unis en Ukraine, ce qui a été démenti par une enquête indépendante des Nations Unies. " Et dans ce cas-ci conclut-il, " il y a en effet un faisceau de doutes que la Russie, poussée dans un coin, décuplerait son activité en utilisant des armes non conventionnelles ".

Entre affrontements militaires, attaques illégales, pertes civiles et difficultés à prédire une voie de sortie des conflits, cela fait aujourd’hui, 15 jours que la guerre en Ukraine a débuté. 15 jours.

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