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Journal du classique

Ouverture des orchestres aux femmes : une histoire de paravent

08 mars 2022 à 07:43Temps de lecture3 min
Par Sophie Gérard

On voudrait que la musique soit un domaine artistique asexué, où les questions de genre n’auraient pas lieu d’être, la musique se suffisant à elle-même. Et pourtant, la musique, tout en étant "le plus spirituel des arts", est également "le plus corporel" (Bourdieu, 1984), où la loi du genre est extrêmement présente.

En effet, dans l’esprit commun, les instruments ont un sexe, ou plutôt, un genre. Le tuba, le cor et autres grands cuivres, nécessiteraient du souffle et de la force, qualité que l’on rattache (à tort) au genre masculin. Le violoncelle, par la position que le musicien doit adopter pour en jouer, a également longtemps été réservé à la gent masculine. Mais au-delà des instruments en soi, ce sont également certains postes et statuts qui sont largement occupés par les hommes, depuis les solistes, en passant par les tuttistes, ou encore le poste de premier violon. Les orchestres civils et militaires ont dès lors largement été un territoire masculin, en dehors de quelques harpistes, voire quelques violonistes et altistes tolérées au début du XXe siècle. Les arguments invoqués pour légitimer cet entre-soi étaient variés : la femme serait moins créative, aurait un son faible, ne pourrait assumer les horaires nocturnes, perturberait l’entre-soi masculin… Autant d’arguments misogynes qui empêchaient les femmes à accéder à une carrière d’instrumentiste d’orchestre. Mais les choses vont changer à partir des années 70.

Getty Images

Auditions à l’aveugle

Déjà utilisés dans certains orchestres, le rideau ou le paravent sont utilisés lors des auditions au départ dans un souci d’ouverture du recrutement au-delà de la cooptation parmi le cercle des élèves et connaissances du chef. Le principe : les musiciens et musiciennes sont cachés derrière un paravent lors des épreuves de recrutement, empêchant ainsi les membres du jury d’identifier la personne et leur permettant de se concentrer uniquement sur la musique jouée.

Adopté dès les années 50 par le Boston Symphony Orchestra dans le but assumé de recruter plus de femmes, le système de l’audition à l’aveugle devient un véritable argument féministe dans les années 70. Et le résultat est directement visible. Ainsi, présentes à moins de 6% dans les formations américaines en 1970, les musiciennes constituent aujourd’hui un tiers du Boston Symphony Orchestra et la moitié du New York Philharmonic. Une étude américaine a par ailleurs démontré que l’utilisation du paravent durant les trois tours que comptent généralement les auditions augmente les chances des musiciennes de passer au second tour de 50%, et d’être choisies en fin de parcours de 30%.

Encore un effort

Aujourd’hui, la plupart des orchestres permanents utilisent le paravent, mais le plus souvent uniquement pour le premier tour, le jury invoquant l’importance de la présence scénique comme critère d’attribution des postes. Or, comme l’a démontré une étude française, après l’analyse des auditions d’orchestres permanents français n’utilisant le paravent qu’au premier tour, les femmes sont plus nombreuses que les hommes à accéder au tour suivant, mais se retrouvent cinq fois moins nombreuses en fin de parcours.

Par ailleurs, elles ne sont pas encore présentes partout, n’étant que quelques-unes à accéder aux pupitres de cuivres, et de moins en moins parmi les instruments les plus graves. Elles sont encore plus absentes des postes de solistes, où 8 instrumentistes sur 10 restent des hommes. Ne parlons pas des chefs d’orchestre, profession qui reste essentiellement masculine, à quelques exceptions près.

Le chemin reste encore long pour la féminisation des orchestres classiques et même, plus largement, pour la diversification au sens large des grands ensembles. En témoigne le célèbre Philharmonique de Vienne qui n’accepta une femme en son sein qu’en 1997 (la harpiste Anna Lelkes, présente au sein de l’orchestre depuis 20 ans avant sa titularisation) et qui ne compte encore aujourd’hui que 19 femmes parmi les 140 musiciens qui le composent

New York Philharmonic 2010-11 Season Opening Night Gala - (c) Getty Images

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