Belgique

Pas de F1 à Spa Francorchamps 2003 : la sortie de piste d’Ecolo

L'Histoire continue

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03 août 2022 à 09:55Temps de lecture5 min
Par Bertand Henne

Les verts et le pouvoir c’est une histoire compliquée. On le voit autour du dossier nucléaire aujourd’hui, alors qu’Ecolo participe pour la deuxième fois de son histoire à un gouvernement fédéral. Dans l’Histoire continue on a donc décidé de revenir sur la première expérience au pouvoir au fédéral d’Ecolo entre 1999 et 2003 et sur un épisode en particulier : la polémique autour de l’annulation du grand prix de Francorchamps en 2003 après le vote d’une loi interdisant la publicité pour le tabac.

Une publicité pour le tabac a Francorchamps en 1993
Une publicité pour le tabac a Francorchamps en 1993 © Tous droits réservés

Par rapport à la sortie du nucléaire, ou le survol de Bruxelles c’est un dossier beaucoup moins stratégique, mais c’est un dossier très symbolique dans lequel Ecolo a sous-estimé ses adversaires et sous estimé l’impact d’une politique sur l’opinion publique. Il est surtout très représentatif de l’isolement dans lequel se sont retrouvés les verts. Ecolo s’est laissé enfermer dans une image d’irresponsabilité, celle d’idéologues inflexible qui sacrifient les emplois pour des questions de principes.

Le contexte c’est donc le premier gouvernement Arc-en-ciel de Guy Verhofsadt en 1999. Ecolo vient de connaître un triomphe aux élections. C’est le grand bain du pouvoir pour les verts. Dès le départ la cohabitation s’avère compliquée, mais la majorité abouti malgré tout dans de nombreuses réformes. Mais avec le temps, les partenaires d’Ecolo, le PS et le MR savourent de moins en moins le mariage à trois. Ecolo finira par quitter le gouvernement quelques semaines avant les élections à propos du survol de Bruxelles, mais cette manœuvre ne parviendra pas à sauver l’image du parti. Et la sanction des urnes sera lourde.

Isabelle Durant et Michel Guilbert, sénateurs Ecolo en juillet 2003
Isabelle Durant et Michel Guilbert, sénateurs Ecolo en juillet 2003 © Tous droits réservés

Stavelot, 11 décembre 2002

A Stavelot, l’hiver prend peu à peu ses quartiers. Dans une petite rue pavée du centre-ville, plusieurs clients attendent avec impatience l’ouverture du buraliste. En vitrine, devant les magazines ou les articles pour écoliers, trône un T-shirt floqué du grand logo rouge et Blanc de la célèbre marque de cigarette Marlboro. En se rapprochant un peu, il s’avère que la marque Marlboro a été détournée en “Marre d’Ecolo”. Sur la maison de maître d’à côté, une affichette nous regarde avec un slogan “L’excès de politique nuit gravement à la santé économique”. Décidément, il se passe quelque chose à Stavelot. Alors les caméras du JT débarquent dans cette petite ville ou l’on ne le voit que pour le laetare.

Tout le monde parle du grand prix de Formule 1, grande fierté de la commune. Il n’aura pas lieu l’année prochaine. La veille, le parlement n’a pas trouvé de majorité pour autoriser la pub sur le tabac lors du grand prix. Pas de tabac, pas de grand prix. A Stavelot, une majorité de gens interrogés sont d’accord. S’il n’y a pas de grand prix, c’est la faute à Ecolo.

La tension est telle que des menaces sont proférées contre les représentants locaux du parti. Ils doivent annuler une rencontre prévue ce soir-là sur le développement durable. Ecolo n’est plus le bienvenu à Stavelot.

Panneau situé à l’entrée du circuit de Spa Francorchamps début 2003
Panneau situé à l’entrée du circuit de Spa Francorchamps début 2003 © Tous droits réservés

La victoire de 1999

Pour comprendre pourquoi Ecolo n’est plus le bienvenu à Stavelot il faut remonter. Le 13 juin 1999 dans un café d’Ixelles. Écolo a installé son QG électoral. La décennie Julie et Mélissa, celle des affaires Agusta et de la dioxine se termine dans le fiasco pour la majorité composée des socialistes et des sociaux-chrétiens. Ecolo triomphe dans les urnes. Ce soir-là, les militants sont euphoriques. Euphorique et en même temps anxieux, car pour la première fois, il va falloir gouverner. La coalition arc-en-ciel regroupe sous la houlette de Guy Verhofstadt, les libéraux, les écologistes et les socialistes. Le gouvernement met en place une série de réformes, il est assez volontaire, même si des tensions apparaissent de plus en plus fréquemment. Les Écologistes, expérimentés, se retrouvent sous le feu. C’est la loi de la politique, les partenaires sont aussi des adversaires, ils exploitent chaque faille pour pousser leurs avantages.

La loi antitabac

Et, une faille apparaît au grand jour le 17 juillet 2002.

Ce jour-là les sénateurs s’apprêtent à partir en vacances. Un dossier vient pourtant perturber leurs préparatifs. L’interdiction de la pub pour le tabac. Elle a été décidée en Belgique dès cette année dans l’esprit d’une directive européenne. Mais problème, sans la publicité pour le tabac, le grand prix de spa Francorchamps est potentiellement menacé. Un député PS et un député MR tentent de faire voter une dérogation. Sans succès.

Les sénateurs flamands, comme un seul homme, refusent de sauver le grand prix de Belgique et s’opposent à un report de loi antitabac. Dans le camp francophone, le PS et le MR cravachent pour le grand prix, le cdH hésite, mais Ecolo lui ne plie pas. Le sénateur bruxellois Josy Dubié est plutôt satisfait d’avoir eu la tête du grand prix au nom de la santé publique. Faire primer la santé publique sur l’économie oui. Mais aussi peut-être condamner le grand prix wallon. Voilà les écologistes complètement isolés. Ecolo, vote avec les Flamands, contre le grand prix de Francorchamps. Voilà le récit qui s’impose dans les médias du sud du pays.

De son côté, Ecolo à bien du mal à justifier pourquoi l’interdiction de la pub ne peut attendre 2006, date à laquelle l’interdiction vaudra partout en Europe.

Le 21 novembre la sénatrice Ecolo Marie Nagy lors du vote de la dérogation de la loi interdisant la publicité pour le tabac.
Le 21 novembre la sénatrice Ecolo Marie Nagy lors du vote de la dérogation de la loi interdisant la publicité pour le tabac. © Tous droits réservés

Mais, les défenseurs du circuit ont un espoir. Que la FIA, la fédération accepte d’organiser le grand prix malgré l’interdiction de la pub tabac. Trois mois plus tard, à Londres. Dans une salle de presse bondée de journalistes, Bernie Ecclestone, le patron de la F1 et Max Mosley, le patron de la fédération, annoncent le programme pour l’année 2003. Francorchamps est puni. Et ne figure pas au programme. Max Mosley l’annonce brutalement.

Ecolo est accusé par les autres partis et une bonne partie de la presse d’avoir sacrifié le grand prix au nom de son idéologie. Le journal la Dernière heure ira même jusqu’à organiser une distribution gratuite d’autocollants, “sauvons Francorchamps” à coller à l’arrière des voitures.

L’opinion publique semble se retourner. Les sondages sont mauvais pour les verts. Les trois autres partis francophones comprennent qu’ils ont un coup à jouer pour les élections qui doivent se tenir dans quelques mois. Alors PS et MR s’organisent pour appuyer là où ça fait mal. Il s’agit de sauver les autres grands prix, en 2004, 2005 et 2006. L’idée est toujours de repousser la loi tabac, et la réponse d’Ecolo est toujours la même, la santé avant le grand prix. Cette posture "de principe" suscite des réactions ouvertement hostiles au sein de la majorité. Dans le débat dominical de Mise au point l’écologiste bruxelloise Evelyne Huytebroeck est face au sénateur Libéral liégeois Philippe Monfils qui traite les verts de talibans.

Le piège se referme sur ÉCOLO. Car reporter de 4 ans l’interdiction de la pub n’apparaît pas une concession majeure pour sauver le grand prix. Ecolo s’enferme dans une image de fermeté. Le 10 décembre s’annonce le dernier acte. C’est la séance plénière du parlement. La dernière possibilité pour sauver le grand prix. Ecolo est le seul parti francophone à voter contre la dérogation. Les parlementaires francophones s’en donnent à cœur joie. Ecolo n’est pas seulement isolé, il est aussi humilié et attaqué de toute part. Les relations au sein des différents gouvernements tournent au vinaigre. Les verts quitteront d’ailleurs le gouvernement fédéral quelques semaines plus tard à propos d’un autre dossier ou ils se sont retrouvés isolés, le survol de Bruxelles. Aux élections de 2003 Ecolo va perdre plus de la moitié de ses voix. 250.000 votes perdus. Pour les verts, Francorchamps a été une morne plaine. Un Waterloo politique qu’ils n’oublieront jamais.

Retrouvez le récit complet dans le lien Auvio, avec les interviews de Patrick Dupriez, ex-président d'Ecolo et de Benoît Rihoux, prof à l'UCL.

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