La matinale - Poésie

Penderecki : le courage de s’inventer

© DIEGO AZUBEL – BEGLA

31 mars 2020 à 08:03Temps de lecture2 min
Par Camille De Rijck

Camille De Rijck revient sur la disparition du compositeur et chef d’orchestre polonais, Krzysztof Penderecki, à l’âge de 86 ans.

À chaque fois que s’éteint un grand acteur hollywoodien qui appartenait à l’âge d’or, la presse s’empresse de sortir de son classeur de lieux communs l’expression "c’est l’un des derniers géants qui s’en est allé", oubliant que chaque génération en compte quelques-uns et que l’arithmétique, au moins, devrait nous prémunir de ce genre de banalités.

Toujours est-il que même l’arithmétique doit s’incliner face à la disparition, ce dimanche 29 mars, de Krzysztof Penderecki qui était, incontestablement, l’un des derniers géants de la musique du vingtième siècle. L’un des plus importants, sans doute, par la qualité intrinsèque de sa musique, bien évidemment, bien qu’en la matière je pense à Woody Allen qui un jour à Venise voyant un vaporetto rempli de fans lui adresser des salutations effusives, s’était tourné vers son épouse pour lui dire "ils sont gentils de me reconnaître, comme ça, mais un seul a-t-il vu mes films ?" Penderecki était un nom, certaines de ses pièces s’étaient fait une place de choix dans le catalogue finalement assez restreint des œuvres souvent programmées du vingtième siècle, mais l’essentiel de son corpus reste à découvrir.

En naissant en 1933 en Europe centrale et en disparaissant ce 29 mars 2020, le compositeur polonais aura connu les grands bouleversements géopolitiques de son continent ; parallèlement, il aura aussi connu – et remis en question – les grands bouleversements esthétiques, embrassant comme une libération la tabula rasa voulue par ses aînés Boulez et Nono avant d’y renoncer, sans colère et sans haine. C’est qu’il ne vit jamais le radicalisme de la musique de ces grands trublions comme un acte de destruction mais, au contraire, comme un geste d’universalisme ou – comme il disait lui-même – comme une sorte de socialiste réaliste. Ce sont ces deux qualités qui définissent avant tout Penderecki : il fut courageux et il doutait. Courageux parce que citoyen de pays communistes, il n’hésita jamais à adopter des langages abrasifs qui dérangeaient le régime, il n’hésita pas non plus à afficher sa foi face aux Communistes qui interdisaient pourtant la religion, mais dans un langage d’une telle complexité, qu’il ne s’attira pas non plus les louanges des autorités religieuses, lesquelles eurent souvent trois guerres de retard en matière d’esthétique.

Ainsi son langage évolua-t-il. La chute du mur de Berlin y contribua-t-elle ? Certainement ; mais certainement moins que son installation sur le campus de Yale où il dispensa son enseignement. Ainsi se mit-on à le fêter, un peu partout sur terre, reconnaissant en lui cet immense artiste qui parvint, au-delà des conflits esthétiques, à se faire entendre du plus grand nombre, sans jamais rien trahir de son art. L’équivalent d’un Lynch au cinéma ou d’un Bacon en peinture. Peu importe ; Penderecki nous aura quittés discrètement, nous laissant comme lien, sa musique, foisonnante, passionnante et complexe – y compris dans son apparente simplicité ; la redécouvrir aujourd’hui est la plus belle chose que nous puissions faire pour célébrer sa vie. Et pour nous enrichir.

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