Décrypte

Pensions : 65 ans contre 62 ans, et malgré cela, le Belge prend sa retraite avant le Français

Le focus sur les retraites

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Par Guillaume Woelfle via

Le Conseil constitutionnel français a donc validé vendredi la mesure phare de la réforme des retraites préparée par le gouvernement français : le report de l’âge légal de la pension de 62 à 64 ans. En Belgique, l’âge légal de départ à la retraite est de 65 ans, et sera repoussé à 66 ans en 2025 puis 67 ans en 2030. Alors, les Belges travaillent-ils davantage que les Français ? Et part-on tous réellement à 62, 64, 65 ou 67 ans ? Selon nos chiffres, c’est loin d’être le cas en Belgique. Les Français partent même en moyenne à la retraite après les Belges, malgré un âge légal de départ plus tôt. Décryptage.

© Getty images

La réforme des retraites proposée par le gouvernement français n’est soutenue que par 26% des Français, indique un sondage réalisé mis février par OpinionWay, relayé par Les Echos. Pourtant, Emmanuel Macron et Elisabeth Borne ne reculent pas, le président affirmant même qu’il souhaite une entrée en vigueur de la réforme "dès la fin de l’année". Ce vendredi 14 avril, le Conseil constitutionnel français a validé l’essentiel de la loi du gouvernement. Pour les opposants à la réforme, il s’agissait de la dernière voie légale d’opposition au report de l’âge légal de la retraite de 62 ans à 64 ans en France.

Mais en Belgique, certains s’étonnent. Des centaines de milliers de personnes sont dans la rue pour s’opposer à un passage à 64 ans alors que le Belge travaille jusque 65 et bientôt 67 ans. Comme le dit un twitto, en France "c’est la révolution" pour 64 ans, mais "ça passe crème pour 67" en Belgique.

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De nombreux messages sur Faceboook s’étonnent également des réactions parmi la population française suite à l’annonce d’un report de l’âge légal vers un âge inférieur à l’âge belge. Et de fait, en comparant ces âges-là, les Français ont un âge de départ légal inférieur que celui des Belges.

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La comparaison des âges légaux a-t-elle du sens ?

Ces différents internautes procèdent en fait à une comparaison entre les âges légaux de départ à la pension pour juger de la "générosité" d’un système. "Ce n’est pas suffisant pour comparer les régimes de pension, remarque Françoise Masai, ancienne vice-gouverneur de la BNB et ancienne membre de la Commission de réforme des pensions 2020-2040. Pour comparer les systèmes, il faut aussi comparer le montant de la pension, le nombre d’années pendant lequel on en profite, etc."

Cette commission de réformes des pensions 2020-2040 avait été chargée en 2013 par le ministre des Pensions de l’époque (un certain Alexander De Croo) de "préparer les futures réformes des pensions". Cette commission était présidée par un autre nom connu : Franck Vandenbroucke, l’actuel ministre de la Santé.

"C’est difficile de comparer les systèmes de retraites entre eux, confirme Pierre Devolder, professeur d’économie à l’UCLouvain et qui était, comme Françoise Masai, l’un des 12 membres de la commission 2020-2040. Mais si on veut les comparer, il faut surtout regarder les âges de départ réels à la pension, parce que c’est très bien d’avoir un âge légal élevé, mais ce qui compte, c’est l’âge auquel les gens partent vraiment."

Et à ce jeu-là, la comparaison est moins "favorable" pour les Belges. Avec les Grecs, les Slovaques, les Croates et les Turcs, nos compatriotes font partie des habitants de l’OCDE qui prennent leur retraite le plus tôt, autour de 60,5 ans (données 2020). Et ce chiffre est en dessous du chiffre français, à 60,7 ans. C’est d’ailleurs ce que disait Alexander De Croo, le Premier ministre et ancien ministre des Pensions, début avril 2023 à VTM en qualifiant la retraite à 67 ans de "concept théorique". Il assurait que tous les Belges ne devront pas travailler jusqu’à cet âge-là pour prendre leur pension.

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En faisant le calcul "âge de départ de légal – âge de départ effectif", nous pouvons en partie mesurer les différentes exceptions ou dispositions légales qui permettent aux Européens de partir plus tôt que l’âge légal. Et cette comparaison met en évidence que la Belgique est l’un des pays européens où cet écart est le plus important. Seule l’Italie qui vient de repousser à 67 ans son âge de départ légal vit un écart plus important que le nôtre.

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Pour différents experts contactés, cela s’explique simplement par le système qui permet tout à fait légalement de prendre sa retraite avant 67 ans.

Les militaires ou le personnel roulant de la SNCB peuvent partir à la retraite à 55 ou 56 ans. Les enseignants nommés peuvent demander une "disponibilité précédent la pension de retraite" dès 55 à 58 ans en fonction de la situation. Et par ailleurs, en fonction de l’âge et de la durée de carrière, il est possible de partir avant 65 ans pour un travailleur Belge, quel que soit son statut à :

  • 60 ans et 44 années de carrière
  • 61 ans et 43 années de carrière
  • 62 ans et 43 années de carrière
  • 63 ans et 42 années de carrière

Pierre Devolder de l’UCLouvain analyse ces départs anticipés en fonction des statuts. "On constate que ce sont les indépendants qui partent plus tard, pas très loin de l’âge de la retraite, alors qu’au contraire, ce sont les fonctionnaires qui partent le plus tôt."

Repousser l’âge l’égal n’aurait plus beaucoup d’effet

Le fait que les Belges prennent leur pension à un âge relativement tôt par rapport au reste de l’Europe est donc expliqué en grande partie par les exceptions et aménagements de fin de carrière qui existent, et non pas par un âge légal qui serait trop tôt. C’est ce qu’indique aussi Philippe Defeyt, économiste à l’Institut pour un Développement durable.

"Ce n’est pas parce qu’on reporte l’âge de la retraite que tout d’un coup, tout le monde va travailler jusqu’au bout. On sait que de nombreuses personnes, à partir de 55 ans, 60 ans certainement, ont des fins de carrière difficiles, que ce soit des pensions ou prépensions, des chômeurs âgés qui ne parviennent plus à retrouver un emploi ou des travailleurs qui tombent en incapacité de travail parce que ce qui leur est demandé est trop lourd. Or si on repousse encore l’âge légal sans régler ces problèmes, les travailleurs âgés ne seront quand même pas à l’emploi, or c’est ça qui compte pour l’équilibre des pensions."

Philippe Defeyt est rejoint dans son propos par les deux anciens membres de la Commission de réforme des pensions. "Il vaudrait mieux encourager les gens à travailler plus longtemps, les aider à s’approcher de l’âge légal, mais pas nécessaire augmenter cette date butoir, souligne Françoise Masai. Parce qu’on voit que lorsqu’on durcit l’accès aux départs anticipés, les gens basculent en maladie-invalidité, et on ne règle rien."

 

Les employeurs passent leur temps à dire qu’il faut travailler plus longtemps pour financer la sécurité sociale, mais encore faut-il qu’ils acceptent d’embaucher des personnes plus âgées au chômage.

 

Philippe Defeyt, économiste à l’Institut pour un Développement durable.

 

"On ne peut pas parler de pensions, sans parler du marché du travail, synthétise Pierre Devolder. Le taux d’emploi des 55-64 ans est de 55%, notamment parce qu’on a installé dans l’esprit des employeurs qu’il fallait se séparer des travailleurs âgés parce qu’ils ne sont plus assez productifs."

Et Philippe Defeyt de relever un paradoxe : "Les employeurs passent leur temps à dire qu’il faut travailler plus longtemps pour financer la sécurité sociale, mais encore faut-il qu’ils acceptent d’embaucher des personnes plus âgées au chômage."

Pour l’économiste de l’Institut pour un Développement durable, "encourager les gens à travailler plus longtemps passe aussi par améliorer les conditions de travail des travailleurs âgés. Une enseignante ou une infirmière ne fera peut-être plus les mêmes tâches épuisantes qu’à 25 ans, mais ne peut-on pas leur confier des tâches moins exigeantes, moins stressantes pour qu’elles puissent travailler un peu plus longtemps qu’actuellement ?".

Des visions politiques divergentes sur les mesures à prendre

Tenter de garder les travailleurs âgés dans un emploi qui leur convient est à peu près la seule mesure sur laquelle nos trois experts, de tendances politiques diverses, sont d’accord. Car sur le reste, tous les trois ont une analyse différente. "Faut-il vraiment une grande réforme structurelle ? interroge Françoise Masai. Le financement des pensions n’est qu’un choix politique : à quoi veut-on consacrer nos moyens ? Et à partir de là, on peut décider de baisser le montant de la pension, d’augmenter l’âge de départ mais aussi d’augmenter le budget de l’Etat consacré au paiement des pensions, soit en augmentant les contributions, soit en coupant dans une partie du budget de l’Etat. Mais ce ne sont que des choix politiques. Il n’y a aucune obligation."

Même conclusion chez Philippe Defeyt, même si l’analyse est différente. "Des réformes structurelles sont nécessaires, par exemple via l’harmonisation des statuts, mais je pense qu’on exagère l’ampleur de l’augmentation du coût du financement des pensions. D’une part, parce que l’espérance de vie n’augmente plus tant que ça. Et d’autre part, quand on regarde l’augmentation des dépenses de la sécurité sociale, c’est surtout le coût des maladies-invalidité qui explose, pas vraiment celui des pensions."

Pierre Devolder se montre plus critique avec l’état actuel de notre système ainsi qu’avec les décisions prises sur ce sujet par les deux derniers gouvernements (l’actuel et le précédent). "Je compare souvent les pensions au climat. Et si on ne veut pas être "pension-sceptique", on est obligé de reconnaître qu’on a un gros problème de financement avec un coût des pensions qui va passer de 10% à 13% du PIB. Je ne veux pas crier au catastrophisme, je ne dis pas qu’on ne paiera plus les pensions demain, mais il faut une vraie réforme des pensions. Le drame des pensions en Belgique est qu’on passe de réformette en réformette. Un gouvernement de droite prend une mesure sévère (le gouvernement Michel a décidé de repousser de 65 à 67 ans l’âge légal de la pension, ndlr) mais sans cohérence et sans relever les défis nécessaires, et un gouvernement plutôt à gauche fait des cadeaux aux retraités pour des raisons électoralistes."

Les trois experts ne se mettront donc pas d’accord sur l’ampleur du problème ni sur la façon de le résoudre. Cependant, ils s’accordent sur un dernier critère qui a toute son importance.

Parler en "durée de cotisations" plutôt qu’en âge de départ

Si une réforme des pensions devait voir le jour, nos experts plaident pour donner une plus grande importance à la "durée de cotisations" plutôt qu’à l’âge de départ légal. La durée de cotisations, c’est le nombre d’années ou de trimestres travaillés. Ainsi, une personne qui aurait commencé à travailler à 20 ans et un autre qui aurait commencé à 25 travailleront la même durée avant leur pension, mais la personne qui a commencé à travailler 5 ans plus tôt, partirait 5 ans plus tôt.

"C’est un critère plus important et plus légitime", justifie Françoise Masai. "C’était la grosse proposition qu’on avait faite au niveau de la commission des pensions, renchérit son ancien collègue de ladite commission, Pierre Devolder. On sait bien que s’arrêter à 65 ans, cela ne veut pas dire la même chose pour la personne qui commence à travailler à 29 ans parce qu’il a fait beaucoup d’études que l’ouvrier qui a commencé à 18 ans. On devrait pouvoir dire : 'voilà, vous avez accès à votre retraite à taux plein après 40, 43, 45 années, peu importe le curseur finalement'. Mais cela doit faire l’objet d’une réforme plus large, et qui intègre évidemment des réformes au niveau du marché du travail."

Faire prévaloir la durée de cotisations par rapport à l’âge légal n’est pas à l’ordre du jour. Il impliquerait un changement de mentalité parmi la population qui connaît actuellement bien l’âge de départ légal (65 ou 67 ans), et qui devrait désormais se référer à une durée de cotisation.

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