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Petites rues pour les femmes, boulevards pour les hommes : ce que révèlent les noms de rues à Bruxelles (infographies)

Petites rues pour les femmes, boulevards pour les hommes : ce que révèlent les noms de rues à Bruxelles (infographies)

Connaissez-vous Charles-Adrien-Auguste de Formanoir de la Cazerie ? Il fut bourgmestre d’Anderlecht de 1836 à 1842. Une rue porte son nom dans la commune, la rue de Formanoir. Comme lui, des dizaines d’anciens bourgmestres bruxellois ont eu cet honneur depuis le 19e siècle.

Et avez-vous déjà entendu parler d’Andrée Payfa ? Elle est la seule femme bourgmestre à avoir été élevée au rang d’odonyme (le mot savant pour désigner tous ces cas où un nom propre est associé à une voie de communication) dans la Région bruxelloise. Il faut dire qu’elle est la première dans l’histoire de la capitale à avoir occupé ce poste de maïeur.

Cet hommage lui a été rendu il y a moins de 20 ans, en 2005. Son nom est venu remplacer celui du banquier Jonathan Bischoffsheim sur une place de Watermael-Boitsfort. Contrairement à Charles-Adrien-Auguste de Formanoir de la Cazerie (photo ci-contre), il n’y a pas de portrait d’Andrée Payfa trouvable sur internet. Le souvenir de celle qui fut bourgmestre de Watermael-Boitsfort de 1976 à 1994 est uniquement inscrit sur une plaque de rue bleue aux lettres blanches. Quant à son caractère bien trempé, il est décrit dans un article du Soir paru lors de son décès.

En 2020, un comptage établi par Open Knowledge Begium et la collective "Noms Peut-Être" – à retrouver sur le site equalstreetnames.brussels – a fait le constat suivant : 91,67% des rues portant le nom d’une personne sont attribuées à un homme, contre 6,99% à une femme. Mais qui sont ces hommes et ces femmes ? Qu’ont-ils et elles fait pour mériter de voir leur nom inscrit sur une plaque de rue ? Quand ont-ils et elles vécu ? Qui s’étale sur les avenues ? Qui se contente d’un rond-point ?

Pour le savoir, à quelques jours de l’inauguration du Tunnel Annie Cordy, nous avons compilé ces données dans le récit ci-dessous. Un voyage entre données et histoire qui en disent long sur la place – littéralement – des hommes et des femmes dans la ville.

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Quelques précisions sur les graphiques ci-dessus :

  • Une seule rue (marquée ci-dessus "MX") fait référence à une personnalité transgenre, Willy De Bruyne, né intersexe et reconnu officiellement en tant qu’homme en 1937. Depuis 2019, une rue – qui n’est pas renseignée dans Google Street Map – porte son nom au croisement de l’allée Verte et de l’avenue de l’Héliport.
  • Une poignée de rues (classée dans la catégorie collectif) font référence en même temps à des femmes et des hommes. C'est le cas de l''avenue Houba de Strooper, à Laeken. Le site spécialisé ebru.be explique qu'il s'agit "de Louis Houba (Resteigne, le 4 juillet 1852 - Ixelles, le 4 octobre 1916), militaire, secrétaire communal de Laeken de 1881 à 1912 et de son épouse Adèle Clémence de Strooper (1855-1927), qui habitaient cette voie".
  • Dans certains cas, le genre est indéterminé. Un nom propre a été identifié sans qu'il soit possible de remonter formellement à une personne en particulier.

Sur les 2161 noms relevés en mars 2020, les bénévoles du projet Equalstreetnames ont pu retracer le profil de 1907 personnes. Nous avons classé ces personnalités par catégories quand il était possible d'en identifier une clairement. Résultat, comme on peut le voir ci-dessous, les bourgmestres, échevins, conseillers communaux (rangés dans la catégorie générale "politique") se partagent le terrain avec des personnalités du monde culturel tels les peintres, les sculpteurs, les musiciens et les écrivains.

Suivent les militaires, souvent morts au combat dans les deux Guerres mondiales, les figures de la religion chrétienne (saints, évêques, papes…) et les membres de différentes familles royales et impériales belges ou européennes.

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D’autres profils reviennent rue après rues : tous ceux et celles qui ont façonné la ville ou en ont possédé un morceau. Architectes, paysagistes, propriétaires terriens… Car parcourir une carte de Bruxelles, c’est une façon de remonter dans le temps. On voit ainsi les grands héros (et quelques héroïnes) du 20e siècle qui ont marqué leur temps. Il y a des aviateurs, des explorateurs de l'Afrique coloniale, des résistants de la Seconde Guerre mondiale… et une poignée de résistantes.

Certaines personnalités marquantes ont par ailleurs droit à plusieurs rues qui font directement ou indirectement référence à leurs exploits. Tel Albert Ier qu’on retrouve dans l’Avenue du Roi Chevalier, l’Avenue du Roi-Soldat ou tout simplement sur le Boulevard du Roi Albert II.

Pour éviter ce type de doublon dans l’analyse, nous avons ensuite synthétisé la base de données afin de ne garder qu’une seule entrée par patronyme. Après avoir supprimé les personnalités pour lesquelles il n’y avait pas de date de naissance renseignée, un constat s’impose : l’écrasante majorité des personnes qui ont obtenu un nom de rue sont des hommes nés dans la deuxième moitié du 19e siècle.

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Rendez-vous place des "Grands Hommes"

Où sont les femmes alors ? Et quel espace leur réserve-t-on ? Environ 150 rues font clairement référence à une personnalité féminine. Mais il s’agit rarement de grandes avenues. Pour mieux s’en rendre compte, nous avons encore modifié le jeu de données pour ne garder cette fois que l’intitulé de chaque artère. On passe ainsi à travers des rues – elles sont largement majoritaires – à des avenues, en passant par des boulevards… pour terminer dans des impasses.

Dans un article publié en 2021 dans la revue Brussels Studies, plusieurs sociologues résumaient la situation en ces termes : "L’espace viaire met généralement en valeur des personnages masculins et bourgeois, révélant la force d’une tradition sociopolitique du culte des 'grands hommes' qui, dans le paysage toponymique, laisse peu de place aux femmes, aux classes populaires ainsi qu’aux minorités ethniques et sexuelles."

Les auteurs faisaient aussi cette observation : "Plus on monte dans la hiérarchie des espaces viaires, moins on trouve de noms féminins. […] Les voiries féminines traversant plusieurs communes possèdent un trait commun : elles désignent une souveraine." On songe immédiatement à l’avenue Louise, la fille du roi Léopold II, dont le nom s’étend sur 2,7km au cœur de Bruxelles.

"Contrairement aux hommes, aucune femme n’a l’honneur de donner son nom à des voies majeures, sauf si elle est membre d’une famille royale. L’Allée Rosa Luxembourg [Bruxelles-Ville] et le Square Maurane [Schaerbeek] partagent une caractéristique : il s’agit de terre-pleins entre plusieurs voies qui ont été rebaptisés récemment (respectivement 2006 et 2019). Ces opérations n’ont donc pas impliqué de modifications des adresses cadastrales et postales des bâtiments bordant ces voies", notent encore les sociologues qui ont signé cet article.

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Alors on change ? Pas si simple…

Depuis quelques années, un mouvement s’organise pour changer les noms de certaines rues ou baptiser de nouvelles avec des noms de femmes. Une liste de "femmes illustres pour nommer ses futurs places, rues, bâtiments" a même été établie par la ville de Bruxelles en 2016. "Au gré de l’émergence de nouveaux espaces publics, le Collège s’engage à avoir recours prioritairement à cette liste", affirmait alors le collège communal. Dans la foulée, en 2018, une place a pris le nom de Jo Cox dans le Pentagone, en mémoire de cette femme politique britannique assassinée en 2016.

Mais changer les noms de rues n’est pas une opération simple. Notamment parce qu’il faut s’accorder sur la personnalité à honorer… et parce que cela entraîne des changements administratifs en cascade à la fois pour la commune et pour les habitants de la voie elle-même. Sans compter qu’il faut choisir l’heureuse élue en ménageant tous les points de vue.

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Le plan des rues de Tour & Taxis présenté en 2018. La drève von Thurn und Tassis a ensuite été remplacée par la drève Anna Boch.

La question revient régulièrement au Parlement bruxellois. Dernier exemple en date en mars 2022. La socialiste Leila Agic interroge alors Elke Van den Brandt, ministre en charge des travaux publics sur une future ordonnance portant sur le changement des noms de rues. Et ce dans le cadre du plan bruxellois de lutte contre les violences faites aux femmes.

Réponse de la ministre : "La procédure encadrant le processus de changement des noms de voiries en Région bruxelloise fait l’objet d’un chapitre dans l’actuel projet d’ordonnance voirie, qui est en cours de traitement au sein de mon Cabinet. Ce projet vise à définir un cadre juridique global relatif à la voirie. En effet, dans un souci de cohérence, il nous a semblé préférable de disposer d’un texte unique reprenant toute la réglementation touchant à la voirie. La dénomination des voiries n’est qu’une partie de ce travail colossal."

Reste donc pour le moment la piste des nouvelles rues quand des quartiers sortent de terre. Ce fut le cas en 2018 avec l’extension du site de Tour et Taxis. Il fallait trouver un nom pour 28 rues. Une consultation a été organisée, ce qui a permis de récolter près de 1400 propositions. Résultat, après sélection d’un jury : 2 rues sur 28 ont été attribuées à des femmes (la cinéaste Chantal Ackerman et Isala Van Diest, première femme médecin de Belgique).

"Ceci n’est pas une rue"

Ironie de l’histoire, une place a été baptisée "des Grands Hommes", une allusion à la chanson de Patrick Bruel qui n’a pas plu à la collective Noms Peut-Être. Un rétropédalage de la ville de Bruxelles plus tard, voilà que la drève von Thurn und Tassis (du nom de la maison princière qui donne son nom au quartier) devient la drève Anna Boch en mémoire de cette figure belge de l’impressionnisme.

"Nous avons trouvé qu’il n’y avait pas assez de noms de femmes. Nous sommes actuellement dans un mouvement, à la Ville de Bruxelles, visant à féminiser les noms de rues. C’est une façon de leur donner une place dans l’histoire et dans l’espace public. A Tour et Taxis, nous avons trouvé qu’il y avait une occasion à saisir en nommant plusieurs rues, pas seulement des petites rues", justifiait alors Ans Persoons, échevine de l’Urbanisme, au micro de la RTBF.

Finalement, la rue Chantal Ackerman est parallèle à la rue Isala Van Diest. Les deux artères aboutissent sur la drève Anna Boch. La Place des Grands hommes est la seule référence ostensiblement masculine du coin. Les autres rues portent des noms aux consonances poétiques ou belgo-belges tel l’étrange "ceci n’est pas une rue". Ni homme, ni femme donc.

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Engagement politique ou social, première femme a avoir acquis une place dans la société d’habitude réservé aux hommes… Pour avoir une "rue à soi" comme aurait pu l’écrire Virginia Woolf, les personnalités féminines ont souvent joué un rôle de précurseur ou de combattantes d’avant-garde. Focus sur quelques personnalités dans l’infographie ci-dessous.

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06 févr. 2022 à 06:10
5 min

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